‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 5 sur 207 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

dans le monastère fortifié de \y aidai, puis transféré dans la citadelle de Sehlusselburg.

Le mouvement qui avait porté Elisabeth sur le trône ne se renferma pas dans le cercle étroit des conjurés ; il donna satisfaction au murmure national qui s'élevait de toutes parts contre l'intervention des étrangers dans le gouvernement de la Russie.

Un seul jour vit conduire au supplice les principaux personnages de l'empire : Munich, Ostermann, ^lengdenet quelques autres. Le chancelier Ostermann, qui avait présidé durant plusieurs règnes à la conduite des relations extérieures, fut apporté dans un fauteuil, en proie à un accès de goutte, et enveloppé dans une robe de chambre. Le bourreau posa la tête du chancelier sur le billot , découvrit son cou et leva la hache. Un officier s' avançant alors déclara que l'impératrice accordait la vie à Ostermann et le condamnait à un exil perpétuel. Le vieux ministre se borna, pour remerciement, à une inclination de tête, et, sans que son visage trahit la plus légère émotion, dit : « Je vous prie , donnez -moi ma perruque et mon bonnet. » Les autres personnages réunis au pied du même échafaud reçurent après lui la même commutation de peine. Munich et Ostermann furerit envoyés en Sibérie, tandis que le duc de Courlande en était rappelé. L'ancien régent et celui qui l'avait précipité du pouvoir se rencontrèrent à un relais de poste dans un faubourg de Kasan. Tous deux se regardèrent avec étonnement , se saluèren t avec politesse sans proférer une parole, et continuèrent leur route opposée.

La confiance d'Elisabeth se partagea longtemps entre deux favoris simultanés : Razoumofski et Schouvalof,

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émules sans jalousie, qui se traitaient non de rivaux mais de collègues. Les conflits eiu^opéens n'avaient pas jus- (ju'alors ému le gouvernement russe. L'emploi de ses ressources formidables se bornait à des querelles de voisinage avec la Suède, la Pologne et la Porte Ottomane. Elisabeth, au contraire, intervint activement entre la Prusse, la Hongrie et l'Autriche. Les cabinets de Saint- James et de Versailles accréditèrent près d^'elle des agents diplomatiques d'un rang distingué. Frédéric écrivait dans ses mémoires militaires • « De tous les voisins de la Prusse , Tempire de Russie mérite le plus d'attention comme le plus dangereux : il est puissant et il est voisin; ceux qui à l'avenir gouverneront la Prusse, seront également dan^ la nécessité de cultiver l'amitié de ces barbares. »

Le comte Schouvalof aimait les arts et en tît régner le goût à la cour de Russie. Il fonda l'université de Moscou, la première et la plus ancienne des universités russes, et commença avec les philosophes français cette correspondance qui attira vers Pétersbourg l'attention et la bienveillance du xvni^ siècle. Il conçut l'idée de confier à Voltaire la mission d'écrire l'histoire de Pierre-le-Grand, et lui fit remettre les matériaux tronqués et adulateurs qui ont formé sur ce prince l'opinion populaire ; enfin il introduisit la langue française dans les documents officiels, et fonda à Pétersbourg un théâtre français.

La civilisation de la Russie continua donc à s'étendre plus en superficie cpi'en j)rofondeur. L'immoralité autant que la politesse pénétra dans les régions élevées ; on enseigna aux classes inférieures la dissimulation plus que la probité ; les désordres privilégiés se crurent le droit de

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marcher à visage découvert, tandis que les désordres et les souffrances du peuple n'étaient l'objet que d"une étude peu attentive et peu scrupuleuse ; les costumes étaient changés plutôt que les mœurs ; une des nations les plus richement douées du côté de l'intelligence et de la vigueur, était donnée en spectacle par ses maîtres plutôt que sérieusement et solidement préparée à F accomplissement de ses véritables destinées.

Elisabeth mourut en 1761. Le successeur choisi par elle était son neveu, Ulric de Holstein-Gottorp, dont la mère était fille de Pierre-le-Grand. Il prit le titre de Pierre III. La femme qui allait partager son trône était Sophie d'Anhalt-Zerbst. En embrassant la religion grecque, elle avait pris le nom de Catherine qui lui fut donné par l'impératrice Elisabeth. Une mésintelligence déclarée régnait déjà entre les deux époux lorsqu'ils ceignirent la couronne. Pierre III blessa les Russes par la dureté de ses manières et par son engouement pour la discipline prussienne. Rapidement, de jeunes oiFiciers passèrent du mécontentement aux ^complots. Pierre III fut assailli à Péterhof tandis que l'Impératrice continuait sa résidence à Pétersbourg. L'abdication de Pierre et sa mort furent rou\Tage mystérieux de quelques heures. L'Impératrice fut proclamée sous le nom de Catherine IL

Un tel début de règne exigeait qu'on apaisât beaucoup de rumeurs et qu'on flattât beaucoup d'espérances. Couronnée en grande pompe à Moscou en 1762, Catherine convoqua près d'elle les députés de toutes les parties de son empire pour leur soumettre ses plans de réforme et d'institutions nouvelles. Une assemblée de douze cents membres environ, parlant des langues diverses, repré-

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sentant des intérêts opposés, la fatigua et l'etTràya ; les députations furent congédiées, et les plaisirs reprirent le pas sur les affaires.

Mais Catherine ne perdit jamais de vue le double soin de gagner le cœur de ses sujets et de s'assurer le suffrage des dispensateurs de la renommée européenne. M. de Breteuil , and^assadeur de Louis XV , écrivait de Pétersbourg à Versailles : « La Tzarine m'a fait demander si je connaissais M, de Voltaire pour m'engager à rectifier ses idées sur la lugubre tragédie de Péterhof. » L'éducation de son fils unique , le grand-duc Paul , fut offerte à d' Alembert ; Grinim et Diderot furent appelés à Pétersbourg. Le baron Grimm, qui avait quitté la Bavière pour la Russie, alla se fixer bientôt à Paris en qualité de diplomate historiographe et de chargé d'affaires littéraires. Diderot écrivait à ses amis de France : « On me traite ici comme le représentant des honnêtes gens et des habiles gens de mon pays. » Il se montrait peu favorable au maintien du siège du gouvernement à Pétersbourg, et répétait souvent que « mettre sa capitale au bout de son royaume, c'était avoir son cœur au bout de ses doigts, rendre la circulation du sang dilTicile et la moindre blessure mortelle. » Diderot ne rentra pas en France sans laisser à l'Impératrice, pour l'éducation de son peuple, une foule de plans promptement mis en oubli. D'autres choix furent plus heureux. La Prusse se vit enlever le laborieux et célèbre naturaliste Pallas, dont Cuvier a dit : « Il avait tenu à peu qu'il ne changeât la face de la zoologie ; il a vraiment changé celle de la théorie de la terre. » Enfin un sentiment juste des difTicultés sinon des devoirs de sa situation, une ambition mûrie et réfléchie dès la

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