CHAPITRE IV
advienne que pourra. D'ailleurs, il ne faut pas donner à toutes ces vétilles une consistance quelles nont pas. Le bien comme le mal passe, vole et ne laisse point de traces ; on vous boude après vous avoir fait mille amitiés, comme ou vous accable de démonstrations d'intérêt après vous avoir accablé de dégoûts. Plus ou moins on est dans le monde comme saint Janvier qui tantôt est l'objet du culte de la populace de Naples , et tantôt se voit jeter des pommes cuites. Le saint, d'un fort bon naturel, n'en fait pas moins plusieurs miracles par an. Imitons-le. et que notre miracle à nous st)it la patience et 1" égalité de caractère, assez difficiles à conserver au milieu de tant de variations.
» Le comte de Maistre est allé en pèlerinage pour visiter l'ermite ïchitchagof qui se trouve fort bien à son Oranienbaum. La douleur de cet homme mintéresse; elle lui rend peut-être plus de services qu'il ne le croit lui-même : sa tête ardente a besoin dun point fixe qui concentre toutes ses idées. Si, dans sa position, il avait été livré à l'ambition et laissé en proie à toutes les peines qu'elle lui a causées, je crois qu'il n'y eût pas résisté ; au lieu qu'il leur oppose une douleur (jui grandit, qui ennoblit l'homme, et du moins toute la dignité, toute la force de son caractère lui est conservée...
». . . . Je crois les gouvernants assez àplaindi'e pour être obfigés de profiter de tout. Avec cela je ne les comprendrais pas s'ils pouvaient au dedans d'eux-mêmes ne pas mépriser profondément les gens qui donnent l'exemple que vient de donner M de *". Passer ainsi, dans un moment critique, d'un parti à l'autre, trahir celui que l'on quitte au pdint de livrer à l'autre toutes les cartes, tous les papiers importants dont on est muni , fi ! que c'est laid !
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Cet homme aurait sauvé la llussie pour se brûler la cprvello après, que je suspecterais encore ses intentions. Notre bon Empereur a l'âme trop bien faite pour donner sa confiance à de pareils êtres, et j'ai besoin de le peu'^er pour être tranipiille. Si l'on m'entendait, je sais bien qu'on anathématiserait ce jugement et qu'il serait un crime irrémissible; mais à moins qu'on ne bouleverse toutes les idées du juste et de riionnête. je défie qu'on en puisse porter un autre (1). »
« Vous baissez vos jalousies pour vous préserver du soleil, et nous, mon amie, nous voudrions multiplier et réchautrer les pauvres petits rayons qu'il laisse tomber sur nous. Notre printemps n'est que dans le calendrier, et si la rivière n'était pas débarrassée de ses glaces, il nous faudrait la foi qui s'applique aux mystères pour n'en pas désespérer. Dans le Nord on imagine une neuvième béatitude : Heureux ceux qui ont chaud! Vous exprimer à quel point j'ai besoin d'une nature différente, d'une autre existence que celle que je mène, me serait impossible. 11 me faudrait me régénérer dans une atmosphère bénigne, et pour ranimer complètement mes esprits abattus, la réunion des biens que donnent un beau ciel,
(1) Ce mouvement d'honneur si viril ne pouvait être supprimé et enlevé à la mémoire de Mme Swetchine. Mais le lecteur doit être averti que le général de '" et ses amis ont publié , à plusieurs reprises, une justification qui se trouve particulièrement résumée dans la Vie mililain du lieutenant-général comte Priant, par le comte Friant, son fils. Cette justification s'appuie principalement sur la jalousie de Berthier qui, vieillissant, voyait dans le baron de "" le seul rival qui pût lui porter ombrage, et sur la nationalité du baron de*", Suisse et non Français d'oriarine.
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une nature poétique, beaucoup Je loisirs et encore plus d'amitié. Voilà ce que je ne trouve qu'en échantillons qui me font regretter la pièce entière. Je suis attachée à mon pays par mille liens, mais ils ne se briseraient pas pour être relâchés pendant deux ou trois ans, et mes forces morales rétablies pomTaient me rendre plus digne de les goûter. Autant et peut-être plus qu'ailleurs, on trouve à Pétersbourg des êtres distingués et attachants; aussi je n'allumerai pas ma lanterne, comme Diogène, pour les chercher : j'en ai tant rencontré dans ma vie! Mais cette lanterne me servirait très utilement pour éviter cette foule de personnes communes qui se trouvent sur notre passage, et dont la médiocrité, la versatilité et souvent la malveillance ne sont jamais rachetées par un instant de plaisir goûté dans leur société. Ce que vous dites de la vôtre me la ferait désirer, quand même vous n'y seriez pas ; encore après vous, chère amie, j'irais réclamer en votre nom un peu d'intérêt de ceux dont vous avez sûrement gagné l'amitié : j'aime tant ce que je vous dois ! »
« Je ne préfère pas les autres à moi-même ;
mais les autres sont les seuls cpie j"aime; c'est dans eux qu'est placée toute ma personnalité, et tout m'est bon, pourvu que je ne vive pas concentrée en moi. Je n'ai jamais pensé que personne me dût rien (vous n'avez pas idée de la latitude que je donne à cela;, et jai toujours senti que pour n'être pas tout à fait malheureuse, je devais croire tout devoir aux autres. Cela peut faire un caractère bizarre, extravagant, mais il est commode et sûr, et ne révolterait pas même les ingrats. »
« Les bruits dont vous a parlé le comte de
Maistre sont venus jusqu'à moi ; mais, mieux que per-
liO .MADA.MK SWETCHINE.
sonne, je sais combien la malveillance est active et le peu que lui coûte le mensonge. J'ai craint qu'ils ne parvinissent jusqu'à vous, cela fait toujours mal...
» Vos lettres seront envoyées demain matin.
En voici une du comte de Maistre ; c'est à l'intention que vous aviez de lui écrire qu'il répond. »
« J'attends mon mari de jour en jom\ Il me
tarde qu'il soit revenu et que sa vie de nomade cesse. Nous ressemblons depuis quelque temps à M. le Soleil et à M""* la Lune, qu'on ne voit presque jamais en même temps. Mou mari me mande que c'est le jour de la Saint- Alexandre que la nouvelle des victoires est arrivée à Moscou ; ce même jour, la cathédrale avait été bénie ; le soir il y eut illumination , transparents , et une atfluence de monde prodigieuse dans les rues. Concevez-vous le contraste de cette fête au milieu de ces ruines? et cpi'y a-t-il de plus simple? Toutes les réjouissances ne se passent-elles pas sur des tombes? et qu'est-cer que toute la terre à une demi-toise de profondeur, qu'un amas de débris et de restes informes? Oublie î voilà le mot de grâce adressé à l'homme par la Providence touchée de ses misères. >i
« Le comte de La Garde m'écrit devienne.
Il me dit que l'enthousiasme des Auti'ichiens pour les Russes est à son comble : jusqu'aux assiettes de table, tout est à la cosaque. On parle d'une victoire très brillante remportée par le prince royal (1). Tous rappelezvous ce vers sur La Harpe :
Monté de cliiite en cliute au trône académique. (1) Le prince royal de Suède, Bernadotte.
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Je crains toujours (jue de défaite en défaite le monstre n'arrive à plus de gloire. »
« Je viens de découvrir un plaisir tout nouveau que j'épuise : celui de mourir de peur. Je lis Macbeth tous les soirs, seule dans une chambre faiblement éclairée ; je crois entendre le cri d'alarme de la chouette, les coniiu-ations des sorcières, le pas précipité des assassins et les gémissements entrecoupés des mourants; je vois les poignards tirés dans les ténèbres, les ombres s'élever, disparaître, et quand la terreur s'est bien emparée de moi et que je frissonne en jetant autour de moi des regards craintifs et incertains, je me dis : La représentation est au naturel, et je vais me coucher Timagination remplie d'idées riantes. »
« Lorsque j'étais à la campagne, le premier
jour de l'apparition des cousins, j'étais contre eux d'une impatience mortelle ; au bout de quelque temps ils avaient beau siffler, piquer, ils me seraient entrés dans les yeux et dans les oreilles que je n'y eusse pas fait attention : ils n'étaient pas moins insupportables, mais j'y étais accoutumée ; et voilà ce qui m'arrive, avec bien peu de différence, au sujet de tout ce qu'il peut y avoir dans le monde lie boudeurs incorrigibles. Si je vous faisais l'énumération de tous les remèdes que j'ai employés pour calmer l'irritable susceptibilité de M"^ AValouef, la liste seule effraierait jusqu'à votre patience. Rien de tout cela ne m'a servi, et j'ai fini par ne plus rien faire. J'en souffre, parce qu'il est pénible de voir souffrir, et cpie d'ailleurs on craint toujours avec quelque raison de ne pas faire assez bien ; mais à force de voir perdre le terrain qu'on croyait avoir gagné, de s'époumoner sans fruit et souvent de gâter ses
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affaires au lieu de les a\'aiicer, j'ai appris à croiser mes bras et à friser le quiétisme dont je m'emparerais pour ces sortes de choses, si mes mauvais nerfs, de temps à autre, ne dérangeaient ma philosophie prati(|ue. C.royez-moi, il n'y a à opposer à tout cela que l'inaction et l'égalité. One ceux qui s'anuiscnt à faire du chemin soient sûrs de nous retrouver à la même place : il me semble que c'est tout ce qu'on peut accorder. Quand vous me disiez cpie tout allait bien entre vous, j'y croyais un moment, et puis, comme ces vieillards chargés d'ans et d'expérience, je souriais à votre illusion sans vouloir la détruire. Toutes vos misèies n'ont pas un grand inconvénient entre vous qui êtes la bonté et la délicatesse mêmes, et moi (jui lui reconnais des qualités qui font passer sur les défauts désagréables ; mais je ne puis penser sans peine que, mettant un prix immense aux bontés de l'Impératrice, elle prenne si peu les moyens de les acquérir et de les conserver. Le moins qui puisse lui en revenir, c'est du ridicule et le chagrin de mantjuer son but.
» Le comte de Maistre , qui a passé avec moi une partie de la matinée, m'a chargée de mille tendresses pour vous. Tendresse est le mot, et même le plus modéré dont je puisse me servir, car si on analysait ce qu'il sent pour vous, Dieu sait les éléuients hétérogènes qu'on y trouverait. Adieu, mon amie, pardonnez-moi d'écrire comme un chat et de bavarder connue une pie. »