CHAPITRE V
timé à mon cœiir ; vous m'avez fait découvrir en moi des choses que je n'y avais jamais vues; j'en rends grâce à Dieu, mais j'ai besoin d'avoir souvent de pareils entretiens, et je vous prie de ne pas vous éloigner.
A partir de ce jour. lEmpereur considéra M"* de Krtidener comme un hienfaisant génie dont il ne devait plus se séparer, et dont il devait respectueusement écouter les inspirations. Elle le suivit à Paris. L'influence qu'elle y exerça appartient à l'histoire, l'origine seule en appartenait à notre sujet, et cet aperçu était indispensable pour comprendre et pour apprécier la correspondance qui s'échangeait entre M"*" Swetchine , demeurée en Russie, et son amie jetée au milieu des plus dramatiques complications de cette époque.
En ce qui concerne ^I"^ de Krùdener, on reconnaîtra la méthode de conseil dont M"" Swetchine ne se départit jamais. Plus efirayée qu'éblouie' par les allures de la pythonisse, inquiète des entraînements de son amie, mais toujours modeste dans l'expression de son propre sentiment, nous allons la voir prononçant à peine les noms propres, discutant et combattant discrètement les idées auxquelles elle résiste, mais plaçant hardiment en regard celles qu'elle préfère. Les lettres de M""^ Swetchine, retournant en arrière, s'étendent de la première restaura- 'tion à la seconde, et embrassent, du printemps de 1814 à la fin de 1 8 1 5 , les événements qui \'iennent d'être sommairement rappelés.
« Je partage dans toute sa vivacité votre admiration pour notre cher Empereur. Mon Dieu ! qu'on est heureux de pouvoir louer avec vérité ! Nul ne sait ce qu'il vaut s'il n'a été atteint par les vicissitudes de la vie. et [»eut-
122 MAnAMK SWETCHINK.
«Hre <|iie le bonheur est plus nécessaire que la souffrance pour tremper lame et lui donner toute l'énergie dont elle est susceptible. Cette époque mémorable aura, je n'en doute pas, une influence marquée sur l'Empereur; le voilà au-dessus des hommes par sa gloire, il sera audessus de lui-même par l'influence de la religion. Il n'a jamais voulu que le bien, et il osera désormais tout ce qu'il a pu vouloir. Espérons que nous sommes cà l'aurore du plus beau jour pour la Ilussie. Ah! si son âme, touchée par l'impression de la vertu, était aussi ramenée à celle qui souffre depuis si longtemps avec un calme si noble et si résigné ! Le jour des usurpations n'est-il pas passé? Ne voyons-nous pas de toutes parts le vice déchu? Je ne puis vous dire à quel point j'ai été peinée de cette lacune de correspondance dont vous me parlez. Quoi! il ne lui a pas même été accordé de goûter dans sa plénitude et sa pureté la joie d'événements si heureux ! »
« Mon mari a soupiré à l'article de votre lettre concernant la comtesse de ***. Ses regrets, un peu matériels, portent particulièrement sur la perte de sa beauté, dont il caresse encore l'image telle qu'il la porte dans son souvenir. Je crois qu'il y tient tant qu'il éviterait de la revoir pour ne pas la perdre. Dans les femmes les plus coupables, je ne vois presque jamais que de pamTes victimes; mais j'avoue que le manque de décence, ajouté à la faiblesse, fait tarir mon indulgence dans sa source. Que peut-on espérer de celle qui a le malheureux courage de braver tout ce qu'il y a de plus respectable ? »
« Nous avons le printemps le plus arriéré dont je puisse me souvenir; hier encore d'énormes glaçons voguaient sur la Neva : on aurait dit, depuis huit jours, que le Nord