CHAPITRE V
paraît avoir plus de prix (|ue les conceptions sublimes et les ravissements au troisième ciel. »
« Entre mille autres choses dont je ne me
souvins pas l'autre jour, j'oubliai de vous parler du livre que vous m'avez prêté ; il m'a fait plus que plaisir, il m'a laissé une impression inefTaçable. C'est vraiment la raison du christianisme ; il semblait fait particulièrement pour moi en répondant aux objections que je n'ai trouvées dans aucun autre ouvrage, et qui bien souvent s'étaient présentées à moi pour m'ébranler. Quand il n'y aurait dans ce livre que cette seule idée développée que les Eeritm'es ne sont pas la Révélation, mais contiennent l'histoire de la Révélation, cette idée ingénieuse, juste, féconde, aurait suffi, à mon avis, pom* faire la fortune du livre. Lorsqu'elle se présenta à moi, vous auriez ri à me voir bondir sur mon fauteuil, frapper des mains et poser mon livre, trois signes qui constituent le dernier degré d'admiration dont je sois susceptible. La prière ne me lasse jamais, mais je vous avoue c|ue j'ai quelquefois été tentée de me croire impie, à l'ennui cpie les meilleurs li^Tes de dévotion me donnent. Je bâille à la première page, et depuis longtemps je n'ai été jusqu'à la seconde. Un théologien qui parle de religion me touche beaucoup moins qu'un homme du inonde qui en est pénétré ; l'un a l'air de remplir un devoir, l'autre de suivre un penchant, et je ne sais guère balancer entre ceux qui sont convaincus et ceux qui sont persuadés. Je sais bien que l'un et l'autre se trouvent souvent réunis dans les plus grands doctem's ; mais alors encore ils ont contre eux leur style ascétique et tranchant que l'Evangile même, comme Jenyns le remarque fort bien, ne prend jamais. Je l'ai déjà fait lire à quelqu'un
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qui s'en est fort bien trouvé, et je voudrais répéter l'expérience (1) »
« 22 février.
» Eh ! mon amie, ne planez-vous pas déjà
sur les misérables intérêts de cette vie ; n'êtes-vous pas plus forte que les vicissitudes auxquelles vous êtes condanmée? ^'en doutez pas, c'est là la voix de Dieu qui répond à la vôtre. Ce n'est pas à la terre inondée de rosée à se plaindre : le désert aride et brûlant aurait seul une espèce de droit à se croire délaissé par cette main puissante qui n'a qu'à se retirer pour punir
Ce que vous me dites de l'Empereur me fait
grand plaisir; enfin, de toutes parts, on lui rend justice! Dieu veuille qu'il mène à bien la noble et généreuse entreprise dont les événements portaient le germe qu'il a développé et protégé avec tant de bonheur. 11 ne faut pas se «le dissimuler, le bonheur seul donne de l'équité aux grandes masses, et le vulgaire n'aura jamais des entrailles que pour le succès. Mon amie, avez-vous suivi mes conseils relativement à votre conduite avec M"^ de R. (2)? Vous êtes-vous ouverte à elle sur les peines dont elle était l'objet, et avez-vous mis dans cette ouverture de la franchise, de l'abandon, et cette affection que vous ressentez pour elle? «
« Je respire quelque chose de calme et de
profond auprès de vous ; c'est là l'atmosphère qui me con-
(1) Jenyns, né en Angleterre en 1704, est auteur d'un traité de l'Évidence de la Religioti chrétienne, publié en 1774- et traduit par Feller.
(2) L'Impératrice.