CHAPITRE V
vient, et, sans avoir les fureurs du roi Salil, il y a dans le son même de votre voix je ne sais quoi qui me rappelle l'effet de la harpe de David. Ah ! combien l'idée qu'on intéresse est faite pour endormir les peines ! Vous remarquez dans votre lettre que je ne vous parle jamais de ce que j'éprouvais. Mon amie, jusqu'ici j'ai mis de la fierté, de la mesure, de la raison à éviter de parler de ce qui me faisait souffrir ; mais est-ce que je me soucie de tout cela avec vous? Parler, garder le silence, recevoir, donner, tout cela, avec vous, est pour moi l'œuvTe du moment, et si je me tais sur moi-même, ce n'est point détachement ou absence de personnalité, mais uniquement parce qu'il me plaît cent fois plus vous entendre que parler
» Je me réveillai jeune d'un sommeil pire que celui de la mort. A l'âge de dix-neuf ans je me jetai entre les bras de Dieu avec une passion telle que je ne puis rien comparer de ce que jai éprouvé à sa vivacité. Pendant plusieurs années la religion eut en moi ce caractère, et, le croiriez-vous, mon amie? c'est cinq minutes d'exaltation religieuse qui suffirent pour obtenir tous les sacrifices, et pour donner au reste de ma vie la direction qu'elle a prise. Ce fut une grâce, et, je vous le dis avec le sentiment le plus profond de conviction, je n'y eus aucun mérite. Plus tard, la Providence m'ôta le lait et les lisières. Que je me sentis faible quand il me fallut marcher seule, et gravir au lieu de m'élancer !
» Je sais quels sont les vrais besoins d'un
caractère tel que le vôtre ; mais votre imagination, qu'aujourd'hui j'aime comme vous-même, aurait pu valoir moins que vous en se laissant entraîner par tout ce qui avait droit de la séduire. Aussi, je vous l'avoue, depuis
votre départ, j'ai craint souvent (au point même d'en être découragée^, qu'un faux éclat, vos succès même ne vous portassent à vous créer un avenir où la réalité et mon affection auraient moins d'accès auprès de vous. Je me disais : Si les espérances, les plaisirs du monde, ses vanités ambitieuses, ses poursuites] frivoles, l'occupent jamais d'une manière durable, je l'aimerai toujours, mais notre intimité ne sera plus la même ; la parfaite analogie qui nous unit sera détruite, et les espérances formées pour l'existence entière n'auront été que le rêve d'un jour. Voilà ce que je me suis dit mille fois avec un serrement de cœur inexprimable qui s'est converti en une joie bien vive. Les épreuves auxquelles on soumettait les initiés étaient des jeux d'enfant auprès de celles dont vous sortez. Tâchez de bien user du triomphe. La moralité de cette fable est bien qu'il n'y a de bonheur possible qu'au milieu de ses égaux, dans une situation qui n'attire pas l'envie, qui ne soumet pas à l'indifférence, et que tout ce qu'on retire de mieux du commerce des hommes, c'est la persuasion plus intime que le service de Dieu est la seule source de repos et de bien-être pour sa créatm^e intelligente. J'espère que, dans tout ce que vous avez vu, vous am'ez recueilli quelques idées possibles à réaliser dans notre cher et bon pays c|ui, ainsi que l'enfance, ne contient encore que des germes et des éléments.
» Ma santé est plus détraquée que jamais et ne se soutient que par des remèdes qui la détruisent. Ma superstitieuse confiance en Leigthon vient de faire place à un peu de raison, en me décidant à consulter Grigton qui me promet bien quelques palliatifs, mais ma dit sans détour que, si je ne voulais pas recourir aux moyens vio-