CHAPITRE V
lents, il fallait absolument prendre quatre saisons d'eaux différentes. Le conseil est très bon, et si bon que je me l'étais donné avant lui ; mais le tout est limpossibilité de le réaliser. Il faudrait me décider à quitter mon mari, ce à quoi je ne me résoudrai jamais. Il m'en presse beaucoup; mais plus il y met de bonté, et moins je suis disposée à en profiter. Si, dans Tintervalle de mon absence, il lui arrivait un malbeur, s'il lui survenait une peine, pourrais-je m'en consoler?
» On a répandu ici le bruit que l'Impératrice allait se rendre à Paris, et, hors la nouvelle qui m'apprendrait votre tout à fait prochain retour, aucune ne me ferait plus de plaisir si je la savais certaine (1) »
« 10 août.
» Je viens de rentrer dans ma petite solitude, et telle a été la dissipation forcée où j'ai vécu, que j'ai passé au milieu de cette bonne compagnie, qui se fait des retraites aussi factices que ses plaisirs, sans jamais trouver un moment pour joindre à cette lettre quelques mots pour votre bon frère; malgré mes torts, il aurait été bien injuste s'il avait jamais douté de mon plus sensiile attachement. Vive le pays que je viens de quitter pour s'agiter à ne rien faire, et s'ennuyer comme si on ne s"y agitait pas ! S'il fallait passer mes étés ainsi, je préférerais la Thébaïde. Un à un, plusieurs des individus que je viens de quitter me feraient douce et agréable compagnie; réunis, j'en retire de la lassitude, du vide. Je n'ai
(1) Cette nouvelle n'était pas fondée, l'Impératrice ne vint jamais à Paris.
jamais trop compris que Rousseau voulût quitter celle qu'il aimait pour avoir le plaisir de lui écrire ; mais j'eutends très bien qu'on se retire de temps en temps du monde pour n'en pas perdre le goût. Aussi la grande muraille de la Chine entre la vie qu'on mène en hiver et celle de l'été me semble aussi nécessaire que bien imaginée. Un dédommagement à toutes mes allées et venues, c'est le plaisir que j'ai à me retrouver avec ma sœur et ses deux anges, dont le tact de leur mère pour l'éducation fait réellement deux petites merveilles. Je vous le dis sans prévention aucune, il m'est impossible de concevoir rien de plus estimable que le caractère de ma sœur ; chaque jour fortifie ce qui est déjà bien et retranche ce qui doit l'être,... »
« Votre bon ange me semble très occupé de
vous, et il me semble couvrir de quelques fleurs vos épines. Que j'aimerais à être visiblement chargée de cette tâche charmante à remphr ! Si votre candeur et votre bonne foi ne me rassuraient, je craindrais peut-être qu'à votre insu même l'impression de tout ce que vous avez entendu , des opinions dont vous avez été entourée , dont les organes étaient aussi faits pour subjuguer votre imagination que votre cœur , n'eût laissé quelque trace dans votre esprit. Si une impression étrangère pouvait avoir donné une fausse direction à vos pensées . les déviations auraient bien moins d'-fnconvénients pour vous que pour tout autre , pour vous qui avez dans votre excellent frère que j'aime tant, un véritable conseil et un guide également propre à vous redresser et à vous maintenir. Quant à moi, je ne vous dirai qu'une seule chose à cet égard : défiez-vous de ce mot de simplicité et de cette docilité