CHAPITRE V
« Je ne puis vous dire combien tout ce que
vous me dites de M"^ de Krùdener et de sa fille m'a intéressée. Comme je n'ai pas l'honneur très-peu rare d'avoir des opinions toutes faites à l'avance, et que, par une bizarrerie que l'on condamnerait beaucoup à Pétersbourg, si je m'en vantais, je tiens à avoir des notions préliminaires un peu exactes sur quelque chose que ce soit avant de le juger, mon opinion sur les théosophes d'Allemagne est dans un état qui ferait frémir d'indignation et de crainte tous les orthodoxes. On peut faire beaucoup de chemin dans un champ si vaste, et j'ai toujours trouvé assez simple qu'en respectant les bases, les uns s'occupent à ôter quelques briques qui leur paraissent inutiles, et que les autres en ajoutent, pourvu que le luxe de ceuxci n'aille pas braver le ciel par une seconde tour de Babel. Je me sens fort indulgente, quoique j'aie toujours trouvé, après y avoir bien pensé, qu'il valait mieux suivre la religion dans toute sa simplicité et n'en point faire une science dont les plus habiles zélateurs ne sont pas toujours les chrétiens les plus attachés à ces préceptes qui dirigent l'action en l'identifiant avec elle. Lorsqu'on se perd dans les abstractions et dans les élans de l'amour divin, il est l)ien rare que l'orgueil, dans le partage, coure risque de mourir d'inanition. Le cri de guerre de cette milice sainte est toujours simplicité, abnégation de volonté et de complaisance en soi-même, mais celte belle médaille a un malheureux revers qui étale tous les vices opposés. En outre de ces observations qui m'ont été fournies par la société que vous connaissez, une chose qui m'en aurait garantie, c'est l'éloignement prononcé pour tout ce qui est association. Je n'ai jamais compris qu'on
se trouvât lié par les opinions, et si jamais je suis d'une secte, ce sera de celle des indépendants. Je ne donne jamais ma confiance et mon estime qu'au caractère, et les romans de M"" RadclifF m'effraient moins que je ne le serais si je me sentais sous la griffe d'une société religieuse faisant corps dans le corps de l'Eglise chrétienne. Tâchez, mon amie, de vous y soustraire. Ce »n'est pas aussi facile que vous le croyez ; ces gens-là, quelque estimables qu'ils soient d'ailleurs , nourrissent toujours cette arrière-pensée, et la propagande était pleine de tiédeur en comparaison de la chaleur qu'ils y mettent. Ecoutezles s'ils vous intéressent, mais n'adoptez pas leurs opinions; prenez d'elles ce qui échauffe l'àme sans influencer l'esprit. Yotre frère m'a lu la lettre de M"*" de Krûdener, dont vous lui avez envoyé une copie; elle m'a paru admirable, et à lui aussi, sans cju'il en convienne peutêtre d'aussi bonne foi; mais je ne vous en invite pas moins à vous en tenir à cette foi du charbonnier, à laquelle je suis revenue après toutes mes oscillations religieuses qui représentaient passablement dans ma pau%Te tête la fermentation des opinions du xvi" siècle. Savezvous que votre frère contribue beaucoup à me faire meilleure grecque que je ne l'étais (1 ? »
« Quoiqu'on ne sache rien de positif sur les
projets dont vous dépendez, selon toute vraisemblance, je présume que, l'Empereur repartant sous peu, vous res-
(1) M. Stourdza préparait alors un livre intitslé : Considérations sur la doctrine et l'esprit de l'Eglise orthodoxe. — Sluttgard, 1816. Ce livre a été réfuté par un autre livre du Père Rosaven, intitulé : L'Eglise ratholirjue justifiée. — Lyon, 1824.
niAPITRE V. 137
terez dans les pays étrangers tout le temps qui s'écoulera jusqu'à son retour dans le nôtre, temps que les affaires de l'Europe, dont l'Empereur est ^Taiment l'avocat général, peuvent prolonger indéfiniment. En jetant loin de moi toute personnalité (mouvement d'habitude qui dégénère en mécanisme), je m'en réjouis. Le séjour de l'Allemagne prolongera chez vous cette vie d'enchantements qui ne compte jamais trop de pages. De plus cette prolongation de séjour me semble une chance favorable au retour du bonheur de l'ange. Loin des regards ennemis et jaloux, des machinations de lintrigue et de lastuce, moins d'obstacles s'opposeront peut-être au changement de son sort. Je me sens incapable d'illusions pour moimême, les symptômes qui m'en avertissent ne peuvent pas me tromper ; mais ma tète a été si longtemps un sol à chimères, que j'en ^dens à me méfier des plus justes combinaisons que je forme pour les autres, le désir de les voir se réaliser pouvant bien leur donner le goût de l'ancien terroir.
» J'ai eu deux lettres de vous dont je ne vous ai point encore accusé réception. La dernière des deux est de Baden. et contient, ainsi que la précédente, le tableau le plus vif et pour ainsi dire palpable, de la nature morte et de la nature animée qui sont sous vos yeux. Ah! mon amie, combien chaque jour fortifie la préférence que je donne au paysage sur le tableau d'histoire î Je vous envie de pouvoir errer dans un des plus beaux pays qui soient au monde, au milieu des ruines magnifiques parées de tout le luxe de la végétation et marier vos rêveries au son vague et doux des harpes éoliennes. Mais je n'éprouve pas le plus petit mouvement de convoitise en vous voyant
au milieu de tous les développements du cœur humain recueillant les plaisirs douteux de Fobservation. »
(( Vous avez bien raison, mon amie, d'appeler votre étoile bizarre ; elle ne'^ paraîtra pas cependant, dans cette circonstance, inexplicable à ceux qui vous aiment : il n'y a rien de si attractif pour les belles âmes qu'une belle àme.
...... La prudence doit naturellement paraître
une qualité d'un ordre tout inférieur aux caractères tels que le vôtre ; mais croyez-m'en, c'est la seule à laquelle il faut que vous ne cessiez de faire appel. Vous serez toujours observée par tous ceux qui suivent la carrière où vous êtes engagée ; indisposés par vos avantages, vos démarches les plus insignifiantes seront pour eux matière à discussion, et si vous n'y opposez pas une grande réserve, la conduite la plus réfléchie, vous vous attirerez des peines qu'on pulvérise dans la spéculation et qu'on sent dans la pratique.
» En vérité, chère amie, il n'a pas moins fallu que votre extrême bonté pour moi pour me rendre prêcheuse ; encore si je l'étais à la manière de Julie (1 ) ! »
« Qu'il serait heureux que ceux que leur
rang élève au-dessus des autres , et que l'enthousiasme général élève encore au-dessus de leur rang, connussent le prix de leur opinion c[ui pourrait si aisément servir et de récompense et de punition ! Il y a réellement quelque chose de magique dans cet empire intellectuel que peut exercer cette arme invisible qui porte des coups si salutaires, lorsqu'elle frappe juste et d"un point si élevé. Il
(1) Julie était le nom de baptême de M'"e de Krudeuer.