CHAPITRE V
n'y a rien de si drôle que cette méprise qui ne conduirait pas à moins que d'entreprendre faire de vous un instrument d'élévation. Mais aussi, chère Roxandi'e, c'est de votre faute; pourquoi cachez-vous tant de finesse sous les formes les plus simples et les plus unies? »
« Vous me dites dans votre première lettre
que M. de La Harpe était arrivé, mais que vous ne l'aviez pas encore vu; et dans la seconde, vous oubliez de m'en parler. Revenez sur ce sujet ; je suis extrêmement curieuse d'en avoir une juste idée. Tout ce qu'on m'en disait m'en plaisait, jusqu'au cordon bleu, qu'il était naturel à l'Empereur de lui offrir, mais qu'il ne fallait pas recevoir pour prouver qu'on le méritait. Cette action, que je n'ose pas juger, puisque j'en ignore les motifs qui peuvent répondre à toutes les objections, a cependant brouillé mes idées sur lui. M. (le La Harpe reviendra-t-il en Russie? Je vous envie de pouvoir accoler des visages à tous ces noms fameux ; je voudrais au moins connaître tous ceux des gens qui vous ont intéressée, ne serait-ce qu'un moment et même dans un accès d'oisiveté et de caprice. Ce M. de Berckheim (1) dont vous me parlez a de meilleurs titres que ceux-là, à en juger par les deux ou trois traits de crayon qui me donnent son portrait. J'ai lu Y Homme de Désir qu'il vous a prêté (2) : c'est un très beau poème, dojit la scène est dans la région des nuages. En le lisant,
(1) Gendre et disciple de M^e de Krûdener.
(2) L'Homme de Désir est un ouvrage de Saint-Martin, publié en 1790, caractérisé ainsi par M. Sainte-Beuve : « Il appelle l'attention des profanes et à la fois des sincères par les beautés vives jaillissant au sein des obscurités et par des espèces d'effusions ou d'hymnes affectifs annonçant un précurseur. » Causeries du Lundi, tome X,
il semble qu'on voit la terre de ce même point de vue d'où l'aigle la découvre du plus haut des airs; mais cet ouvrage ouvre-t-il rame aux impressions vraiment célestes? la pénètre-t-il d'amour ? Je crois que non. Parlant davantage à l'imagination quà la sensibilité, il élève l'esprit et touche peu le cœur, Yoilà du moins l'effet qu'il produit sur moi et que me produit toujours tout ce qui, en fait de langage religieux, n'a point la simplicité antique de l'Evangile, son adorable sagesse d'expression. Trop oser sent toujours rimmain, et ce n'est pas ainsi que l'Esprit divin inspire. Je lis beaucoup, mon amie, et plus je lis, plus j'en reviens à ces premiers éléments qui sont si simples qu'on les fait bégayer à l'enfance. Je m'y borne et je ne songe qu'à purifier le vase qui les reçoit. Les environs^de notre terre sont peuplés de rascolnicks, et comme je demandais hier à une pauvre femme d'un des villages qui en a le plus, si elle en était, elle me répondit : — Non, petite mère ; je marche dans l'ancien chemin, je prends ce que le bon Dieu m'a donné (1),
(1) Niet, mamouchka iaidou staroï dorogoï tchem bog blagoslovil. — Le mot rascolnick veut dire en russe schisynatique ; on désigne sous ce nom toutes les sectes séparées de l'Eglise russe. La principale d'entre elles décerne à ses adhérents le titre de starovères ou vieux croyants. Aucune dissidence dogmatique ne les sépare de l'Église officielle; ils attachent une importance extrême à quelques pratiques extérieures insignifiantes en elles-mêmes; ils refusent aussi de se servir des livres liturgiques corrigés par le patriarche Nicon, au xviie siècle. Ce qui leur donne un caractère sérieux, c'est la persévérance avec laquelle ils refusent de reconnaître dans l'Eglise russe la véritable Eglise de J.-C, depuis qu'elle a perdu son indépendance visà-vis du pouvoir temporel. L'Etat ne les reconnaît pas; ils sont orga-