CHAPITRE V
suffrages que n'en auraient olttenu des avantages plus éclatants (1). »
« Mon amie, quand M""* de R. n'attirerait
pas par le charme qui lui est particulier, quand la grâce de son esprit, de ses manières n'effacerait pas, ne dédommagerait pas de ces inégalités qui aous peinent, l'équité suffirait seule pour empêcher de s'y arrêter. Songez aux blessures profondes faites sans cesse à son cœur ; elle est condamnée à souffrir, à voir centupler ses peines, par toutes les qualités, par toutes les faiblesses, par tous les besoins de la pauvre nature humaine. Dans des épreuves si arides, si desséchantes, si faites pour jeter dans l'amertume, l'âme d'un ange succomberait. Qu'il est aisé d'être facile et bon dans le succès et le bonheur! Mais
(1) La famille Ypsilanti avait donné, en 1774-, un hospodar à la Valachie, le prince Alexandre Ypsilanti. Il fut fait prisonnier par les Autrichiens en 1788. En 1799, son fils Constantin fut nommé prince de Moldavie, et réunit, en 1807, la Moldavie et la Valachie sous la même souveraineté. Le prince Alexandre vivait à cette époque retiré à Constantinople. L'ambassade anglaise, pressentant la colère du sultan à la nouvelle de la réunion des deux principautés, fit mettre une frégate à la disposition du prince Ypsilanti. Celui-ci refusa ce moyen de salut, se contentant de répondre : — A quatre-vingt-cinq ans, on attend la mort, on ne la fuit pas. — Il fut décapité à Constantinople, le 8 mars 1807. C'est son petit-fils dont il est ici question. Ce jeune prince Ypsilanti justifia, dans le soulèvement de la Grèce, le jugement porté pir MmeSwetchine. La Grèce lui décerna le titre officiel de lieutenant-général de la nation grecque; dans les prières publiques il était désigné sous le nom de notre prince. Après la bataille de Dragaclian, livrée contrairement à ses ordres et en son absence, il voulut traverser l'Autriche incognito; il y fut arrêté et retenu. Il mourut à Vienne le 23 juillet 1828, âgé de trente-six ans.
lU MADAME SWEÏCHIXE.
quand on a di'oit à tous les hommages, à tous les sentiments, qu"on les porte en germe au dedans de soi, sans pouvoir jamais les développer, que tout nous échappe à la fois, que peut-on mettre au dehors, sinon ces combats dont la victoire n'est pas, ne peut pas être toujours le prix? Méditez bien, chère amie, une si douloureuse position, et vous aurez aisément la mesure du dévouement qu'elle est faite pour inspirer
» J'approuve fort votre modération et votre calme, mais il faut tâcher qu'ils n'aient jamais l'air de l'indiiïérence. Cette nuance est si difficile à déterminer et si aisée à saisir ! La première de toutes les conditions pour attacher est d'aimer soi-même ; soyez bien sûre que tout le mérite imaginable, tous les services ne peuvent atteindre ce but que lorsqu'on est averti, par un pressentiment qui ne trompe jamais, que la source du dévouement est une affection vive et profonde. Ne craignez pas de vous y livrer et vous cesserez bientôt d'être méconnue. Par choix je ne serais jamais d"avis qu'on plaçât ses sentiments si haut, mais puisque vous y avez été conduite par des circonstances si dififéremment interprétées par la masse qui croit tout pénétrer, utilisez dans le sens le plus noble les moyens qui vous sont donnés. »
« M""" de R. (1) m'a toujours paru l'être le
plus intéressant, qui possédait le plus ce charme qui est le reflet d'une belle àme; mais jamais elle ne m'a tant occupée que depuis le vague et l'incertitude où sont retombées ses espérances et les nôtres. J'aime M. de R., de fidélité et de justice, j'honore ses belles qualités; mais je
(1) L'Impératrice.