CHAPITRE V
Jui en veux, je vous l'avoue, de résister ainsi qu'il le fait aux plus saintes et aux plus aimables séductions de la vertu. Gomment autre chose peiit-il l'entraîner par son attrait, surtout quand cet autre chose en est si différent, lui est si inférieur? Ce n'est point une femme qui pourrait trouver la solution de ce problème difficile ; la délicatesse dans nos choix marc lie presque toujours à côté de nos faiblesses, et il est bien rare qu'une femme distinguée ait beaucoup d'amoui' sans un fonds d'estime, tpii est la chose du monde la plus inutile à la vanité ou à la durée de l'attachement de l'homme le plus supérieur, souvent même en moralité. Je jouis très bien pour vous de la confiance que M™^ de R. vous témoigne ; croyez que ce n'est cpi'à un dévouement parfait qu'on peut l'accorder avec étendue. Attachez-vous sans réserve à son sort, et soyez sûre qu'avec le temps vous vous assurerez beaucoup mieux que son estime.
» Votre scène du couvent des Capucins est un très beau tableau qui ne déparerait pas la plus riche galerie ; elle respire la philosophie rehgieuse du peintre qui voudrait bien que tant de gens qui pensent différemment eussent pourtant tous également raison. Je suis entraînée par ce christianisme à larges touches ; cependant, en donnant à notre croyance une latitude si immense, je suis, je vous l'avoue, embarrassée de la porte étroite par laquelle on prétend qu'il faut la faire passer, et mon cœur s'attriste, mes idées se brouillent, lorsque je veux chercher la vérité dans l'assemblage des détails et non pas me borner à l'harmonie de l'ensemble. Et qui sait si se sentir pénétrer de l'esprit de la religion est suffisant? si, en négligeant de chercher et de croire à la vérité absolue de 1. 10
dogmes positifs, nous pouvons espérer de même de nous
trouver revêtus de la robe du festin?
» Votre àme va souvent plus vite que votre raison, et la prudence, avec ses talonnières de plomb, veut qu'elles aillent ensemble. Qui eût dit que ce serait moi qui prêcherais une si froide alliance! Quant au projet de couvent ouvert également aux trois religions, il faudrait, pour le faire aller, un esprit encore beaucoup plus conciliateur que celui qui maintient en respect plusieurs rivales dans un sérail musulman. Pour peu qu'on observe les hommes, on les verra toujours plus obstinés et plus intolérants dans leurs opinions qu'exclusifs dans leurs sentiments. Ajoutez à cela les difficultés immenses qui naîtront nécessairement de la fermentation "^ immanquable des idées religieuses, de la chaleur fanatique avec laquelle chacun défend les siennes et réprouve, anathématise celles des autres^ et vous verrez, mon amie, que pour accomplir l'œuvre que vous méditez , il faudrait un tout autre temps, d'autres lieux et d'autres hommes. Il ne faut pas oublier que pour les disputes religieuses, comme pour la philosophie de la religion, nous sommes encore une nation vierge, ce qui ferait craindre que la marche naturelle de cet élément ne nous conduisît à travers tous les orages du xvf siècle, ou ne nous fit arriver, d'un saut, aux ténèbres illuminées de l'Allemagne. Je n'ai pas besoin de vous rappeler que je n'ai ni prévention, ni préjugés, que je n'ai pas même le droit d'en avoir, par le peu de fixité de mes opinions, et que d'ailleurs mon caractère s'y opposerait toujours; mais je n'en éprouve pas moins d'éloignement pour les sectes. C'est l'esprit de dureté et d'intolérance injustifiable qui les possède, qui li'S dénonce