M A DAM K SWETClllXE
foiulomeiits, tandis que toutes, en totalité, sont minées sourdement ou livrées à des ravages visibles. L'esprit de Dieu plane sur les volcans enflammés comme sur les prairies verdoyantes et tranquilles : voilà de quoi nous consoler de vivre au temps où nous vivons. Pour ma part, si on m'en avait donné le choix , je serais loin de regretter mon siècle si fertile en ces événements qui font naître de grandes pensées. S'il fallait mourir tout entière après un seul jour, je le choisirais parfaitement beau ; mais les orages, les tempêtes, tous ces grands spectacles de la nature, qui ne sont peut-être que le tableau des ravages, des ébranlements humains, conviennent davantage à l'être qui porte en lui-même le gage de son immortalité.
» La philosophie est spéculative dans d'autres temps; dans le notre, elle est pratique : c'est vraiment la science infuse ; on la hume dans l'air, on s'en pénètre en se bornant seulement à ne pas la repousser, et, sans atteinte personnelle, les chocs et les renversements dont on est témoin sulfisent pour placer dans cet état de détachement qui autrefois était le chef-d'œuvre de la sagesse ou le résultat du malheur. Que vous êtes bien placée, mon amie, pour étudier ces vicissitudes , qui , des lieux plus élevés, paraissent plus frappantes encore ! Quelle viie doit se découvrir à vous du point où vous êtes ! Et combien ces objets que le vulgaire revêt de grandeur, se rapetissant à vos yeux, doivent vous donner d'intelligence pour juger toutes les choses humaines telles qu'elles sont. Du sommet des montagnes de Saltzbourg, vous admirez le ciel matériel ; c'est auprès des puissances de la terre, au milieu du choc des intérêts qu'elles animent, que Ton peut utilement étudier l'action de Dieu qui frappe de vanité et de
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néant ce qu'il parait cependant élever davantage. Mon amie , votre cours d'expérience doit être fait , et . si vous n'y avez pas gagné du bonheur , vous y avez moissonné une foule d'idées et d'observations utiles, dont 1" influence s'étendra sur tous vos jours. Cette influence, quant à l'appréciation des maux et des biens réels, vous est assurée ; tachez seulement d'y joindre celle qui peut régler votre conduite extérieure et la renfermer dans les bornes de la modération et de la prudence, (xardez votre indépendance, conservez-la comme la source de tout ce qui est noble, ferme et élevé, mais ne la laissez pas paraître au dehors : ceux qui en sont incapables la prendraient pour la révolte de l'orgueil , et c'est un devoir de prévenir des méprises injustes. Ah! quand serons-nous ensemble! Quand me sera-t-il donné de partager vos impressions à leur naissance, de les modifier par cela même que je ne possède pas au même degré que vous ce qui me plait et me con- ^dent tant en vous ! Nous aimons toutes deux la vérité et nous l'aimons sans fard et sans voile ; quels bienfaits pour notre avancement ne sont pas renfermés dans cette disposition ! Mon amie , jamais je ne me suis sentie plus absorbée par le désir de me rendre digne de tout ce que Dieu a fait pour moi, en me donnant une àme capable de sentir, d'aimer passionnément la vertu, de me dévouer pour ceux que j'aime. Je ne suis ni troublée ni confuse, mais souvent bien triste d'avancer si peu dans cette route dont j'aperçois si bien la beauté et la magnificence. Comme je vous ai suivie dans votre course à travers les montagnes de Saltzbourg ! Votre description est ravissante et me console presque d'être probablement condamnée à ne voir la nature (juen tableaux. Les vôtres sont
ir,-2 MADAME SWETCHINE.
pleins de chaleur et de vie, et jamais un coloris plus brillant n'anima des pinceaux. Quel plaisir nous aurions à faire des paysages à nous deux ! Vous vous chargeriez de l'ensemble, des arbres, des eaux, des effets de lumière, et moi je vous demanderais de me permettre de placer dans un des coins les plus obscurs quelque monument détruit, une pierre sépulcrale, ou quelque figure dont l'attitude grave ou triste annoncerait la méditation ou la douleur. Si nous avions fait à nous deux le beau paysage du Poussin , ma seule part à moi eût été l'inscription : Et moi
aussi^ je fus je la trouverais encore assez belle (1).
Quand je veux bien me délecter , je rêve que je voyage avec vous, que nous parcourons de superbes pays, rattachant toujours de bonnes pensées à de beaux paysages, et méditant le ciel en admirant la terre ! Gela sera-t-il jamais? »
« Je ne puis vous dire, mon amie . avec
quelle intensité de désir je suis entraînée à mener une existence séparée de la foule. Je l'ai beaucoup vue cet hiver ; je m'y suis livrée beaucoup plus que je ne l'avais
(1) Allusion à la célèbre loile du Poussin représentant un tombeau, dont la rencontre fiùt taire tous les bruits , éteint toutes les joies de la vie , au sein de la félicité que respire le paysage ; la jeunesse et ramour sentent à peine la leçon, ils n'en sont qu'effleurés et ils vont passer outre. Dans le berger de gauche , moins jeune et moins heureux, car il est seul, le trait entre plus profondément. Mais le personnage qui est sur le devant, qui a vécu, qui ne se couronne plus de verdure et que l'âge courbe déjà, ce berger qui lit de près l'inscription — Et in Arcadia ego, — en savoure la mélancolie, en médite l'application ! C'est celui-là qui personnifie le sentiment de Mme Swetchine. Aux autres le paysage enchanteur , ses ombrages et ses lointains ; à lui le monument.