‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 66 sur 207 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

dres actes de chaque journée, fut communiqué à M""^ Swetchine et copié tout entier, de sa main, dans le volume de M. de Saint-Priest, ainsi que plusieurs éloquentes et ferventes prières. Le tout est précédé de ces lignes : — Copie d'un petit cahier écrit de la main de la princesse de Tarente et trouvé dans ses papiers. — Copié le 1 5 août 1815; campagne Bariatinsky.

Quelques billets du comte de Maistre, soigneusement conservés par M"* Swetchine , se rattachent visiblement , quoique plusieurs n'aient pas de date, à la même époque.

« Combien vous m'avez tenu en peine, Madame, cela ne peut s'exprimer! On m'a dit à votre porte : Otchen ne khorocho (1). Il n'en fallait pas tant pour me mettre moi-même dans cet état. Je tremblais de tous mes membres qu'une incommodité ne devint maladie. Tous vos amis en sont quittes pour la peur ; mais comme je vous saurais gré de votre politesse, si vous vouliez bien, en particulier, me dispenser de ces alarmes à l'avenir ! C'est avec la plus vive et la plus tendre inquiétude, Madame, que j'ai été assidu à votre porte pour niinformer de votre santé. Je regarde comme des moments perdus ceux oii nous nous faisions un peu de peur ; je cherche à me les compenser par la plénitude d'attachement et de confiance que je vous dois. De votre côté, Madame , vous ferez comme il vous plaira ; mais je compte aussi un peu sur votre indulgente bonté, car je ne veux rien négliger de tout ce qui }>eut entretenir daus toute son intégrité un attachement auquel je suis si attaché et dont je m'honore infiniment.

(1) Pas bien du fout.

!(^.8 MADAME SWRTCMINE.

» Depuis que je suis devenu androgyne, je suis devenu par force un peu dissipé. Ce soir, je vais au bal. C'est cependant ce que je crains le plus dans le monde, après le bain froid ; mais quand on a les deux sexes, il faut danser. Auparavant je dînerai cbez la princesse Belosselski, avec vingt-cinq ou trente amis de cœur. Mais auparavant encore, j'aurai eu l'honneur de vous faire ma cour, entre midi et une heure, et de vous dire de vive voix une partie au moins de ce que je vous exprime ici si faiblement à mon gré. Tout mon sérail vous embrasse tendrement; vous y êtes souvent célél)rée, et en très bons termes, je vous assure. »

« Mardi, 3.

» Les mardis passent, Madame, les vendredis suivent, et vous n'êtes pas chez vous. Qu'est-ce que vous faites dans votre cage? Quand je songe qu'hier nous n'avons pu tenir, après dîner, sur la terrasse de M. le baron Blom, je crains que vous ne soyez percée et transpercée par le vent de mer (1). Je ne vois dans votre voisinage aucune figure qui soit avec vous mi, sol on ut. Or, quand une corde résonne seule, elle sera pure et sonore tant qu'il vous plaira, cependant ce ne sera jamais de la musique. Vous voyez, Madame, que même dans un billet, je ne saurais m'empêcher de tomber dans la métaphysique. Ce qui n'est point de la métaphysi(jue du tout, c'est l'amitié qui me transporte sans cesse auprès de votre cage, et qui me fait craindre tous les vents, coulis et autres, de terre et de mer. Son Excellence M. le général Rodolphe s'en va au-

(1) Allusion à Péterhof, situé sur le bord de la nier.

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jourd'hui prendre congé des Strellaniens (1). Je le charge de ce billet, et je le charge de plus de vous voir face à face s'il est possible, et de me donner de vos nouvelles ; ce qui n'empêche point que si votre bienfaisante main veut me faire présent de quelques lignes, je ne les reçoive avec beaucoup de reconnaissance ; cependant je ne les demande pas, car je ne veux pas vous fatiguer.

» Je mène ici la vie que vous connaissez, avec quelques agréments intérieurs. Le reste ne vaut pas le diable, et je ne vois pas le moindre éclairci dans l'horizon. La chaîne du destin mène celui qui obéit et traine celui qui résiste. Marchons donc de bonne gràce,^en le priant seulement de nous accorder des stations quand il nous arrivera de rencontrer sur notre route quelque bonne fortune, par exemple une cage habitée par un oiseau tel que Sophie, que j'aime et que je vénère de tout mon cœur.

» A propos, Madame, s'il était question de vous dédier une visite, par exemple, avec l'ambassadeur^ quels seraient les moments qui vous conviendraient (2) ? »

« Voilà , Madame , un petit opuscule qui se présente à vous comme ami de la maison. Je souhaite que sous cette forme un peu moins fatigante , il obtienne une nouvelle lecture de vous. »

(1) Streina est une maison de plaisance impériale autour de laquelle se sont groupées des habitations élégantes occupées par des personnages de la cour et leur famille.

(2) Il s'agit ici de l'ambassadeur de Naples, le duc de Serra-Capriola, avec lequel M. de Maistre était fort lié et en parfaite communauté de principes. Ce collègue de M. de Maistre était le seul auquel il confiât, comme on voit dans ce billet qu'il les confiait aussi à Mi"e Swelchine, les incessantes tribulations venant de la cour de Sardais:ne.

« Avez-vous vu, Madame, le traité du 30 mai? Voilà votre ami déclaré étranger ù la France , à la Savoie et au Piémont (1) ! Nous verrons si la Providence me réserve quelque compensation inattendue. Je suis prêt à tout, mais surtout je suis prêt à ne m'étonner de rien. En attendant, j'ai demandé avec de nouvelles instances qu'on me laisse où je suis ; mais la chose me paraît si juste, si raisonnable, si naturelle, qu'en vérité j'en désespère toutà-fait.

» Oue direz-vous de la mort de cette pauvre princesse de Tarente ? Hier à cinq heures du soir, en suite d'une maladie extraordinaire, elle est partie pour le ciel, où elle trouvera Moreau et Rapatel , car les lois de Menu , fils de Brahma, auquel je crois de tout mon cœur, assurent que tout soldat mourant sur le champ de bataille , est sur de son salut. On dirait en vérité que la Providence convoque une nouvelle assemblée, et qu'elle chasse l'un après l'autre tout ce qui formait l'ancienne. Ah ! comme elle a peu besoin de nous ! La princesse a rempli parfaitement ses devoirs ; cependant elle croyait, comme tant de malades, ne point toucher encore à la fin de la vie. Fiez-vous y. Les dames de Saint-Pétersbourg les plus savantes en médecine (et il y en a beaucoup) , disent qu'on a très mal fait de ne consulter que trois médecins anglais, Rogerson, Chrighton et Leyghton, parce que les médecins de la même nation ne se contredisent jamais et que c'est toujours comme si on n'en avait qu'un ; tandis (]u"un mé-

(t) Par le traité de 1814, Chambéry restait à la France et M. de Maistre demeurait ambassadeur du roi de Sardaigne. La Savoie ne rentra sous le sceptre du roi de Sardaigne que par le traité de 1815.

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