CHAPITRE I
M. Soymonof et lui remet Tobjet si passionnément désiré, en lui avouant le motif de cette subite détermination. M. Soymonof fixa sur sa fille un regard pénétrant, reprit la montre, la serra dans un tiroir de son bureau et il n'en fut plus question.
L'appartement de M. Soymonof était décoré de tableaux . de bronzes , de médailles et de marbres "d'un grand prix. La jeune Sophie vivait familièrement avec tous ces personnages de la fable et de l'histoire ; mais elle éprouvait une répugnance invincible pom' un cabinet où son père l'appelait quelquefois et qui contenait plusieurs momies La pauvre enfant, rougissant de cette faiblesse, s'en indigna et résolut de s'en affranchir. Un jour, elle ouvre seule la porte redoutée , court droit à la momie la plus proche, la soulève et l'embrasse, jusqu'à ce que , épuisée de forces et de courage, elle tombe sur le parquet étendue sans connaissance. Son père, accouru au bruit de la chute, l'emporta dans ses bras et eu obtint non sans peine l'aveu des terreurs qu'elle lui avait jusque là dissimulées. Mais cet effort suprême lui a^ ait valu la victoire : à partir de ce jour, les momies ne fm^ent plus pour elle qu'un objet de curiosité et d'intérêt comme tout autre.
Quelque studieuse que fût cette éducation, M. Soymonof cependant n'en bannissait pas les poupées. Sa fille s'y attachait comme à des amies, et garda même ce goût au-delà des années de l'enfance ; mais elle le relevait en y mêlant un intérêt intellectuel et souvent dramatique. Ses poupées étaient généralement de la plus haute taille ; elle leur appliquait im nom. un rôle, établissait entre ces divers personnages des relations suivies, des dialogues animés qui occupaient très vivement son imagination et
m; maiiamk swetchine.
iloviiireiit quelquefois uu moyen d'instruction. Jouer à la poupée, était déjà pour elle le prélude de la morale et de la connaissance du monde.
T.a cour de Catherine était une succession de fêtes continuelles. Le palais d'hiver s'était agrandi d'une annexe auquel on donnait, fort contrairement à la vérité, le nom d'Ermitage ; en même temps, elle faisait don à Potemkin du palais de la Tauride, où il offrait à sa souveraine des réceptions splend ides. C'était l'époque où Catherine revenait enivrée de ce voyage de Crimée qui lui avait montré tant de chimériques villages, tant de fondations éphémères, spirituellement caractérisés par l'empereur Joseph II lorsqu'il disait : « J'ai fait ce matin' une grande affaire avec l'Impératrice ; elle a posé la première pierre d'une ville et moi la dernière. »
Les représentations féeriques de l'Ermitage, les scènes de pantomime frappèrent d'aÉord la jeune enfant, qui ne goûtait encore ni les tragédies de Voltaire, ni celles du comte de Ségur, alors ambassadeur de Louis XYI, ni les drames de l'Impératrice elle-même. La petite fille s'avisa de composer un ballet qu'elle intitula : <( La bergère fidèle et la bergère volage» ; elle en dansa et en joua toutes les scènes à son père , et son père faisait partager à ses amis le vif plaisir qu'il en avait reçu ; succès qui resta si bien gravé dans la mémoire de l'enfance, qu'il faisait encore sourire l'âge avancé.
Le palais resplendissant de dorure, étincelait chaque soir de lumières ; le moindre prétexte donnait lieu à de somptueuses illuminations. La petite Sopliie en faisait aussi la répétition dans ses jeux. Une vaste galerie précédait le salon de M. Sovmonof ; on en abandonnait sou-