CHAPITRE VIII
franchir, contre toute prévision, les règles de prudence qu'elle s'était imposées.
On sait que dans l'orage qui éclata sur la Compagnie de Jésus dans le cours du xvni'' siècle, Frédéric de Prusse écrivait à Voltaire qu'il en conservait la graine pour la fournir plus tard à ceux qui voudraient cultiver cette plante rare, et que l'impératrice Catherine tenant le même langage suivait la même conduite. A la mort de Frédéric JI, son successeur les dispersa ; mais Catherine les recueillit, et bientôt quatre collèges, à Polotsk, à Vitepsk, à Orcha et à Dunahourg, fleurirent sous leur direction. Paul leur témoigna encore plus de confiance en admettant le célèbre P. Griiber aux conseils mêmes de son intimité, appela les Jésuites à Pétersbourg, mit entre leurs mains l'Université de Yilna et leur confia les colonies du Volga. Alexandre garda la même faveur à Griiber, qui périt dans la nuit du 26 mars 1806 victime d'un incendie, priant pour la prospérité de son ordre, et bénissant le comte de Maistre, son ami, accouru sur le théâtre même de la catastrophe. Le P. Thadée Bzrozowski, élu général de l'ordre après lui, continua son œuvre. Alexandre leur ouvrit la Sibérie, et ils coururent dans ses déserts meurtriers à la consolation des exilés. Le duc de Richelieu et l'abbé Nicole les réclamèrent à Odessa ; ils y devinrent le centre d'une mission et firent accepter avec une merveilleuse facilité aux peuplades de la Chersonèse et de la Crimée les bienfaits de la civilisation chrétienne. A l'époque de l'invasion de la Russie, les Jésuites s'attirèrent la vénération de l'armée française et de l'armée russe par les services que leur zèle prodigua également aux blessés et aux mourants de toutes les nations.
Napoléon les visita à Polotsk; les soldats du maréchal Victor et du maréchal Gouvion Saint-Cyr eurent particulièrement à se louer de leur dévouement.
Tant que les Jésuites s'étaient bornés à reconstruire leur société avec les débris du naufrage, le clergé et les corps enseignants de la Russie en avaient conçu peu d'ombrage- mais lorsque la bienveillance de deux empereurs, lorsque de rapides succès les eurent placés sur un plus vaste théâtre , la jalousie commença à tramer ses complots ordinaires.
Le comte de Maistre qui, dans les loisirs que lui laissait la légation de Sardaigne, se considérait à bon droit comme l'ambassadeur des grandes vérités devant une grande nation et près d'un souverain digne de les entendre, le comte de Maistre prit la plume et réfuta, dans cinq lettres fameuses adressées au ministre même de l'instruction publique, comte Rasoumow^sky, les accusations et les insinuations qu'on faisait incessamment parvenir aux oreilles d'Alexancbe. Ces cinq lettres produisirent une sensation profonde ; leur résultat fut l'érection d'une nouvelle université en faveur des Jésuites. Mais ce triomphe fut le dernier. L'hostilité prit un nouvel essor durant les longs séjours de l'Empereur en Allemagne et en France. Le sol était miné sous les pas de l'ordre, chaque conversion était épiée, signalée comme une infidélité à la patrie, une trahison envers le souverain, maitre absolu des consciences comme des cœurs. Le 3 janvier 1816, un premier ukase fut arraché à la signatm'e d'Alexandre ; il bannissait les Jésuites de Saint-Pétersbourg et de Moscou. « Ils ont, disait ingénuement l'ukase, détourné de notre culte des jeunes gens qui leui' avaient été