CHAPITRE VIII
confiés et quelques femmes d'un esprit faible et inconséquent. » Quelques mois après, la proscription s'étendait à tout l'empire. Les maisons d'éducation étaient fermées, les missions interdites, et la Russie présenta à l'Europe ce singulier spectacle d'un souverain qui avait jeté son épée dans la balance des plus gigantesques combats, fait prévaloir son conseil dans la délibération de toutes les têtes couronnées et qui ne craignait pas d'avouer ses alarmes devant quelques religieux, ne possédant dans son empire que le droit d'y vivre et d'y parler de Dieu. La Russie, sous deux souverains tels que Catherine et Paul, sous l'empire haineux des préjugés du xvnf siècle, s'était faite le bouclier de la Compagnie proscrite ; et, à l'époque d'une restauration universelle, lorsque la Russie avait dicté à l'Europe ses pensées les plus généreuses, elle reprenait pour elle-même les traditions du plus étroit et du plus aveugle arbitraire.
Cette situation arracha des cris de douleur au comte de Maistre. « Qui osera, écrivit-il (1), dire la vérité à celui qui peut tout et qui ne l'a jamais entendue?
» La Russie se vante et se laisse vanter sur sa tolérance ; mais on se trompe de part et d'autre. La Russie tolère toutes les erreurs, parce que toutes les erreurs sont amies et toujours prêtes à s'embrasser. Il n'en est pas de même de la vérité ou, si l'on veut, de l'Eglise catholique qui n'est rien moins que tolérée.
» Des personnes particulièrement instruites prétendent que l'Iî^mpereur de Russie, révolté des scandales religieux
(1) Lettre au marquis de '" sur l'état du christiauisme en Europe.
qu'il a vus à Vienne, en a rapporté des préjugés incurables contre la religion catholique.
» Dans un sens, ce prince avait raison (si l'on dit vrai), car il n'y a malheureusement rien de si réel que ces scandales. Mais il manquait à côté de lui un ministre courageux , capable de lui dire : — Vous croyez, Sire, voir ici le catholicisme; vous n'en voyez que l'absence. Vous voyez les œuvres de Joseph II. Avec une imprudence fatale et l'impétuosité dun jeune homme inexpérimenté, il sapa chez lui la puissance du Souverain Pontife. Vous en voyez les résultats, Sire : il n'y a guère plus de religion à Vienne qu'il n'y en a à Genève, et qu'il n'y en aura bientôt chez vous, lorsque certaines forces que vous ignorez auront reçu leur développement.
» Il n'y a pas de vérité plus incontestable que la suivante : Dans l'état où se trouve actuellement V esprit humain en Europe , le christianisme ne peut être défendu que par le principe catholique qui ramène tout à F autorité.
» Mais comment ce principe pourra-t-il se déployer si les cours persistent dans leur aveuglement? On peut dire que tous les princes sont détrônés dans un sens, puisqu'il n'y en a pas un qui règne autant que son père ou son aïeul et, le caractère sacré de la souveraineté s'effaçant tous les jours, à mesure que le principe irréligieux se répand, personne ne peut prévoir encore l'excès des malheurs qui s'avancent sur l'Europe.
» Il y a dans l'enseignement de l'Eglise catholique une inflexibilité qui déplait à l'autorité temporelle ; celle-ci ne croit pas être maîtresse, ou assez maîtresse , partout où il existe un autre pouvoir tlontelle ne fait pas ce qu'elle veut.