CHAPITRE l
Je verrai cette chère petite cr iiiatiii ; je l'aime tendrement. »
« Andilly, 8 septembre.
» Chère amie, je n'ai point de vos nouvelles depuis votre lettre de Strasbourg, et de celle-là je n'en ai pas été contente. Je voudrais vous montrer mon cœur à jour et vous en seriez satisfaite; je vous aime plus que je n'aurais jamais cru qu'il me fût possible d'aimer après ce que j'ai éprouvé. Je crois en vous, moi qui suis devenue si défiante ; j'ai de la sécurité dans votre amitié et je Tirais chercher au bout de la terre, dans toutes les fortunes, et je serais sûre de la trouver la même. Pourquoi donc ne seriez-vous pas contente de moi? Je vous donne tout ce qui se peut donner dans une existence aussi bouleversée que la mienne. Si vous étiez venue plus tôt, vous m'auriez trouvée tout entière; mais ce sont des débris auxquels vous vous êtes attachée, votre imagination a recréé un ensemble, mais il n'y est plus dans la réalité; les chagrins dont on devrait mourir et dont on ne meurt pas, font un déplacement dans le caractère comme dans les intérêts et dans toute l'existence. L'harmonie, l'équihbre sont rompus; on n'est plus rien. Comme la nature cependant a toujours une tendance à reprendre son niveau, on est agité dans une mer de dégoûts et d'ennuis, et la vie n'est plus qu'un travail douloureux. TeUe est la pau^Te créature que vous avez voulu aimer et qui vous aime de tout ce qui lui reste de force et de cœur. Je suis toujours ici; je n'ai jamais pu me décider à aller au Tremblay (1) quand le moment est venu, et je vais faire
(1) Terre du marquis de Vérac.
■il2 MADAMF SWF.TCHINE.
de même pom' Lurmoy 1 , et pour Mouchy \2:. Et cependant la solitude ne me plaît pas; j'y suis trop avec moimènie. cela me fait mal ; mais être chez les autres m'est encore plus insupportable.
» J'ai eu ici des instants M. de Humboldt. M. de La Tour du Pin. et entîn M. deC.hàteaubriand. qui est venu passer trois jours à Paris. J'y suis allée un instant. Ses affaires d'argent sont arrangées, cela m'a fait une sensible joie: le voilà indépendant, car, grâce au ciel! il n'v a rien de politique dans les arrangements. Je lai trouvé en meilleure disposition, adouci et ayant renoncé à cette terrible expatriation. Ce qui lui a fait tout ce bien, c'est qu'il a continué les mémoires de sa vie. Il a raconté les sept ou huit années de sa jeunesse, depuis Tàge de 12 ans jusqu'à son entrée au ser\'ice ; les premiers essais de son talent, ses rêveries dans les bois de Combom'g, et enfin l'histoire dont René est le poème. C'est charmant à lu'e. mais j'espère qu'il ne se laissera pas aller à les lire à personne autre qu'à moi ; j'en serais fâchée pour bien des raisons. Dans son projet actuel, ces mémou'es ne doivent paraître que cinquante ans après sa mort; peu m'importe le nombre d'années, pounTi que ce ne soit pas de son vivant. Il reviendra dans quinze jours ou trois semaines pour chercher un logement et se préparer pour les Chambres, n y a beaucoup à dire, le concordat agite tous les esprits : Benjamin Constant a fait une brochm^e sur les élections ; c'est une chanson dont le refrain est nommezmoi , nommez-moi. Les ministres y sont persillés d'un
il) Terre du duc de Maillé.
(2) Terre du duc de Moucliy.
CHAPITHK IX. 213
bout à l'autre; s'il y a un courrier, je vous enverrai l'ouvrage.
«L'abbé Nicole était un peu malade; je n"ai pu le voir. M"^ de ^lontcalm est fâchée contre vous de ce que vous ne lui avez pas écrit. Je suis impatiente d'avoir une lettre de Moscou qui me dise que vous pouvez et que vous voulez revenir. Il le faut, chère amie; vous savez bien que j'ai le défaut de ne croire qu'aux actions; cela est bien vulgaire.
» A propos de subtilités, j'ai fini Woldemar (1) et j'en suis indignée. Je ne puis souffrir qu'on me mêle ainsi le vrai et le faux. Il y a dans cet ouvrage une justesse de raisonnement et une fausseté de sentiment qui me révoltent. Passe encore pour l'esprit faux et un cœur droit ; mais ces alambiquages sont intolérables en fait de sentiment. Cet amour qui n'est pas de l'amitié, cette amitié qui n'est pas de l'amour! Eh! bon Dieu! aimer c'est aimer! et quand deux êtres s'aiment assez pour que tout soit commun entre eux, pensées, intérêts, affections, goûts, etc., ils n'ont rien de mieux à faire que de s'épouser pour s'attacher mutuellement à l'être qui a doublé l'existence de l'autre. Toute l'éloquence de Jacobi ne le tirera pas de là ; mais il y a parfois des passages admirables ; son système est ingénieux et séduisant.
» Adieu; est-il possible d'envoyer si loin ce que l'on dirait au coin du feu? Ne pensons pas à cela. L'automne est admirable; pourquoi ne voyez-vous pas notre pau^Te France dans cette belle saison ! c'est autre chose et c'est mieux que tous les printemps. Je vous embrasse, chère
(i) Roman de Jacobi tradiiil par Vandorboiirg.
amie ; demandez-moi pardon de votre lettre de Strasbourg.
» Clara vous aime et vous regrette ; elle dit mille choses à Nadine.»
« Ce 20 septembre 1817.
)) Je vous ai montré, chère amie, des lettres de ma pauvre amie *** ; vous avez admiré avec moi la supériorité de son esprit, l'élévation de ses sentiments et cette délicatesse, cette fierté blessée qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n'y a pas de situation plus cruelle selon moi que de valoir mieux que sa conduite ; on se juge avec tant de sévérité et pourtant l'abaissement est si pénible ! Et quand on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l'esprit, l'élégance des manières peuvent inspirer d'admiration, qu'on a joui de cette admiration et qu'on sent ([u'on vous la dispute, quelles affreuses réflexions ne doit-on pas faire ! Et puis, il faut joindre à cela des sentiments blessés ou point compris, enfin ce malaise d'un coeur mal avec lui-même et cependant trop haut pour exiger.
)) Enfin, chère amie, tout l'ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire , sa tête s'est égarée, son imagination s'est frappée et elle a perdu la raison. Je ne puis vous dire la peine et le mal que cela m'a fait. Cette pauvre amie est bien aise de me voir ; sa folie n'est point violente, mais elle est déchirante. La terreur l'a saisie, elle croit qu'on va l'assassiner, que tout ce qu'elle prend est empoisonné, que nous allons tous périr tôt ou tard par l'effet d'une conspiration, mais qu'elle est particulièrement dévouée, (]ue tous ses domestiques