CHAPITRE IX
sont àes demi-solde déguisés (Ij. eutiii mille folies. Elle s'est confessée ; elle croit toujoui's mourir la imit qui va suivre, mais elle dit qu'elle est heureuse. Elle m'a chargée de la justifier après sa mort, de dire qu'elle ne méritait pas l'abandon où on l'avait laissée, enfin des choses où l'on retrouvait, à travers sa folie, les pensées que je savais trop lui être habituelles. Cela est déchirant. On voit dans cet état, où l'on ne déguise rien, combien sou âme était douce et combien elle a dû souffrir. Pardon, vous ne l'avez jamais \Tie; mais vous la connaissez et je suis si occupée de cette pauvre amie, qu'il fallait que je vous disse d'abord tout cela. Je ne puis croire que cet état si récent ne puisse se guérir ; quelle horreur ! Hélas ! qu'a-t-eUe fait, comme elle le disait hier dans sa folie, pour être traitée ainsi? Et on dira : Comment donc étaitelle traitée? Elle était libre de faire tout ce qu'elle voulait, etc. Vous entendez cela d'où vous êtes, mais les injustices que le cœur ressent le plus vivement sont impalpables et invisibles : ce sont les épines du cactus qui font de si affreuses blessures quoiqu'on ne puisse pas les voir. Serait-il possible qu'il n'y ait pas un tribunal devant lequel ces délits impunis ou récompensés sur cette terre seront jugés? Vous sentirez tout cela. Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m'entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé ; je ne lui ai écrit qu'il y a trois jours ; j'espérais que cet horrible état s'améliorerait, mais il n'a fait qu'empirer. Je ne puis penser qu'à cela.
» Vous ai-je dit le mariage de Louis de Saint-Priest?
(1) Militaires récemment congédiés par une mesure cjui avait fait beaucoup de mécontents.
216 MADAME SWÎITCHINE.
Il épouse la petite de Caraman, une des jeunes personnes les plus distinguées de cette génération et qui fera une femme aimable. C'est la sœur de Victor (1) ; elle a vingt ans. La fortune est le seul point qui ne soit pas très bien, car il n'a aucun patrimoine, et les traitements sont si incertains ! M'"* de Montcalm a reçu votre lettre de Saltzbourg. Je la vois assez souvent, mais nous avons de la peine à nous mettre à l'aise ; nous avions besoin de vous, vous étiez le lien entre nous, et ce n'est pas seulement là que votre absence se fait sentir.
» M™" de Boigne est revenue d'Angleterre. Ce pays est plus travaillé que jamais par les Jacobins : Londres est leur centre. Ils ont fait plusieurs tentatives pour faire échapper Napoléon ; tous les jours, à 'Sainte-Hélène, on découvre de nouveaux complots d'évasion. Quelle horreur à ces étrangers que ces manœuvres! Si c'était des Français, il y aurait de l'imprudence, ce serait un crime si vous voulez, mais ce ne serait pas une lâcheté. Mais de loin jeter la mèche qui produira l'incendie et contempler à l'abri les malheurs qu'on a causés !... De tels ennemis méritent tous les châtiments.
» Depuis que ^I. Mole est dans le ministère, on se donne un air de craindre les Jacobins. Les deux côtés semblent faire des avances aux royalistes, mais je ne crois pas que cela mène à rien ; trop d'obstacles existent, et trop de défiance surtout.
» J'ai vu Auguste de Staël ; il est encore changé et ne se remet point de son malheur. Il me peignait bien le si-
(1) Victor de Caraman, lils du marquis de Garaman, créé duc au retour de l'ambassade de Vienne, en 1828.