‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 89 sur 207 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

lence afifreux qui s'était fait dans leur intérieur depuis la mort de sa mère : elle animait tout ; le mouvement de sa conversation en communiquait à tout le reste. C'est la même chose et la vie de moins.

» J'ai reçu à la fois vos deux lettres de Munich et de Saltzbourg ; elles m'ont fait plaisir et je me plais à me reposer dans cette espérance que vos affaires permettront votre retour. J'ai parlé à M. de Humboldt de tous les pays que vous avez parcourus ; j'aimerais à m'y transporter et à y être avec vous, »

« 3 octobre.

» On me dit qu'il y a un courrier, mais il part aujourd'hui et j'ai à peine le temps d'écrire quelques lignes. Cependant, chère amie, je ne veux pas qu'il parte les mains tout à fait vides, et toute souffrante, je me mets à mon écritoire. Je ne suis pas trop bien, je suis dans mes grands noirs; ce n'est rien, je ne veux pas en parler : ce sera passé quand vous recevrez cette lettre. Mais n'est-ce pas déplorable d'être dans cet état où le bien-être dépend d'un rien, d'un souffle? Trouvez-moi un remède à ce mal. Je sais bien ce que vous direz ; c'est ^Tai, mais ce point d'appui, il faudrait, pour l'embrasser, toute la force qu'il donne, ce que je n'ai pas. Aussi je ne prends que des palliatifs et le fond reste aussi malade que jamais. J'ai reçu votre bonne lettre de Vienne; j'ai fait venir Georges (l) pom' le questionner; il m'a juré que vous étiez bien et pas trop fatiguée ; mais que cette lettre m'a fait de peine ! Comment, vous auriez pu ne pas partir! Cela est si triste qu'on ne peut s'arrêter à cette pensée. Je vous regrette,

(1) Comte Georges de Caraman, attache à l'ambassade de Vienne.

je vous regretterai tous les jours de ma vie. Nulle société ne Mie plaisait, ne me convenait comme la vôtre, et l'affection n'était pas la seule cause de ce bonheur, ou plutôt ce n'était pas vos louanges, mais le sentiment qui les dictait ([ui me rendait heureuse. Tout cela n'était pas \Tai, mais vous le pensiez, c'était assez : tout le sentiment est là-dedans. On aime faiblement ce qu'on juge avec équité, et il n'y a pas de fausseté à laisser croire à une âme (ju'elle est digne de tout ce qu'on lui donne. Et puis, n'est-ce pas même un moyen de valoir mieux en réalité? Je le crois, vous m'avez rendue excellente; mais il ne fallait pas me quitter.

» Revenez, chère amie, c'est ce que je ne cesserai de vous répéter. On vient de me recommander une dame russe, la comtesse Lieven (1). Je ne l'ai pas vue, j'ai de l'humeur contre elle d'être russe et de n'être point vous; aussi, malgré les merveilles qu'on m'en dit, je parie que je ne l'aimerai pas. On dit aussi qu'elle est à Londres ce qu'on appelle être leader of fashion ; c'est encore ce que je ne puis souffrir, car pour tenir cette place il faut un travail et une occupation de petites choses que je crois incompatibles avec ce qui est simple et élevé.

» Je n'ai plus de place pour la politique. M. de Chateaubriand n'est pas encore arrivé ; mais à la tournure que prennent les choses, je crains plus que jamais qu'il n'y ait pas de réconciliation. Je vous embrasse, chère

(1) Depuis princesse Lieven, née Benckendorf. On devra remarquer que celte femme distinguée, qui a laissé dans toute la société européenne de profonds souvenirs, n'était point encore connue de la duchesse de Duras lorsque ce jugement était porté.

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