‹ Sa vie et ses œuvres; (volume 2)Chapitre 90 sur 207 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

amie, du fond du cœur. Revenez, revenez, vous me manquez à chaque instant. »

« 22 octobre.

» Chère amie, quoique je vous aie écrit il y a huit jours, je ne veux pas laisser partir l'abbé Nicole sans lettre. Je n'en ai pas de vous. Je sens bien votre absence lorsque je suis là avec quelqu'une de ces personnes qui composaient nos petites soirées. M. de Chateaubriand est revenu ; M. de Huraboldt part vendredi, pour aller passer quinze jours avec son frère en Angleterre.

» Ici tout est de même : on proteste quon veut se rapprocher, et la vérité c'est qu'on ne le veut pas. Je crois que cette session se passera comme la dernière, à louvoyer entre les partis. ^lon pauvre ami a un an ou deux devant lui pour TaiTangement de ses affaires, et ïîous verrons, c'est le refrain de la chanson. On jette feu et tlamme contre le duc de Raguse de sa conduite à Lyon ; mais je me ligure que ces grands événements, qui nous touchent si fort ici, sont bien petits à la distance où vous êtes aujourd'hui. La grande figure de la révolution s'est écroulée en un tas de petits débris ; c'est le détail ou c'est l'ensemble, mais c'est toujours la révolution et les révolutionnaires, et ces éléments n'en font peut-être que plus de mal quand ils ne sont pas réunis et que, sans les voir et sans pouvoir les saisir, on en est atteint et blessé de toutes parts.

» Dites-moi donc que vous revenez, que vous ne m'oubliez pas. M. de La Garde me faisait peur de vous l'autre jour : il me disait que vous cesseriez de m'écrire un beau jour, mais (jue pourtant vous seriez toujours la même. Xe comptez pas là-tlessus; je n'entends pas du tout cela.

on pense à ce qu'on aime. Toutes les subtilités du monde ne me tireront pas de là ; vous savez que grossièrement je fais cas des actions mille fois avant les paroles.

)).Savez-vous ce qu'a fait M. Gretfulbe chez lui, l'autre jour? Il faut vous dire qu'il étouffe la nuit et qu'une des choses qui lui fait le plus de bien, c'est de s'aller coucher dans des draps frais et un lit nouveau. Il a des clefs de toutes les chambres de son château (1), et il fait ces promenades toutes les nuits. L'autre jour il arrive tard de Paris et se couche sans parler à personne. Il faisait chaud et au milieu de la nuit voilà ses étouffements qui le prennent. Où se couchera- t-il? Il se rappelle une chambre qu'occupait la veille M"ie d' Audemare ; M"ie d'Audemare est partie, la chaml)re libre M. Greffulhe se lève et, armé d'un passe-partout et d'une lanterne, il traverse un long corridor, il ouvre la porte, entre dans la chambre et se prépare à se coucher. Il approchait du lit, et savez-vous qui il voit? M™^ de Grillon , profondément endormie, qui était arrivée la veille sans qu'il en sût rien. Notre nouveau Scipion se retira dans son appartement et conta à déjeuner cette belle aventure qui surprit beaucoup M™" de Grillon qui ne s'était point réveillée. Gela tiendra sa place dans les anecdotes du château. Quelle folie de vous écrire ce radotage! Adieu, chère amie, je suis pressée; écrivezmoi et faites mentir M. de La Garde, et surtout revenez, revenez, revenez. Je le dirais jusqu'à demain que je ne croirais pas le dire moitié autant que je le désire. »

« Paris, ce 31 octobre.

» Rien n'est changé dans ma vie ; elle est ce qu'elle

(1) Bois-Bondrant, près Mehui.

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