CHAPITRE IX
était quand je vous ai connue; mais j'ai senti que vous seule pouviez me faire du bien, et maintenant j'ai de moins le bonheur et le repos que me donnait votre amitié. Dites-moi avec détail ce qui a rendu nécessaire ce triste sacrifice ; c'est quelque chose de subit, d'inattendu, puisque vous veniez malgré le changement de projet de M"ie votre sœur. Mandez-moi cela; j'ai besoin d'être d'accord avec vous. C'est moi que vous avez sacritiée, mais ne croyez pas que, si c'est un devoir, je vous blâme; non, sans doute, et je ne voudrais devoir votre présence à rien qui inquiétât votre àme. Ecrivez-moi. Votre lettre à la comtesse Stanislas (1) m'a fait de la peine de plus d'une manière ; j'en suis jalouse, vous l'aimez beaucoup. Elle est venue trop tard, voilà ce que vous me direz ; mais je le conçois, elle vaut mieux à aimer que moi : ellea l'air si calme ! Elle me plait, mais je ne suis pas à l'aise avec elle ; cela viendra peut-être en parlant de vous. Je ne conçois pas non plus qu'ayant perdu tant d'enfants elle ait quitté celui-ci. Vous savez ma doctrine des actions ; tout est là : les plus belles paroles ne me fout rien. J'ai vu passer TEmpereur (2). Personne, hors le Roi et les Princes, ne peut se vanter de davantage. La princesse Bagration ne tarissait pas sur sa cruauté de ne pas même nous donner une nuit ! Moi, je me serais contentée dun jour. Il a été gracieux; il est toujours beau et je l'ai trouvé engraissé.
» Je suis toute souffrante depuis que je sais que vous ne venez pas; c'est un hasard, mais c'est vrai. Vous me
(1) Comtesse Potocka, née Branicka.
{"2) L'empereur Alexandre au retour d'un voyage en Angleterre.
-222 MADAME SWKTCHINE.
iiiciiiquez, eiière ainif. à tout moment, et ce sentiment augmente au lieu de diminuer à mesure que je trouve combien est rare ce qui vous ressemble. xMon pauvre cœur, que je croyais si épuisé, retrouve des forces pour vous aimer et vous regretter. Qui sait si nous ne nous trouverons pas réunies quelque jour dans un autre pays que celui-ci? Les Jacobins, par suite des mesures qu'on a prises, acquièrent tous les jours une force nouvelle. On pourrait encore les faire rentrer dans l'impuissance d'où ils n'auraient jamais. dû sortir, mais on est trop aveugle. Et puis, je crois aux décrets d'en haut. Peut-être un jour serons-nous ensemble à admirer quelque beau site de la Suisse ou de l'Italie, dans cette ferme qui sera l'asile de ma famille et de mes amis de France. L'argent destiné à •Faclieter est toujours là et, lorsque je me sens trop agitée des tracas du monde et de ses misères, je pense à cet avenir et je m'apaise tout de suite. Adieu, écrivez-moi. Je dois donner ce soir cette lettre à la comtesse Stanislas qui passe la soirée chez moi aux Tuileries (1). »
(( 19 novembre.
^) J'étais inquiète de n'avoir pas de vos nouvelles ; enfin en voilà ! mais trop abrégées sur ce qui vous intéresse ; j'aurais voulu des détails sur la tin de ce pénible voyage. Vous me parlez de moi et ce n'est pas là ce qu'il me faut, ni ce qui est raisonnable : à la distance où nous sommes, on ne peut pas se répondre, mais on peut se parler. Ditesmoi donc tout ce qui vous occupe, mais ne perdez pas ces
(1) Le duc de Duras, en rjualité de premier gentilhomme de la Chambre, avait un logement aux Tuileries.