CHAPITRE IX
voiis, quand revieiidrez-vous ? Les Russes qui sout ici ne veulent pas croire à votre retour ; cela me blesse tout à fait ; aussi me déplaisent-ils. Je ne les vois presque pas, hors les Galitzin, à cause de Catinka (1).
» M. de Chateaubriand s'est cassé un muscle de la jambe ; le voilà pour quarante jours sur sou canapé. Je vais le voir, mais vous n'avez pas l'idée du vide que fait dans ma vie de ne plus le voir une ou deux heures le matin dans ce cabinet, à penser tout haut avec moi. Je suis triste à mourir. Il n"y a rien de si intérieur que le bonheur, et pourtant que sont les objets extérieurs sans lui ? C'est la lumière qui les éclaire ; tout est terne et sans vie quand il se retire. Vous m'écrivez bien rarement, vous ne parlez pas de vous ni des personnes qui sont en rapport avec vous ; notre correspondance n'est pas ce que je voudrais. Avez-vous vu les bêtises que Ton dit de moi dans les journaux anglais? qu'il s'est fait ici une lecture des opinions de MM. de Fitz-James et de Polignac, que j'ai revues et corrigées? Il n'y a qu'une difficulté, c'est que ni l'un ni l'autre de ces messieurs ne viennent chez moi. Le Roi le sait très bien et l'a dit; de sorte que cela me serait assez égal si je n'avais horreur que mon nom fût imprimé nulle part et pom^ quoi que ce soit. Ce sont de ces malices qui passent deux fois la mer, car je ne croirai jamais qu'on trouve quelque intérêt à Londres dans ces commérages. >>
<• -2 février 1818.
î> Cette lettre est une véritable conversation ;
je voudrais en recevoir de vous qui eussent le même ca-
(1) Catinka Galitzin, comtesse Eflmond de Ca\inionl.
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ractère de confiance sur vos intérêts. Parlez-moi en détail de votre retour et de tout ce qui le favorise et le traverse. M"* de Montcalni a été malade; elle est mieux, mais la politique la dévore : c'est son vautour.
» M. de Humboldt se porte bien. MM. Benoist, d'Harcoiu't, tous nos amis sont toujours là. Je vois de plus M. de Yillèle, qui est aussi spirituel dans la conversation qu'à la tribune ; vous savez bien que mon goût est de l'autre côté : en fait à^ ultras, je n'aime que trois ou ([uatre hommes distingués, les généraux; mais leurs soldats m'ennuient à mort et je ne les vois guère. Si M. de Chateaubriand était longtemps malade, je deviendrais ministérielle par l'ennui et la déraison de ce qui entoure sa chaise longue Adieu, je vous embrasse. »
« 3 mai.
» Je suis toujours sans nouvelles de vous. Just est arrivé ce matin et ne m'a rien apporté ; mais du moins je parlerai de vous avec lui, et ce sera une joie pour tous deux. Votre silence me fait de la peine et il m'inquiète ; vous ne m'écrivez pas parce que vous n'avez pas le courage de me dire que vous ne reviendrez pas, et moi, chère amie, je n'ai pas le courage de Tentendre. Oui, j'ai besoin, grand besoin de vous ! Que de choses à dire qu'on ne peut écrire! Et surtout si loin, et avec l'expérience que j'ai des lettres qui se perdent ! Et à qui vont-elles ? Je ne veux dire qu'à vous les peines et les plaisirs de mon cœur.
» M. d' redoute M. de Duras ; les personnes qui ont
eu des torts politiques ont une conscience singulièrement timorée. Elles se figurent qu'on leur sait mauvais gré de choses oubliées, de démarches que le temps a effacées
CHAI'ITIU-: IX. 229
cent fois. C'est le cas, mais la gène qu'ils ont eux-mêmes est bien plus difficile à guérir que celle qu'ils nous supposent. »
(' 5 mai.
» Chère amie, je reçois votre bonne lettre du 30 mars. Est-il possible quon vous ait mandé le plus sot bruit du monde, qui n'a jamais eu de fondement, qui a duré deux jours, et qui est venu de ce que M. de Duras, qui allait voir M™" de Lubersac, et passer quinze jours à Ussé (1) pour planter, voyant la saison s'avancer, est parti sans attendre la loi de recrutement ! Mais rien, rien au monde n"a changé dans notre position; le Roi est toujours le même pour M. de Duras, et sans être plus en faveur auprès de lui. il n'est pas plus mal que lorsque vous étiez ici. Mais, chère amie, vous me feriez regi'etter une disgrâce, si elle devait vous ramener près de moi. Vous êtes malade, notre climat vous est nécessaire ; revenez, je vous en conjure; je me désole de ne rien voir de fixe dans vos projets. Mandez-moi donc la nature de vos difficultés, parlez-m'en en détail, revenez de votre personne. Le général Swetchine pourrait, au point où vous avez mis vos affaires, les achever et venir vous rejoindre. Dites-moi donc un mot positif, vous me rejetez dans toutes mes incertitudes. »
« Andilly, 8 juillet.
)) Chère amie, jai reçu de vous une lettre adorable. Tl
devrait suffire au bonheur de savoir qu'il v a au bout du
monde un être qui vous aime sincèrement, et je me
trouve injuste envers la Providence quand je lui demande
(1) Château près de Langeais, en Touraine.
•230 MAltAMK SWKTGHI^E.
autre chose. Cependant je lui demande votre retour plus
que jamais Vous êtes la seule personne qui sachiez
ma position, vous me donnez de bons conseils.
Je vous écris de ma chaumière où je suis
enfin établie depuis quinze jours. J ai reçu ce matin votre belle bande de tapisserie; elle fera le devant de mon soplia ; je vais l'achever pour cela : j'aimerai à me parer de vos dons. Il n"y a rien de gentil comme ma petite retraite. Pourquoi n'y êtes-vous pas ?
» Votre chambre est prête, et celle de Nadine. Venez, venez, chère amie ; la vie est si courte, pourquoi la perdre ainsi? Votre santé m'inquiète ; je crois que notre climat vous vaut mieux que celui de Russie : toutes les santés faibles sont remises par le temps admirable que nous avons depuis trois mois. Je suis très bien ; mon estomac se remet dune manière étonnante ; je dors toute la nuit et on dit même que j'engraisse; mais je garde de mes maux une faiblesse incroyable. Moi, qui étais si forte, je ne puis supporter la moindre fatigue sans retomber. Je suis comme un édifice qui a une bonne apparence, mais point de solidité : un souffle me renverse. J'ai aussi ces battements singuliers d'artères près du cœur; je suis persuadée que j "y ai une dilatation; ce qui m'étonne, c'est de vivre encore... Je donnerais tout au monde pour que ma chère Clara fût heureuse.... Lorsque je pense que j'ai été agitée pour autre chose, je me fais pitié. Quelle lettre! Toute remplie de moi! Comment se fait-il que j'aie cette entière confiance en vous? Je ne croyais pas que cela put désormais être possible . c'est la plus forte preuve d'amitié que je puisse donner.
» Encore une fois, mandez-moi les paroles précises sur
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votre retour; j'en ai besoin plus que je ne puis vous le dire, et chaque jour qui s'écoule est pris sur cette amitié qui fera la douceur de notre vie. Pensez-y, ne vous laissez pas retenir par de petits obstacles, et j'appelle petits tous ceux qu'on peut lever. »
« Andilly, 19 août.
>■>.... Je vais à Paris le 23 au soir. Lord Wellington est arrivé, mais je n'espère rien. C'est égal, il faut agir de même, mais tout ce que je ferai sera détruit par ce qu'écrit mon pauvre ami ; il est poussé à bout et jugez ce qui sortira de sa plume lorsqu'il ne ménagera plus rien, et qu'il écrit dans le lieu où Ton a les opinions les plus exagérées. Il ne faut rien espérer ; il y a des caractères et surtout des sortes de talents qui sont toujours opprimés ou qui se figurent l'être : il avait fallu forcer la nature pour tirer de là M. de Chateaubriand. Enfin, il restera pair de France, mais s'il pouvait perdre cela, soyez sûre qu'il le perdrait. J'ai commencé une occupation qui m'amuse parce qu'elle ne me fatigue pas : je traduis Glenarvon et je vous prie en grâce de le lire. C'est la traduction du monde la plus libre, j'ajoute ou je retranche sans cesse; mais je trouve tant de talent et d'originalité, tant de choses que j'aurais dites, que cela m'amuse tout-à-fait. Ce n'est qu'un fil que je tiens, mais il me soutient et je chemine. Lisezle, vous distinguerez bien vite le bon or de l'alliage, et vous verrez si j'ai tort de trouver là un talent original. Personne ne l'a goûté; mais a-t-on goûté Adolphe (1) ! »
(1) De Benjamin Constant.
232 MADAME S\VETCHL\E.
K i23 novembre.
» Chère amie, vous arrivez! C'est tout ce que je vois dans cette lettre. Quelle joie, quel bonheur de vous revoir, d'être sûre que vous venez! Je vous aime comme si j'étais jeune, c'est ce que je n'aurais jamais cru possible. Hier, la comtesse Stanislas que j'aime beaucoup vint chez moi aux Tuileries. Le premier mot qu'elle me dit, c'est que vous étiez partie pour Pétersbourg, mais que vous alliez à Rome. Elle le savait de la comtesse Nesselrode qui lui mandait en même temps que vous passiez par Vienne et qu'elle y envoyait mon portrait, car je me suis fait peindre pour vous, chère amie, et c'est Madame de Nesselrode qui s'était chargée de vous envoyer la caisse. Rome me fit de la peine, cependant je n'osais murmurer, puisque c'était Madame votre sœur que vous y alliez chercher. Mais quelle joie me donne votre lettre d'aujourd'hui ! Tous arrivez, vous venez ici sans détours, sans ce voyage d'Italie qui remettait irrévocablement votre arrivée au printemps. Mais ne changez plus, ne me reprenez pas (^ela, vous me feriez trop de mal : je suis si accoutumée à la peine, que cette sensation de joie me bouleverse; le 1 9 octobre est une date si fraîche pour Pétersbourg que je ne crois pas possible que les renseignements de M"'^ de Nesselrode puissent être les derniers. Mais vous souffrez et vous ne me dites pas de quoi. Ce voyage vous fatiguera peut-être, le froid sera extrême et l'hiver s'annonce pour être rude, et, lorsque je me réjouis, je devrais peut-être m' affliger. Cependant une fois arrivée, ce climat vous vaut mieux que celui de la Russie; je vous soignerai, je vous mènerai aux eaux, je m'emparerai de vous et je
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veux que pas une souffrance d'ànie ni de corps ne puisse vous atteindre auprès de moi.
» Cette lettre va à Weimar; elle vous y manquera peut-être encore; je la fais partir sur-le-champ. Je vous embrasse un million de fois. »
>Xme Swetchine atteignit, non sans peine, le but qu'elle s'était proposé dans son voyage, et elle comprit de plus en plus que la bienveillance de l'empereur Alexandre ne suffisait pas pour imposer la justice ou l'impartialité autour de lui. Les préjugés contre le catholicisme allaient croissant, et l'àme de l'Empereur s'attristait sans que sa volonté s'éclairât ou se fortitiàt. Le comte de Maistre luimême avait vu son autorité morale plus contestée au moment même où sa position olficielle était rentrée, comme la situation du roi son maître, dans ses conditions normales. Il avait désiré quitter Pétersbourg.
La comtesse Edling continuait à résider à la cour de Weimar; la comtesse de Nesselrode, mêlée à côté de son mari à l'agitation des plus hautes sphères politiques, ne pouvait plus consacrer à ses fidèles amitiés que de rares instants dérobés à d'impérieux devoirs. Enfin, pour comble de privation, M"»^ Swetchine n'avait plus retrouvé sa sœur. Le prince Gagarin. qui avait éveillé un jour les sentiments jaloux d'Alexandre, avait été adjoint à l'ambassade de Rome.
y[me Swetchine était donc rappelée en France par une double attraction, et, sans concevoir encore la pensée d'an établissement permanent à Paris, elle nourrissait cependant le projet d'un séjour prolongé au sein d'un pays qui l'avait de prime abord séduite et attachée. Elle mit ordre à ses affaires en vue d'une longue absence, et le
234 MADAME SWETCHLXK.
général Swetchine s'éloigna lui-même sans regret, d'une cour qu'il n'avait jamais hantée en courtisan et qui lui avait fait subir plusieurs déplaisirs immérités.
L'un et l'autre quittèrent la Russie à la fin de l'automne 1 8 1 8 , le général pour n'y rentrer jamais, M^ne Swetchine pour y faire encore un seul et dernier voyage sous le règne de l'empereur Nicolas et en obtenir, après la révolution de juillet, la permission d'un séjour exceptionnel.
L'Empereur et l'Impératrice laissèrent M"* Swetchine s'expatrier, comme ils avaient laissé s'éloigner la comtesse Edling, gardant à toutes deux estime et affection, mais accordant leur préférence à des intelligences et à des cœurs qui étaient loin de les valoir. Plus un souverain est absolu, plus il doit se tenir en garde contre la tentation de donner à l'habitude la place du mérite et des services. Les natm'es subalternes flattent, et, dans une certaine mesure, corrompent leur maître, même lorsqu'elles ne sont pas sciemment et volontairement adulatrices ou corrompues; sans rien contrister en elles-mêmes, sans rien préméditer, elles renouvellent et entretiennent chez les princes la constante jouissance de la supériorité ; sans être exemptes de vanité ni d'entêtement, elles sont incapables d'élever ces deux éléments de résistance à la hauteur d'une dignité soutenue ou d'une ferme doléance ; heureuses d'obéir avec l'apparence de conseiller, elles s'abstiennent de contredire, plus encore par stérilité de pensée que par défaut de courage.