CHAPITRE X
LETTRES INEDITES DU COMTE DE MAISTRE. — PREMIERES RELATIONS DE MADAME SWETCHINE A PARIS. — BILLETS DE M. l'abBÉ DES- JARDINS. — DÉPART DE MADAME SWETCHINE POUR l'iTALIE. — CORRESPONDANCE AVEC LA MARQUISE DE MONTCALM.
Le comte de Maistre, monté à bord d'un vaisseau* russe, le 27 mai 1817, débarqua à Calais le 20 juin et arriva, le 24, à Paris. Il avait voulu voir la France avant de revoir son pays natal, mais il regagna promptement Turin, pour se livrer avec eli'usion aux douceurs de la vie de famille qui lui étaient presque inconnues. Il mit la dernière main à plusieurs de ses ouvrages , fit paraître le livre Du Pape et prépara les Soirées de Saint-Pétei'shourg. Trois de ses lettres ont été conservées ; la première, datée de Russie, parle des regrets laissés par M°^ Swetchine et invoque encore son souvenir au nom d'amis malheureux. Les deux autres sont postérieures au
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retour de M. de ^laistre en Piémont. Les voici toutes trois rapprochées , malgré leur différence de date.
« Saint-lV'tersbourg, 17 (29) août 1816.
» Je suis chargé , Madame , par votre bonne amie , M"* la comtesse Razoumofsky , d'une triste commission auprès de vous , celle de vous faire part de la mort de sa bonne maman , la pauvre baronne de Maltzen . que nous avons accompagnée aujourd'hui à la demeure éternelle. Elle est morte lundi, 14, vers cinq heures du matin, entre les bras de sa fdle et de la fidèle Carizé. M"" Yiollier. qui occupe en ce moment une petite maison de campagne sur la route de Catberinhof, tout près de Péterhof, a très à propos enlevé cette pauvre comtesse et l'a emmenée avec elle. Je vais la voir, la princesse Sherebatof fait merveille de son côté, enfin nous faisons ce que nous pouvons. Mais combien vous nous manquez et combien vous avez été regrettée dans cette triste occasion par la malheureuse veuve, car c'est son titre !
» M'"'' de Maltzen a pris des remèdes qui la brûlaient ; en les prenant elle disait : Vous me tuez. Après sa mort , le médecin a décidé qu'elle avait des abcès dans la poitrine et qu'il n'en savait rien. Là-dessus la pauvre comtesse s'arrache les cheveux et prétend qu'elle est coupable de n'avoir pas empêché l'usage de ces remèdes. Jugez comment elle pouvait se battre avec Stoffsin ! 0 médecine ! Nous allons voir incessamment un autre de ses chefsd'œuvre. Le grand-maréchal part aujourd'hui ou demain dans un état déplorable ; il ne s'agit pas moins que d'une dissolution d'entrailles. ïl part accompagné de sa fille
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enceinte, de son lils et d'un médecin ; dévoré par une affreuse dyssenterie , il doit mourir dans quelque auberge prochaine. Vous êtes peut-être assez simple , Madame . pour dire niaisement : — Et pourquoi part-il ? — Ah ! vous n'y comprenez rien ! Il a reçu cent mille roubles de l'Empereur pour son voyage, il doit partir, ce qui est évident.
» Pour en revenir à votre triste amie, elle avait grande envie de revenir incessamment en ville, et de se loger près de l'église, mais il n'y a pas moyen. La maison, comme vous savez. Madame, est en l'air, on ne sait à qui elle appartieni. L'Empereur n'a r eu décidé avant départir. Les syndics disent qu'ils ne sont plus syndics depuis qu'on leur a signifié l'ukase impérial ; ils refusent d'accepter les loyers qui s'accumulent. On ne voit pas de raisons pour que cela finisse. J'espère, avec la grâce de Dieu, que la maison sera détruite avant qu'on sache à qui elle appartient.
» Hier, avant de nous séparer^ le dernier mot de la pauvre femme fut : — N'est-ce pas que vous lui écrirez? — Vous êtes bien persuadée, Madame, que ma parole ne se fit pas presser. Dès que votre amie aura repris un peu de force et de sang-froid vous verrez arriver une grande lettre d'eUe.
» Je n'ai rien du tout à vous apprendre sur moi, Madame, excepté que, suivant toutes les apparences, je passerai encore l'hiver chez vous. Le sort qui m'attend sous un autre ciel serait plutôt le sujet d'une conversation que dune lettre; d'une manière ou d'une autre, j'espère me trouver encore une fois sur votre route, et, en vous attendant, je ne cesserai de vous regretter. Vous devriez
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bien, AJadamc, demander la place du prince Kaslofsky (1) à Turin. Vous pesez moins que lui, mais vous avez bien autant de poids, et, quoique votre esprit soit faible et inconséquent (2), nos esprits s'accommoderont fort bien du vôtre. Croyez-moi, bonne Sopbie, mettez-vous en avant.
» Vous ne sauriez croire, Madame, combien j'ai d'obligation à cette bonne princesse qui ne m'a jamais laissé manquer de vos nouvelles; chaque mercredi et chaque samedi, je suis aux enquêtes. Je ne sais si vous êtes déjà brûlée (3) lorsque j'arrive, mais quand elle m'a dit : Vous êtes nommé , Monsieur le comte, tout est dit ; heureusement c'est beaucoup.
» Je baise respectueusement les deux mains de Sophie en me recommandant à son souvenir ,; le mien est à elle dans les siècles des siècles.
» Je finis donc comme nos pères, en priant Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde. Ah ! rien n'est plus vrai! qu'il vous garde, qu'il vous éclaire, qu'il vous bénisse.
» Votre très humble serviteur et éternel ami. » Philomate de CivaiTon.
» Vous ai-je dit. Madame, que c'était mon nom latin (4)? »
(1) Ministre de Russie près la cour de Sardaigne.
(2) Allusion aux ternies de l'ukase qui avait proscrit les Jésuites.
(3) La princesse Gagarin avait l'habitude de brûler très exactement sa correspondance avec sa sœur.
(4-) Philomate, dérivé du grec, signifie ami de la science, et Civaro est le nom latin de Chambéry. Le cardinal Chigi, depuis pape sous le nom d'Alexandre VII, avait déjà, au xviF siècle, adopté le pseudonyme de <l>f/o.(/ïTMc.
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.( Turin, 26 octobre 1817.
» J'ai reçu, chère et respectable amie, votre lettre de Vienne du 13 septembre. Ne vous étonnez pas de mon silence^ je vous en prie. Toujours en mouvement depuis mon départ de Paris, je n'ai renoué aucune correspondance réglée. J'ai été chez moi d'abord, où j'ai passé six jours dans une espèce d'enchantement continuel, environné de frères, de sœurs, de neveux, de nièces, de cousins, de cousines, caressé, fêté, célébré, gâté d'une manière inconcevable. Ensuite je me suis rendu à Turin où l'on m'a raccommodé suivant l'art. De là, à Gênes, chez ma sœur, M™e de Saint-Réal, qui s'est mise à me corrompre de nouveau. Mais me voici enfin au centre des grands remèdes, et je ne crois pas que le mal de Chambéry et de Gênes ait des suites. *
» Je n'en sais pas plus sur mon sort que le jour où j'ai mis pied à terre dans cette auguste capitale. Ma situation ne peut se définir : je voudrais que vous en fussiez témoin. En attendant la finale que je vous ferai connaître, je ne m'impatiente pas du tout; j'en ai vu d'autres depuis vingt ans! Il ne m'arrivera jamais rien dont vous ne soyez instruite; j'espère que vous me traiterez de même : il ne peut y avoir divorce, ni même séparation d'âmes entre nous
» Ah ! que ces idées raisonnablement bouffonnes de géographie et de chronologie me reviennent souvent à l'esprit en pensant à vous 1 Aimable vigne battue par la tempête, à quel ormeau vous yripperez-vous? Quand votre cœur sera gonllé. bouffi d'amertume et de contradiction, qu'en ferez-vous? Lécraserez-vous entre deux
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pierres? Ne faites pas cela, au nom de Dieu, et quand vous en aurez envie, écrivez-moi. Jamais je ne m'accoutumerai à ne plus vous voir, à ne pouvoir plus vous demander compte de vos idées, de vos jouissances et de vos chagrins. Quand une fois vous serez placée, envoyez-moi le plan de votre cabinet, que je voie votre table, votre fauteuil et la place de vos livres. Je fais ce que je puis pour en ajouter deux à votre pacotille, mais je suis prodigieusement contrarié par ceci ou par cela. Si je réussis ce sera un beau tapage. La duchesse de Duras avait tranquillement oublié l'œuvre sur son bureau sans y penser une seule fois, pas plus cju'à son auteur; lorsque M. de Chateaubriand m'en a fait part dernièrement, avec toutes les excuses de la courtoisie, je me suis mis à rire de la meilleure foi du monde. La duchesse de Duras a fort bien fait de m'oublier; moi-même je n'ai jamais pensé à elle que pour me rappeler à quel point j'avais mal réussi dans cet hôtel. Je m'y trouvais gauche, embarrassé, ridicule, ne sachant à qui parler et ne comprenant personne. C'est une des plus singulières expériences que j'aie faites de ma vie ; il me semble que je vous l'ai dit à Paris.
» Je ne puis encore répondre à tout ce que voti'e amitié voudrait savoir sur mon compte. Sans doute on a dit tout ce que vous dites et bien d'autres choses encore; mais rien n'est décidé, ni même probable. Ce qui m'amuse, c'est votre idée sur Rome (1). Un jour je vous amuserai en vous nommant la personne ou le personnage qui a conçu la même idée. En effet, si on ne considère que la
(1) M'"'' Svvelchine s'étonnait qu'on ne nommât pas M. de Maistre ambasbadeur près du Souverain l'onlile.