CHAPITRE X
personnalité, rien ne me conviendrait davantage, mais pour peu que vous regardiez autour de moi, vous verrez s'élever des obstacles presque insurmontables. Cette séparation de mon fils pour toujours est une espèce de damnation ; je ne puis y penser sans frémir.
» Vous dites une chose bien plaisante et bien vraie sur ou contre la raison; la pauvre femme! rien n"est plus vrai, c'est toujours elle qui est chargée de nous contrarier sur tout.
» Adieu, bonne, excellente, respectable amie. N'oubliez jamais que je ne puis me passer de votre estime, ni de votre attachement. Toujours ma pensée ira vous chercher, toujours mon cœur sentira le prix du vôtre.
» Reposez votre tète dolente sur quelque bon coussin ; dormez tranquille entre l'esprit et la vertu qui vous garderont de tout mauvais songe. Je baise avec le plus tendre respect vos deux mains et celles de votre aimable compagne, avec sa permission.
» Acheminez sûrement, je vous prie, ma prose incluse; elle peut aller par la poste à défaut d'occasion. Ce que vous me dites sur une certaine possibilité dans l'arrangement de vos affaires m"a tout à fait ravi. Faites vite passer cette opération du cercle des possibles dans celui des réalités. — Mes hommages, s'il vous plait, à M. votre époux. »
" Turin, -22 juillet 1818.
» Bonne Sophie ,
» Au sein de la plus amère douleur, je trouve cependant assez de force pour vous demander compte de votre silence. Le 21 décembre dernier, je vous écrivis à Mos- I. 16
cou, doù vous maviez écrit vous-même; point de réplique. Le 2 mai dernier, je vous ai écrit de nouveau à Vienne, chez M. Artaud, etc., point de réponse !
» J'ai perdu mon frère, l'évèqiie d'Aoste; il vient de mourir dans mes bras. Un banquet fraternel était indiqué pour le 19; presque toute ma famille se réunissait de divers points de l'Etat, pour jouir chez moi de l'une de ces scènes ineffables dont nous avons été privés si longtemps. Le 18 au matin, celui qui en était le principal objet meurt après une maladie de quatre ou cinq jours, qu'on avait prise pour une incommodité. Nous sommes désolés, attérés, plus morts que lui. Fameux orateur, apôtre, théologien, homme du monde, admiré à Genève autant que parmi nous, excellent fi'ère, ami de l'enfance, voilà ce que j'ai perdu. Ah! Madame, quel effroyable coup ! C'est avec peine que je vous trace ces lignes que je ne puis multiplier, mais je n'ai pas voulu négliger une occasion sûre. Plaignez-moi, et si vous ne m'avez pas oublié, dites-le moi.
)) N'est-ce pas que si vous étiez ici vous seriez dans la chambre d'où je vous écris? Je baise ou je mouille vos deux mains. »
M. de Maistre survécut peu à l'évêque d'Aoste; le 26 février 1821 il mourut âgé de 67 ans, dans la plénitude de ses facultés, accablé de pressentiments sinistres sur l'avenir de l'Italie et sur celui de la France. Son portrait, constamment placé sous les yeux de M""" Swetchine, était suspendu dans le salon de prédilection, entre le portrait de la comtesse de Nesselrode et celui de la duchesse de Duras, tous trois de pinceaux et de pays différents, et, par un singulier hasard, de mêmes dimensions et comme