CHAPITRE X
destinés à se trouver rapprochés. Sod souvenir continuait, pour ainsi dire, à planer sur la vie de M^e Swetchine. On verra plus tard quelle vivacité d'émotion son nom ne cessait d'éveiller en elle, et combien cette grande âme demeurait inébranlablement attachée à cette grande mémoire.
Entre tous les attraits qui contribuaient à fixer M""' Swetchine en France, il est permis d'affirmer que le premier et le plus puissant de tous fut la liberté, la dignité et la charité de l'Eglise catholique. Pour la première fois, son cœur contemplait à l'aise la religion dans la majesté de ses œuvres et de ses institutions sociales, rencontrait des intelligences pénétrées de sa sève et se sentait comprise elle-même. M"^ Swetchine ne chercha cependant, pour la direction de son âme, ni Téclat de la situation, ni les prestiges de l'éloquence. Un ecclésiastique vénérable, l'abbé Desjardins, vivait à Tombre des tours de Notre-Dame, dans une modeste retraite laborieusement occupée et pieusement trahie par les incessants travaux de l'apostolat. M"^^ Swetchine se fit présenter à lui, et peut-être serait-il convenable de se borner ici à cette simple indication. Cependant, après avoir montré dans la correspondance de M"ie Je Duras l'hommage de toutes les distinctions, n'est-il pas juste de montrer également, dans le tendre respect de l'humble prêtre, le reflet des premières années cathohques de M°ie Swetchine? N'est-il pas juste aussi d honorer dans M. Desjardins l'un des types exquis du vieux clergé français, et de rappeler, à une époque quelquefois disposée à les mettre en oubli, ces qualités puissantes de mansuétude, d'urbanité et de désintéressement.
La première des lettres de l'abbé Desjardins est déjà antérieure au voyage de M'"'' Swetchine en Russie ; moins d'un an de rapports avec elle avait suffi pour lui inspirer le langage qu'on va lire :
Ma très-clière et bonne fille.
C'est par habitude que je vous donne cette seconde épithète, et parce que vous l'avez jusqu'ici méritée au-delà de tout ce qui se peut dire. Mais si vous pouviez l'avoir perdue, ce serait aujourd'hui. Ce n'est certes pas un bon ange qui vous a inspiré de me faire un présent magnifique. Vous eût-il suggéré de faire graver sur le vermeil ce que votre cœur avait à dire au mien? Si vous saviez comme ces dépenses me blessent! Une bagatelle à votre usage m'eût bien autrement flatté. Toutefois, la crainte de vous blesser me fait garder votre présent. Après tout, c'est un mémorial de votre attachement; chaque jour je relirai votre inscription pour la corriger.
Je veux vous donner un exemple de mes principes. Je ne vous offrirai rien de magnifique, mais ce ne sera pas sans prix pour vous : Un reliquaire de la vraie-croix que j'ai porté dans un petit portefeuille qui me sert depuis dix ans, et qui m'a suivi dans mes prisons (1). J'y joins un livre de mon humble bibliothèque, et voilà les présents que je vais vous porter avec mes tendres adieux. J'y joins, pour la bonne Nadine, un livre de méditations. Tout cela simple comme mon àme.
Vous partez, vous revcrr.ii-je sur cette terre de peines et de soucis? Nous ne le savons ni vous, ni moi : travaillons l'un et l'autre à nous revoir dans un lieu meilleur. Aimons à l'envi celui qui acheta si cher le droit d'être aimé de nous.
Je ne vous laisserai point aller sans vous faire part des événements qui sont sur le point de changer ma situation. Vous seule au monde saurez que l'évêché de Blois m'a été offert et que j'ai dû le refuser, bien que j'aie procuré à mon meilleur ami celui d'Orléans, qui le touche. D'après cela, l'on m'offre ou la cure de Saint-Thomas-
(1) Sous l'Empire, durant la persécution de Pie VIT.