CHAPITRE X
J'irai vous offrir mes hommages sitôt qu'il y aura plus de 24 heures au jour, car il y en a bien quelques-unes de manque à mon nécessaire à chaque tour de roue. J'ai cependant un grand besoin de vous revoir. Agréez mon respectueux attachement
Ph. D.
Excellente fille et amie , vous me rendez un vrai service de m'envoyer de vos nouvelles- Je me doutais bien que vous n'étiez pas sans souffrances. Dieu ne les épargne qu'à ceux dont il ne veut rien faire, comme l'architecte ne taille point les pierres inutiles à l'édifice. C'est un langage de Dédicace; aussi la célébrons-nous demain. Renouvelons la consécration du temple : le vrai temple digne de Dieu, c'est une âme pure, un cœur de feu pour lui seul.
Adieu, recevez mes hommages et rendez-les à la princesse.
Très-chère amie,
Je suis désolé de vos courses inutiles. Voulez-vous venir lundi à une heure? J'y serai pour vous seule. Venez même à midi. Nous aurons un peu de loisir pour parler de ce qui touche nos cœurs qui s'entendent et s'entendront toujours si bien. Je voudrais que vous n'eussiez que des consolations ; mais Dieu ne le veut pas et il faut bien que ce soit le plus à désirer pour vous, car il est bon et il entend si bien nos affaires! Nous ne nous lasserons jamais de les lui confier, jamais de l'aimer, et cela nous dédommagera de l'isolement auquel nous condamne la pauvreté des grandes choses d'ici-bas. Le Roi est venu hier à la procession. Il a eu l'extrême bonté de s'arrêter pour me demander de mes nouvelles avec celte grâce que vous lui connaissez. M. le Dauphin en a fait autant, et même M'^e la Dauphme. C'est un comble de faveur qui ôte la respiration, quand on considère sa petitesse et une telle distinction. Grâce à Dieu cependant il me semble que je n'en suis pas plus insolent. A lundi, vers midi.
Je prie toujours pour mon excellente fille et amie.
Très-chère fille et digne amie.
J'ai été tourmenté de remords d'être parti presque sans vous en avoir prévenue, sans vous avoir dit adieu. Enfin je suis parti, j'ai
quille Paris, Conflans, la Seine et le monde pour venir respirer à Coiirteille. On a bien l'air d'avoir dit adieu à l'univers quand on est dans cette belle retraite : c'est tout une autre terre, d'autres créatures; rien ne ressemble ici à ce qu'on a quitté, si ce n'est par le cœur et la faculté d'aimer, car on trouve en ce lieu des cœurs tout à fait sensibles et d'une bienveillance qui ressemble merveilleusement à de l'amitié (1).
Et puis, on y respire sous les plus beaux ombrages, on marche sans monter, ni descendre, par une foule de chemins qui conduisent à d'autres et ne vous ramènent à la maison qu'après vous avoir égaré. Vous me direz que c'est un petit mérite pour un jardin de n'avoir ni montagnes, ni précipices au moins apparents; mais, chère amie, vous n'avez pas soixante-seize ans, et je suis chez des propriétaires qui en ont plus de quatre-vingts; d'ailleurs je retrouverai assez de hauts et de bas à mon retour; souffrez que je me plaise dans l'uni et dans le plain-pied.
Je lis une espèce de pamphlet qui m'amuse, mais que j'aurais besoin de lire à côté de vous. C'est Rulhières, sur la révolution de Piussie qui éleva Catherine. J'avoue que tout ce que j'y lis me fait horreur, et je me demande si c'est vrai.
Pour les résultais, sans doute, ils le sont; mais les détails m'ont l'air imaginés par un roué pour le plaisir de faire haïr et mépriser les puissances.
Très chère fille et incomparable amie.
Je l'ai reçue, lue, collée sur mes lèvres, cette petite lettre de Vichy du 19 courant. J'y réponds sans délai, quoique impotent. Heureusement je le suis moins des mains que des jambes qui sont aujourd'hui plus grosses qu'une taille de demoiselle. D'où vient cela ? me direzvous. Ah ! d'où vient cela! D'où vient le vent? C'est le vent qui a causé tout le fracas , et qui a failli me faire faire en peu de jours un tout autre voyage que celui du Mont d'Or. Enfin, c'est une forte répercussion dans un moment de transpiration et par un froid de
(1) Courteille était l'habitation de M'"e la comtesse de Courteille, qui y vivait avec sa fille, la marquise de Rochechouart, et sa petitehlle, la duchesse de Richelieu.