CHAPITRE IV
De ia Résignation aux peines dites irréparables.
L'épreuve la plus difficile pour la résignation se trouve sans contredit dans les malheurs sans remède. L'irrévocabilité est un degré ajouté à la douleur ; c'est le dernier, celui qui les complète tous.
Le plus petit mal, jugé définitivement irrémédiable, grandit et s'étend ; il est de l'essence d'un malheur irréparable d'arrêter tout déploiement de forces, de paralyser toute action; il rend la
lutte insensée, et rimmobilité devant l;i douleur est un des plus grands supplices au point de vue humain, nulle vraie consolation n'étant possible pour les maux sans retour. La vie naturelle n'offre aucun espoir de soulagement pour ce qui doit durer autant qu'elle.
La toi seule peut étendre et transformer notre horizon ; elle seule nous place de manière à nous faire entrevoir la région où tout ce qui tlnit sur la terre se renouvelle et recommence, oii tout ce qui tombe blessé se relève guéri, et déjà de ce monde supérieur, oii les réparations s'accomplissent solennelles et entières, descendent jusqu'à nous des reflets qui soulagent nos cœurs oppreésés.
Un célèbre écrivain nous a dit «que le chrétien, comme Alexandre, ne se réservait que l'espérance; » part inagnitique <pii signale comme trop étroites les bornes de l'univers.
De tous les événements qui portent le redoutable caractère de l'irrémédiabilité, la mort de ceux qui nous sont cliers est sans doute au premier rang. Se voir enlever une partie de soimême et survivre par la douleur aux affections qui faisaient notre gloire, notre force, notre joie, notre sécurité, et peut-être tout cela ensemble, c'est se sentir à la fois brisé, appauvri et transpercé. Ces regrets si légitimes sont plus que permis, il est de notre dignité de ne pas les perdre, et ce n'est tout au plus que contre leur excès que le christianisme nous arme. Seulement, là comme ailleurs, changeant nos points de vue, il nous fait pénétrer profondément dans la réalité de notre affliction pour la rendre conforme à son divin esprit et la dégager de tout ce qui l'aigrit ou l'envenime.
Le christianisme est toujours prêt à sanctionner avec nous tout ce qu'il y a de juste, de poignant, de cruel dans nos afflictions; il est toujours prêt à reconnaître comment une lacune dans les joies goûtées peut devenir un abime, la disparition dun seul être faire de ce monde un désert, conunent
la privation cruelle peut attacher à chaque moment un poids qui pèse et déchire ; mais après toutes ces concessions, il nous demande s'il est bien juste aussi que la créature immortelle s'arrête à un point douloureux de l'espace pour en étendre les ombres sur toute sa carrière, si cette irrévocabilité de la mort incontestable de ce côtéci de la tombe, garde son nom au-delà, si la foi nous a jamais parlé de séparation éternelle, si les amis pleures sont bien perdus au lieu de n'être qu'absents, si enfin, pouvant espérer de les retrouver un jour, nous ne devons pas nous efforcer de mettre un frein à notre impatience, hâtant par la prière une délivrance commune.
Et la mort pour nous-mêmes, pouvons-nous l'oublier? Cette mort qu'on a nommée le miUeu d'une longue vie et qui du moins, quelque nombreux que soient nos jours, ne frappe jamais qu'à son début une existence qui ne doit pas finir? Ce que serait, sous les conditions présentes, la vie de l'homme si la mort n'était pas, suffit pour nous réconcilier avec elle. Châtiment et signe le plus expressif de la chute de l'homme et des vengeances
de Dieu, elle n'en est pas moins semblable à cette lance du poète qui guérit les blessures qu'elle fait.
A travers toute la route que nous avons à parcourir, la mort nous prodigue d'utiles enseignements ; elle aussi guide notre marche, illuminant en avant d'elle l'horizon des plus célestes clartés, et faisan! pâlir ces feux errants, ces trompeuses lueurs qui surgissent de la terre coupable pour nous séduire et nous égarer. La mort nous enseigne à la fois le néant de tout ce dont elle se joue et la grandeur de tout ce qu'elle respecte ; sa pensée est le juge éclairé, le conseiller infaillible, et si nous ne prenions pas sans cesse le crépuscule pour le jour même, nous verrions combien ces instructions vivantes que donne la mort sont secourables à ce matin unique et rapide qui compose la vie.
La vieillesse aussi est un mal irréparable : rien ne peut faire qu'on remonte le cours des ans ;
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mais, coiniiie toutes les situations sans éclat, elle , renfernie des compensations puissantes et un ctiarme secret connu seulement de ceux qui s'exercent à le goûter. Si la vie du vieillard a été vertueuse, le long regard jeté par lui sur le passé est plein de douceur; il contemple tous les éléments, tous les gages d'un immortel et heureux avenir. Arrêté sur la hauteur d'oii le pays se montre plus étendu et plus riche, il suit le cours des eaux qu'il a su maîtriser, il reconnaît ses ombrages, ses abris de prédilection, les champs fécondés par ses sueurs, des glands semés par lui devenus chênes ; le même soleil éclaire encore de ses rayons obliques et toujours amis la longue route qu'il a suivie et les sentiers mystérieux par lesquels la bonne Providence l'a doucement conduit à elle.
Si au contraire les jours du vieillard ont été mauvais dans le double sens des fautes et des chagrins qu'elles amènent, et que pourtant l'obstination n'ait pas fermé son cœur, il assiste à la véritication vivante de la sagesse des préceptes divins, à l'admirable spectacle de Dieu justifié
dans ses voies, de la loi vengée en tous points par les conséquences de ses transgressions ; il voit clairement parmi les souffrances subies celles que Dieu et la nature ne lui avaient pas préparées, il distingue cette longue suite d'invitations qui l'ont appelé et dont peut-être il a suffi qu'une seule n'ait pas été repoussée.
Ah ! l'exhérédation n'entre pour aucune de ses créatures dans le plan de la Providence! Si des forces latentes, des grâces voilées, ne couvaient pas sous cette cendre de la vieillesse, la vie ne se serait pas étendue jusqu'à elle. Dieu a pourvu à la durée de toutes ses créatures insensibles, et à la consolation de toutes celles qui ne le sont pas. Dans ce monde, oii l'épreuve est partout et le châtiment final nulle part, l'égalité entre les conditions de la vie est plus grande que ne le fait croire la diversité des apparences. Ce n'est point en dehors des situafions qu'on les juge, c'est de leur centre. Gustate et videte — goûtez et voyez. — nous dit le Psalmiste, goûtez d'abord afin de voir. Les compensations ne manquent nulle part.
Un des privilèges de la vieillesse, c'est de pos-
séder par excellence la vérité dépouillée de tout prestige en mettant toutes les réalités à nu. Et compte-t-on pour rien les dangers surmontés, les consolations divines plus immédiates, mille adoucissements ingénieux ménagés par le maître à son intime serviteur? Compte-t-on pour rien une allure ralentie, si Ton veut, mais plus sure, l'expérience, la dignité, le calme, qui font de la vieillesse, dans la pensée de Dieu, une halte sublime entre le monde vaincu et l'Éternité?
Et ces infirmités corporelles dont une seule, et la plus légère, gâterait le plus merveilleux ensemble de prospérités; voyez-les réagir sur un cœur qui les accepte! Elles peuvent bien nous placer dans un état d'infériorité physique, nous imposer la contrainte et la dépendance, renverser et briser en nous la su})erbe, mais non pas, si nous le voulons, entreprendre sur les charités de la vie et sur les consolations pieuses, humbles et
intimes. Loin de là, il semble que ces iniiimités nous fassent vivre dans l'atmosphère même des béatitudes de l'Évangile! En nous rendant jdus timides au regard des hommes, elles nous mettent davantage sous celui de Dieu. Nous sommes alors par nature ce que saint François d'Assises s'était fait par état et par vertu , povereUi di Christo : pauvres et les vrais pauvres, car la pauvreté, qui est la privation du nécessaire, sest faite pour ainsi dire nous-mêmes.
Il faut avoir expérimenté les infirmités corporelles, être parti des répugnances les plus vives et s'être ensuite réconcilié avec elles pour savoir combien on peut vivre en paix avec l'humiliation, l'habituelle souffrance et la gêne incessante. Ce qu'un long exercice de la soumission sur un même point lui fait faire de chemin, passe toute prévision et ne saurait être égalé que |)ar le tendre respect que l'on peut prendre poui' une infirmité dont, à force de patience et d'amour, on a vaincu les ennuis.
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Nous pouvons souffrir dans notre honneur, soit que nous nous trouvions en réalité dans les conditions que les lois du monde flétrissent, soit que les apparences seules donnent prise sur nous.
L'honneur, cette île escarpée et sans bords dont on ne voit pas deux fois le rivage, pas plus qu'on ne revoit celui de la mort, veut que toute tache soit indélébile, que toute blessure garde sa cicatrice : l'esprit du monde a fait son code, il l'a marqué de son incisive empreinte et y a versé son implacabilité.
Le monde, il est vrai, oublie parfois; mais il n'efface rien et ne pardonne jamais II ne peut pardonner, et c'est tout simple! Ne disposant d'aucun bien véritable, d'aucune récompense réelle, il n'a pour se protéger lui-même que le châtiment inexorable. Mais précisément parce que ce maître dur, capricieux et impuissant n'a rien de mieux à offrir, on est invité à chercher
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plus haut, dans les espaces libres, un refuge contre des arrêts irréformables ici-bas. Si notre appréciation met le monde à sa véritable place, qui nous dira combien ses flagellations seront entrées dans la justice tardive que nous en faisons? Est-il bien probable quune éclatante approbation nous accompagnant toujours, nous eussions cherché Dieu avec le même élan et la même persévérance?
Lorsque l'honneur est compromis, la vertu peut n'en être pas moins intacte ou reconquise; elle est toujours prête à nous protéger et capable de le faire ; rien ne saurait empêcher que la conscience n'élève son témoignage et ne nous place sous la loi de l'innocence, ou sous la loi du repentir.
S'il est un malheur auquel s'applique rigoureusement le mot irréparable , et que Ion ne puisse proférer sans frémir, cest l'impénitence finale, la mort dans le péché, dans l'inimitié de
Dieu. Ce malheur ne porte guère la douleur que dans le cœur des témoins; quand il est personnel, la volonté pervertie s'étourdit elle-même et, comme dans les maladies invétérées et mortelles, rend le malade ignorant de son mal et sans appréhension du danger. Mais quelle vue pour les assistants, que l'impie consommation de toutes ces révoltes, la lourde pierre du tombeau scellant tous les crimes, et le Sauveur nié ou bravé jusqu'au seuil de l'éternité ! Ah ! si la Providence a voulu que le seul malheur qui est sans espérance fût sans consolation, du moins il n'est pas de précautions par lesquelles elle ne nous ait gardés contre l'application de cet arrêt, pas de soins ingénieux que sa bonté n'ait pris pour s'en réserver le secret, comme afin de rester elle-même plus libre.
Ne pouvant pas faire disparaître sa justice, on dirait que Dieu s'est complu à la voiler d'une part, à l'éluder de l'autre, tant il admet de signes de récipiscence dont il se montre disposé à se contenter. L'Eglise, notre sainte mère, veut que tout amendement permette l'espérance; aussi, dans ce mourant qui centriste la foi de tous ceux qui
l'entourent , un mot, un regard, un regret, insaisissables éclairs, suffisent à rendre quelque confiance. Que sa main ait laissé approcher le crucifix, que ses lèvres l'aient effleuré une dernière et première fois, qu'un faible signe ait répondu aux paroles sacramentelles, et le Juge suprême s'attendrit, il est prêt à révoquer sa sentence.
Ces limites extrêmes de la miséricorde, l'Eglise trouve moyen de les dépaàser encore, car elle fait plus que de réduire le nombre de nos inquiétudes, d'accueillir tout ce qui peut nous rassurer. Le malheur accompli, sous quelque désolantes et absolues conditions que ce puisse être, elle élève la voix pour nous défendre impérieusement d'individualiser nos alarmes, aimant à proclamer qu'il n'y a pas un nom propre en enfer.
Cette réserve toute chrétienne s'étend à bien plus* forte raison à ceux qui boivent encore aux citernes empoisonnées. Tout ce qui vit peut s'amender et gagner de vitesse les plus avancés : Dieu ne laisse vivre que pour cela. Non-seulement nous ignorons ce qui se passe entre Dieu et l'àme du pécheur impénitent qui comparait à son