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tribunal, mais un nuage aussi épais cache à nos yeux notre propre état. Qui de nous a jamais su s il était jugé digne d'amour ou de haine, et quelle sera sa persévérance? Mystère impénétrable aux anges mêmes, et qui, jusqu'à Theure du jugement, restera plongé dans les profondeurs de l'insondable Trinité.
Non! et c'est la plus puissante des considérations qui doivent nous réconcilier avec les malheurs irréparables, nous ne pourrions, dans notre état si profondément déchu, nous passer de leurs terribles enseignements, de leur influence incçssante et libératrice. Sans les maux irrémédiables, c'est-à-dire ceux qui restent entiers et présents au fond de nous-mêmes, rien ne combattrait suffisamment les instincts mauvais ; le mal renaissant toujours de lui-même par une désolante fécondité, rien ne serait assez puissant pour fixer linconstance de nos pensées, la mobilité de nos cœurs.
Ah ! n'oublions pas sans cesse cela même dont nous croyons nous souvenir toujours ! Le néant de la vie n'est mis à découvert que par ces maux
poignants qui étouffent, déchirent et ne s'apaisent un moment que pour reparaître et ressaisir leur proie. Combien ne nous disent-ils pas le peu qu'est la joie auprès de l'empire que la douleur sait prendre ! Comme ils nous montrent léquilibre rompu entre la possession et la perte. entre ce qui nous fait mourir chaque jour et ce qui nous donne l'illusion de vivre!
Toutes les pensées que la boute de Dieu peut vouloir suggérer à sa créature, me semblent contenues dans notre lutte avec l'irréparable. C'est le diapason divin auquel s'accordent toutes les appréciations quand elles sont justes et vraies. Les malheurs qui ont un terme peuvent révéler le Tout-Puissant, faire atteindre un but partiel. déterminer un sacrifice d'éclat, pousser à des actes vertueux, mais il est rare qu'ils obtiennent un effet intégral et profond. C'est lente-
;J2i DE LA llKSlCNATtoN.
ment que les vallées se comblent . que les montagnes s'aplanissent, que l'Océan se déplace, que se déterminent les configurations nouvelles, et dans l'àrae humaine aussi, c'est lentement que la régénération saccomplit. C'est peut-être ce chagrin qui, se détachant de vous-même, sera l'àme de vos dévouements, rendra votre piété plus solide, vos voies plus droites, et qui déjà vous porte instinctivement aux régions de la paix et de la liberté, devenant a la fois le lest, la voile et le gouvernail de la navigation vers une autre terre et d'autres cieux. Cette soulTrance qui vous suit partout, que vous ne combattez plus, sachant trop qu'elle ne peut vous quitter, écoutez-la comme la voix dun ami, dun guide qui vous rappelle incessamment au fond de vous-même; traduisez ses impressions, pénétrez son esprit, croyez à ses inspirations, et vous expérimenterez bientôt que rien ne sert plus puissamment la formation en nous de l'homme nouveau et intérieur, que cette gritïe de la réahté douloureuse et inflexible.
Ml". I,\ l'.ESir.NATlON 32ô
Nous ne passerons pas en revue tous les maux sans remède. Oui ne les sait multipliés à l'infini et susceptibles de mille combinaisons inattendues et redoutables? Il suffira d'observer qu'il n'en est pas un auquel le véritable esprit de soumission ne puisse sappliquer pour le dominer et l'adoucir. Le levier ne demande pour point d'appui qu'une invariable et filiale confiance en la miséricorde divine.
Nos malheurs, quels qu'ils soient, se résument après tout dans l'impression qu'ils nous laissent, et c'est précisément cette impression qui seule peut nous faire un mérite, puisque c'est le seul point sur lequel il nous soit donné d'agir. Les événements extérieurs nous envoient la douleur à l'état brut, et c'est à la transformer comme toute autre matière première que nous devons travailler. Un grand médecin (1) a dit : Lame se fait son
(1) Stahl.
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corps. On peut dire avec la même vérité : L'àme se fait sa douleur. Elle la modifie, elle lui fait porter ses couleurs, ou plutôt lui iuiprime le caractère de la loi qui la régit.
Sans parler même des fautes exceptionnelles et de leurs conséquences, il est prodigieux pour combien nos défauts et nos imperfections entrent dans ramertume de nos plus péelles afflictions ! Ce qui les rend insupportables est presque toujours ce que Dieu n'y avait pas mis, et souvent une souffrance légitime en elle-même et cruellement intense, n'attend pour s'adoucir, si ce n'est pour disparaître, qu'un retour, un efTori de plus sur nous-mêmes, ou un pas de plus vers Dieu.
Du plus grand mal, le Seigneur peut tirer le plus grand bien. Marchons sur ses traces à la lumière de ses préceptes; par l'effet d'une vraie et profonde soumission, changeons nos peines en grâces, nos épreuves en mérites, tous nos sacrifices en offrande, atin de n'être plus nous-mêmes qu'une libre et volontaire oblation. « Ah! nous dit une voix bien chère à la foi catholique, si nous
DE LA RÉSIG.XATIO.N. 327
savions unir notre raison avec la raison éternelle, au lieu de n être que des patients, nous serions au moins des victimes (1). »
(1) Le C'e de Maistre, sur la mort d'Eugène de Costa.
CHAPITKE V.
Difficultés de la Résignation appliquée aux peines que nous causent les personnes.
Bien plus que nous ne sommes dis[)osés à le croire, nous sentons ronune nous pensons, el il serait difficile d a{H)récier combien sintéresser à ses propres peines, les approuver, croire (\\\ Ow est dans son droit en se plai(;nant. les nouriir \niy l'imagination, les i/^/I/f/f/r/' par les susceptil)ilit«''s et les délicatesses du cœur, ajoute a leur intensité, à leur domination, et eoinliien au contraiie la rea-
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lité même de lu plus sincère impression est affaiblie par le jugement qui la démontre exagérée ou puérile.
Qu'on y prenne garde, l'activité dévorante du cœur se fait un aliment de tout ; elle peut chercher l'émotion dans ce qui l'irrite et le blesse, comme dans ce (pii le tlatte et le séduit. Depuis que le péché nous a fait vivre en nous-mêmes par cette personnalité ardente et coupal)le qui substitue son unité fausse et passionnée à l'unité vraie pour laquelle nous avons été créés, l'amertume et l'irritation peuvent nous entraîner comme l'attrait des sentiments les plus doux.
Tout instinct humain est devenu, depuis la chute originelle, un glaive à deux tranchants : par sa puissance d'antagonisme, il engendre perpétuellement son contraire; ainsi l'on voit sans cesse une soif inextinguible d'amertume et d'irritation provenii' d'un immense besoin de bonheur, et la haine naître de l'amour.
Les intelligences élevées, mais qui voient les choses humainement, font en général consister leur philosophie à bien supporter les revers qu'a-
DE LA RÉSIGiNATION. 331
mènent les événements, et leur honneur à ressentir très vivement les chagrins qui leur viennent des personnes. Oue ce soit notre orgueil ou notre cœur qui en soutire, on exalte en soimême cet excès de sensibilité, et dissimulant sa faiblesse sur tous les autres points, on serait presque disposé à l'exagérer sur celui-ci.
Cette appréciation naturelle n'est pas sans vérité : il n'y a rien sur la terre de si haut placé que l'homme, rien qui nous soit plus intime que notre semblable, qui soit plus près de nous que notre prochain, rien qui puisse être davantage pour un cœur d'homme qu'un autre cœur, rien de si imposant que l'opinion de tous. Dans les revers qui ne mettent en jeu que les choses, les événements semblent suivre leur cours impassible, innocents des complications qu'ils amènent : on dirait qu'ils ne peuvent pas être autres que ce qu'ils sont. Dans les peines qui nous viennent des personnes, tout prend au contraire un caractère intentionnel ; c'est une intelligence qui se dresse contre nous, une liberté qui se constitue en hostilité particulière à notre égard. Ces intérêts qui
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Iraverseril les nôtres, ces dillicultés suscitées, ces oppositions, ces ressorts mis en œuvre, sont conduits par une main dont nous suivons, dont nous comptons tous les mouvements. Là, je le sais, est l'illusion ; car ces hommes, si maîtres de leur intention, ne laissent pas, sans perdre cependant leur responsabilité, d'être les instruments de la justice divine, comme les objets qui n'ont ni raison ni vie. Ce qui nous fait croire le contraire est une erreur d'optique, mais qui, pour être réduite et démêlée, demande des yeux déjà exercés aux sniiiles et visibles ténèbres de la foi.
Nous pouvons soutlVir [>ar les autres d'une inlinité de manières, et d'abord par leurs défauts. Il en est. j'en conviens, de très incommodes, et pourtant, ce (ju'il y a de vraiment poignant, souvent d'intolérable dans la souffrance que nous en éprouvons, ne vient-ii pas de nous-mêmes, et ne seniit-cc |»ms aussi nos propres défauts (|ui nous
t'ont tant soutïïir do coux dos autros? Si nos toits ne nous ébranlaient pas, nous resterions plus tranquilles, et ce sont tous ces éléments de trouble qui nous jettent à la merci du provocateur. Sil en est ainsf. tournons toute notre attention contre ces complices du mal que nous fait l'ennemi. On n'agit efficacement que sur soi, et après tout on a moins de peine et on a plutôt fait de se réformer soi-même que de réformer les autres. Redoublons d'indulgence lorsque nous sentons la révolte si près dengendrer l'aversion, et tachons de tempérer par la compassion l'arrêt de la justice, en nous rappelant que les personnes engagées et vaincues dans cette triste lutte s'infligent bien plus de tourments. qu'elles n'en causent.
Ne nous arrêtons pas là. Ces défauts que nous connaissons, que nous signalons, soyons attentifs à empêcher qu'ils ne produisent des fautes. Veillons charitablement sur les autres, pour les garder d'eux-même§, pour écarter les occasions de chute, pour prévenir les éclats auxquels ils se livrent et où Dieu est si aisément offensé. Mais au lien de cela. (|ue de fois notre humeur n"a-l-ellr
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pas excité ces défauts, n'y a-t-elle pas fait allusion avec malice, ne les a-t-elle pas reprochés avec dureté, se faisant un grief personnel de ce qui n'appartient qu'aux conditions mêmes du caractère !
Une des propensions les plus déraisonnables et les plus communes, est de chercher une intention blessante dans une disposition générale dont est exposé à souffrir tout ce qui entre en contact avec elle, et de vouloir imposer aux autres, pour l'amour de ses propres aises, le devoir de l'amendement. Mais y pensons-nous bien? Quoi! ces défauts qu'un homme ne surmonte pas dans l'intérêt de sa conscience, de son salut éternel, pour son âme qui dès cette terre le lui demande au nom de la paix, pour Dieu qui ne cesse de l'y exhorter, il s'en corrigerait parce qu'ils vous sont incommodes? Sans cesse ne le voyons-nous pas user contre lui-même de l'indisputable faculté qu'il a de se nuire?
On a beaucoup dit que l'intérêt gouvernait le monde ; cela n'est vrai qu'avec beaucoup de restrictions. La volonté libre et pervertie se propose-
rait volontiers, lorsqu'elle est de sang-froid, de n'écouter que l'intérêt -, mais dans le mal il faut subii^ un maître comme dans le bien. Les passions, leurs humeurs, leurs caprices, ont vite déjoué nos projets. Si on y regarde de près, on reconnaîtra que ce n'est pas tant l" intérêt qui conduit les hommes que la passion, et que c'est presque toujours à la passion que reste le terrain. Est-il un scandale, un désordre qui n'ait son enseignement? Que nous apprend le perfide? que Dieu seul ne trompe pas. Et Tingrat? que c'est Dieu qui paie pour ceux qui ont oublié leur dette.
Quant à ces peines au-dessus de toutes les peines, qui ont trompé, détruit toute espérance de bonheur, et, en navrant le cœur, Tauraient flétri, altéré peut-être, si la sève divine n'était venue prêter sa vie au renouvellement de ses nobles instincts, pourquoi l'étonnement se mêlerait- il à
iiiic lioi> compirhensible doulear? Ignorait-on (luo nulle part sur cette terre la créature liumaine ne devait rencontrer son centre et même son vrai refuge, et que, traversant le monde des affections dont aucune n'est sa fin , comme la colomlie , il faut qu'avant de se reposer elle s'élève toujours : VoJabo et requiescam.
« On cherche la vie dans ce qu'on aime (l). » Mais en voyant que sur tant d'êtres qui aiment il y en a si peu que leur amour ait rendus heureux, est-il donc difficile de comprendre le but de cette loi qui frappe du cai'actère de transgression et d'illégitime emploi toute force qui s'égare dans les volontés ardentes, dans les préoccupations fixes et absolues, et même, comme on Ta si bien définie, dans l'envieuse pauvreté d'un exclusif amour (2)?
Les peines de la sensibilité vraie, purifiée du levain d'égoïsme, ont un autre caractère; mais les déceptions qui les menacent, les profondes
(1) Saint Augustin.
(2) M. Sainte-Bpuvf.
atteintes, les tristes et soudaines révélations, les blessures faites à une confiance qui ne pourra plus renaître, ne lui sont pas davantage épargnées. La raison a pu régler ces sentiments, l'imagination ne s'y mêler que pour la plus petite part...., il suffit d'avoir ouvert son cœur, de s'être appuyé sur le cœur d'un autre, d'avoir compté, espéré, pour rencontrer ces torts volontaires ou involontaires qui trahissent bien plus l'infirmité que la malignité de notre nature. S'il est vrai que toute souffrance vienne de quelque amour, il est bien plus vrai encore quaucun amour n'est affranchi de la souffrance, et dès lors en nous y abandonnant ne préparions-nous pas nos mécomptes, ne nous rendions - nous pas complice de nos propres déceptions quand ce qu'il y a d'infini en nous attendait d'un faible cœur toute l'afTection dont le nôtre avait besoin ? On veut changer les conditions de ce monde périssable et mobile, tout pétri de néant. Cet instinct de bonheur laissé à l'homme par des vues si hautes et si sages, en souvenir de l'état dont il est déchu et de celui oii il aspire, ce même insu. 22
tincl mal compiis, leiid incessamment à faire descendre le ciel sur la terre, à posséder ce que Dieu simplement nous prête. L'homme naturel n'est pas précisément impie, mais il est essentiellement idolâtre; il a un culte toujours prêt pour tout objet de son goût ou de sa prédilection. Au lieu de mériter le bonheur céleste par le travail, à titre de grâce et de récompense, il veut y arriver dès ce monde par la voie altière et impérieuse d'une indomptable volonté. Il déifie tout ce qu'il aime et veut être la fin de tout ce dont il est aimé, et lorsqu'il n'aboutit pas aux égarements les plus funestes, les déceptions et les amertumes, les peines énervantes et qui consument lentement ne lui font pas défaut.
Ce même instinct de bonheur se fait jour dans les brillantes et inexécutables utopies qui commencent par la négation du point de départ du genre humain, le péché, et de son point d'arri-
vée, le Ciel. Bâtissant ainsi sur terreur, on arrive à des conséquences absurdes: comme si le sort de l'homme pouvait essentiellement changer tant que son cœur reste le même !
Le désir insatiable d'être heureux entraîne l'homme ; l'utopie sociale bouleverserait le monde, décrétant, dans sa coupable indifférence, la ruine et même la mort des générations présentes, en vue d'un âge d'or qu'elle n'imagine qu'à travers les décombres et les débris. Hélas ! jusque dans les champs fertiles des hautes espérances chrétiennes, la foi , d'ailleurs soumise, mais laissant trop librement flotter entre ses mains le fd par lequel l'Église guide ses enfants dans tous les labyrinthes, rêve quelquefois pour cette terre un autre vêtement, préférant la transformation du cachot ténébreux et sombre à la joie promise de le quitter. Toujours cette terre! et pour le millénaire qui veut en faire le théâtre des splendeurs célestes, et pour le réformateur chimérique (jui poursuit le rêve insensé d'un bien-être et d'une égalité impossibles ! Mais cette terre, dont ils veulent faire une demeure permanente et le but final
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de la destinée humaine, n'est que le lieu passager de l'épreuve; elle ne comporte que les douceurs de la vertu pratiquée et cet avant-goiit de bonheur qui ne nous est donné qu'afin que nous en distinguions l'insuflisance.
Tant qu'on se meut dans le monde des impressions, tant qu'on est engagé dans la mêlée avec tout l'aveuglement de l'imprévoyance, on prend toutes les apparences au sérieux; on s'en prend au premier venu, le sang-froid manque sous cette grêle de coups ; mais à mesure que le tumulte s'éloigne, la pensée ravisée reprend sa liberté; elle observe et en vient bientôt à se demander compte de tant d'étranges démentis donnés aux sentiments par les actes, de tant de joies qui ont fait naufrage sans tempête et sans écueils, de tant de résultats qui ont trompé les attentes les plus opposées, de tant de causes si parfaitement naturelles, mais surnaturellement agencées, et enfin de cette impossibilité manifeste de rien expliquer humainement. C'est ainsi qu'on est mis sur la voie de cette volonté suprême qui agit à la fois d'une manière ostensible et mystérieuse, im-
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primant un double caractère à tous ses enseignements, de même quil y a toujours dans les paroles de l'Écriture un sens historique et un sens mystique qui en est l'àme.
Si à ces premières révélations succèdent les épreuves redoutables et redoublées, si ces peines, en apparence celles de tout le monde, ont mille pointes acérées et recourbées qu'on ne leur soupçonnait pas, si leurs proportions communes prennent un développement gigantesque par telle ou telle secrète coïncidence avec les dispositions qui devaient les rendre spéciales, incisives et poignantes, si ces étonnantes peines semblent avoir un œil pour viser au point le plus vulnérable, une oreille pour surprendre tout gémissement, une bouche pour se rendre toujours plus intelligibles, si elles découvrent en vous plus de points sensibles que vous n'en aviez jamais aperçu vousmême, si faction de ces peines enfin est à la fois tout ce qu'il y a de plus torturant et de plus lumineux, et si, rétrécissant toujours le cercle, elles ne laissent plus autour de vous que l'espace du sacrifice, de l'abnégation et seulement assez d'aii-
pour respirer encore du côté de Dieu, force ne nous est-il pas d'en nommer l'auteur? La malice humaine a sans doute bien de l'esprit, son bras est puissant pour blesser, mais elle frappe fort au lieu de frapper juste; et qu'il y a loin de l'intelligence qui dirige ses traits, à la main sûre et ferme du grand archer !
Au point culminant de l'épreuve commence cette claire vue, si pleine de consolation, car c'est là que Dieu se montre visiblement sous l'épiderme des dispositions humaines, qu'il se meut, ordonne, agit; c'est là que toute révolte, toute impatience contre l'agent extérieur semble tenir du sacrilège : alors l'intervention divine devient si manifeste que, même sous la forme du châtiment, elle raffermit notre contiance. comme autrefois il suffisait de la présence du monarque pour faire la grâce du condamné.
En nous occupant de ceux qui soutFrenl. nous passons trop près de ceux qui font souffrir pour ne pas leur adresser quelques mots. Si Dieu sait tirer le bien du mal, si le bien relatif, avec ses plus riches conséquences, peut résulter des chagrins subis, il n'est rien dans les merveilleuses transformations possibles et providentiellement prévues qui puisse rassurer pour eux-mêmes ceux qui l'infligent. Ils assument la responsabilité de leurs actes et ils la gardent. Les victimes ont dû souvent au bourreau le haut rang où elles allaient se placer et le rôle de bourreau n'en devient pas plus enviable.
Voilà, donc le miracle de la résignation ; quant aux peines qui nous viennent des personnes, c'est de les faire transparentes et de nous montrer Dieu derrière elles. Du moment où on a entrevu le Sauveur à travers le voile léger des événements et des hommes, les injures, les offenses, les loils
su DE LA KESIGNATION.
les plus intentionnels, les plus directs ne sont que le .doigt divin traçant la voie miséricordieuse qui conduit au bonheur futur. Nos peines peuvent encore nous faire souffrir, mais elles n'ont plus de venin ; du rang de maîtres, nos ennemis descendent à celui d'instruments : on les voit obéir, eux qui croyaient commander.
Mais arrêtons-nous à ce mot d'ennemis, pour lui faire perdre dans les cœurs religieux sa trop facile et trop commune application. Un ennemi! mais de tous les accidents, c'est le plus rare ! Une personnalité inquiète et susceptible nous rend difficiles et chatouilleux à l'endroit de tout ce qui nous touche; tout ce qui n'est pas bienveillance nous semble inimitié; nous voyons une âpre opposition dans toutes les impressions qui ne nous flattent pas, et il suffit de ne point dépasser les bornes de l'équité pour nous paraître d'une sévérité révoltante. 0 mes amis, s'écriait Platon, // n'y a point d'amis! 0 vous qui vous croyez mes ennemis, dirais-je plus volontiers, non. vous n'êtes pas mes ennemis ! Vous me blessez, vous me déchirez, peut-être me faites-vous mourir, mais
DE LA RESlCNATKi.X. 345
VOUS ne savez pas, vous ne voyez pas le mal que vous me faites. La légèreté humaine est, bien plus que la méchanceté, la cause de tous les sinistres effets que Ion croit ne pouvoir expHquerque par la haine. Quel ennemi a pu jamais nous faire plus de mal que nous ne nous en sommes fait, et ce n'est pas précisément damour que nous manquons pour nous-mêmes !
La faiblesse paresseuse qui se laisse prendre à de perfides apparences, une prévention contre laquelle on ne se sera pas tenu en garde, une de ces omissions de bonté et de justice dont ne sont pas à labri les meilleurs et les plus justes; que dincitations à l'erreur, que de pièges tendus au jugement ! Et, dans ceux qui exercent influence ou autorité sur les autres, d" un faux jugement aux plus redoutables conséquences, il n'y a quun pas!
On explique tout alors par la malveillance, mais mesurer la malveillance à la grandeur du mal que nous souffrons, est encore une des illusions de notre préoccupation égoïste. On arme toujours de colère ou de haine le bras (pii nous
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IVappe, et, si la vérité se dévoilait à nous, quelle surprise néprouverions-nous pas en reconnaissant que ces flèches qui nous transpercent ont été lancées à l'aventure, que, je ne dis pas le remords, mais raltention même s'est à peine attachée au mouvement qui nous a fait subir mille supplices. Ah! que de lumières épargnées aux méchants, afin qu'ils ne soient pas aussi coupables qu'ils sont insensés!
Où est l'homme assez malheureux pour savoir tout le mal qu'il a l'ait? (Jue les puissants l'ignorent, c'est tout simple; mais les plus obscurs, les plus petits, le savent-ils? Le sais-je, ô mon Dieu! moi chétive, moi pur néant, sais-je les maux que j'ai fait endurer, les fardeaux que j'ai fait peser, les espérances que jai trompées, les larmes que j'ai fait répandre, leur abondance, leur amertume? De toutes les obscurités de cette vie, les plus impénétrables sont les enlacements des destinées entre elles. Ce que nous ignorons le plus profondément, c'est la portée possible, les effets immédiats, les conséquences éloignées, la réaction de nos fautes, de nos exemples, de nos procédés, les
innombrables fois, les mille et une manières dont nous avons pu blesser des intérêts, des intelligences, des âmes, et qui sait? des cœurs qui peutêtre nous aimaient, et qui avaient mieux mérité de nous!
22 août 184-2 - Aix-la-Ciiapelle.