‹ Sa vie et ses œuvres;Chapitre 44 sur 46 · II. Ii · texte numérisé non relu

II. Ii

354 l»K LA P.KSICNATION.

touchant et solennel langage leur universel acquiescement.

A la vérité, ce n'est que par fiction qu'on attribue une volonté aux éléments qui composent notre univers; mais l'ordre, la mesure dans lesquels ils se mainti<'nnent, révèlent le plan qui les régit. Et ce plan ne nous donne-t-il pas l'idée de Dieu ? Le monde , avec tout ce qu'il enserre, œuvre d'une unique pensée, marqué d'un même sceau, ne nous dit-il pas, quand chaque astre marche dans son orbite , quand l'Océan se maintient dans ses bornes, quand la fleur, l'oiseau , reproduisent paiiout une égale soumission, ne nous dit-il pas que dans l'ordre moral Dieu trace une même loute et marque aux nations comme aux individus le respect des limites, des devoirs et du service qu'il leur a imposés.

L'univers soumis est assurément un beau spectacle; mais l'univers n'a point de volonté, ou bien sa volonté, s'il en avait une. serait enchaînée, et c'est d'un consentement libre que Dieu peut attendre sa gloire. L'homme seul in-

terromprait-il, pai- ses révoltes et ses impatiences, un si sublime concert?

Quand Dieu nous parle, et que de préférence à sa parole nous écoutons le père du mensonge ; quand, au lieu des béatitudes de rÉvangile, nous n'estimons, ne poursuivons que les prospérités qu'il dédaigne et qu'il nous apprend à redouter; quand , au lieu de vouloir la volonté de Dieu, nous nous passionnons pour la nôtre, nos instincts peuvent être vrais, mais ils sont dévoyés.

L'homme ne se trompe pas quand il tend au bonheur, seulement il s'égare dans les moyens qu'il prend pour l'atteindre. C'est dans le même piège que tombent les nations quand elles prennent l'ambition pour mobile et la gloire pour but, quand elles se confient h la force ou à lutopic.

?.m DK LA RÉSIGNATION.

C'est ainsi qu'on a vu des intentions droites et généreuses, mais trop humaines, provoquer la révolte quand rien n'était mur pour le combat, ni même pour les conséquences de la victoire, Teuton remportée. Il arrive alors qu'on ne sait plus que faire de son succès, qu'il tourne contre ceuxlà mêmes qui l'ont obtenu, et que, dans l'hypothèse d'une défaite, la fatigue, Ihumiliation. celte force brute qui s'est montrée faible, 1 absence d'un principe de devoir qui seul soutient, jettent dans le découragement, bientôt après dans la dépendance et la servilité.

11 y a sans doute des peuples qui sont plus à plaindre que d'autres, des peuples dont la condition blesse les plus imprescriptibles droits de la conscience et de la raison, dont le malheur est immoral en ce qu'il amène les plus funestes conséquences pour le caractère même ; mais cela, le temps seul peut légitimement y faire droit. Ce qu'il en faut pour que les plus grands excès arrivent à une sorte de redressement , n'a point été calculé jusqu'ici. L'équité, en regard de l'injustice flagrante . poursuit obscurément son chemin

DE LA RÉSIGNATlOiX. 357

dans l'esprit des peuples, comme une lente et graduelle gestation, mais son jour vient !

Ne vous faites donc pas une Jérusalem terrestre d'oii tous les maux seraient bannis, où toutes les félicités comme tous les mérites , resteraient fixes à jamais. Une erreur impie supprime le Ciel en voulant le faire descendre icibas. Que notre exil soit plus léger, rendons notre prison supportable, embellissons-la si nous pouvons, assainissons-la surtout ! mais n'imaginons pas en faire un palais, le tabernacle d'un bonheur sans nuage! Non, ce bonheur-là attend pour se déployer une autre terre et d'autres cieux.

Toutes les utopies, dans leurs essais d'application, ont presque toujours été des œuvres de destruction ; l'ardent désir du bonheur, poursuivi au mépris du devoir et de la prudence, devient toujours une somce de calamités. Tout cela est

358 DK LA KESIG.NATION.

égalemciil un (l('[)laceinent de forces, une ignorance de la mesure et des proportions, un empiétement aveugle de notre sort présent sur notre sort futur. Dieu a fait l'àme humaine si large et si profonde, que si on ne lui ouvre pas l" infini il faut bien qu'elle se sente à l'étroit, et que, peuple ou individu, elle fasse explosion de la manière déplorable dont en use toute force longtemps comprimée.

On ne saurait assez le redire, nous représentons ici le problème de vivre dans un monde avec les instincts dun autre, et il s'agit de résoudre de quelle façon l'homme de l'éternité trouvera le chemin de sa royale demeure. Le reste est secondaire.

Dans notre siècle en particulier, l'envie de monter, qui n'a jamais quitté la nature humaine, a pris des développements etfrayants, résultat des chances d'ascension plus muUipliées offertes à toutes les époques de perturbation. Le besoin de faire autre chose qu'on ne faisait et de s'élever audessus de la condition de ses pères est si général, que si la puissance d'action égalait l'audace

DK LA F^ESI(;.\AT](t.\ 359

des désirs, toute hiérarchie sociale serait renversée, et tout serait vacant dans les rangs inférieurs.

A ces incitations de l'orgueil se joint une inquiétude vague, un besoin, comme dans les malades, non pas détre mieux, mais autrement. Tout ce qui manque, tout ce à quoi on aspire devient, avec les regrets auxquels on s'abandonne. 1 "objet dun véritable culte. La volonté, dans ce cas, prend précisément le contre-pied de la destinée que Dieu nous a faite.

Ainsi l'homme, partant toujours d'un point solide, incontestable, puisqu'il est en lui et qu'il se reproduit universellement dans tous ses semblables, se trompe de chemin, manque le but ou s'en éloigne, parce qu'il néglige l'étoile qui le conduirait sûrement ; l'horizon vers lequel il se dirige est mouvant et se prête à toutes les erreurs décevantes.

360 DF. LA HKSKiXATlO-X.

La vérité est une, mais tombée sous la condition dune nature complexe , elle se traduit en instincts mêlés qui prennent à rebours ses inspirations et se laissent égarer par de fallacieux mirages. Ce bonheur pour lequel nous avons été faits, où ne le plaçons-nous pas? jusqu'où ne le faisons-nous pas descendre? Et Tambition toujours inassouvie de nouveaux rangs et de nouveaux honneurs ; et cette autre ambition (moins grossière et pas plus chrétienne) d'influence, de succès, de considération, ce besoin d'agir sur les esprits quand ce n'est pas à Dieu qu'on les mène, n'est-ce pas encore l'informe et matérielle ébauche de ce zèle qui dévorait le Prophète pour la maison de Dieu?

Nous voulons être libres, riches, heureux, aimés, savants! Vœux bien légitimes; seulement, la plupart du temps nous nous trompons de li-

DE l.A RESIGNATION. 361

berté, de richesse, de bonheur, d'amour et de science. Ce que nous cherchons vainement sur la terre, nous le trouverions sûrement en Dieu. 11 n'épargne certes rien pour nous mettre et nous remettre sur la voie ; il nous parle autant par ce vide si pesant sur nos cœurs, par l'ennui profond qui nous poursuit^ par les mécomptes que nous nous ménageons, par les déceptions dont d'autres se chargent, que par l" attrait ineffable de sa grâce. Xe voulant ni assez comprendre, ni assez désirer le Ciel, nous le travestissons au gré de tous les leurres de la passion.

Ah ! croyez-moi, fiez-vous à ce qui est : ce qui est a force de loi ; ce qui est a pour soi sinon la sanction, du moins la permission de Dieu. Et que mettrions-nous à la place? Nos propres idées qui nous ont mille fois trompés, dont nous ne savons ni la portée ni les conséquences? Quand par hasard nous sommes vraiment maîtres de décider nos préférences, nous hésitons, nous cherchons en vain , et le plus petit arrangement nous échappe ! Et nous voudrions après cela que nos vues fussent toujours exactes et sûres quand il

s'agit de ces myriades de oombinaisons par lesquelles la foule des êtres qui marchent dans un même orbite, accomplissent à leur insu les desseins providentiels !

On arrive, pour peu qu'on y songe, à se démontrer rigoureusement que l'objet de nos répugnances est toujours ce qui nous est le plus indispensablement, le plus infailliblement nécessaire. C'est dans ce lien qui vous semble trop étroit pour vos facultés, vos instincts et vos talents, que vous êtes certain de vous mouvoir à l'aise, si c'est le devoir qui l'impose ! Et cette inquiétude dévorante, elle sera pour vous une lumière qui accompagnera vos pas ! Et cette affliction, elle était ce qui seul pouvait vous faire briser avec le monde et vous soustraire à son influence.

On ne connaît bien que les inconvénients du parti qu'on a pris, de la situalion oii Ion esl. du

mal qui nous travaille; mais entin la sagesse ou le bon sens ne consistent-ils pas à se dire que tout parti a des inconvénients, que toute situation a ses peines, que toute organisation porte en son sein le principe qui la détruit. Quand vous pensez à l'obstacle qui vous arrête, au chagrin qui vous fait souffrir, et que vous les énumérez, quel que soit leur nombre, n'avez-vous pas en regard d'eux l'infini des chances contraires?

Pouvez -vous dire que ce chagrin, cette inquiétude dont la dévorante fixité vous absorbe, une fois éloignés , vous laisseraient pour toujours, au moins pour longtemps, dans une satisfaction entière et une sécurité profonde? Mais si, au lieu de cela, vous devez d'une manière ou de l'autre continuer ou recommencer à souffrir, la grande, l'inévitable loi étant de souffrir, que vous en importe après tout le mode et la façon?

Quand vous vous chargez vous-même de faire votre destinée, c'est à vos seules forces que vous confiez le soin d'en adoucir les rigueurs. Dieu ne met ses consolations (jiic là où il «ivail mis \i\

peine, il ne fait surabonder la miséricorde que dans le sillon creusé par la pénitence et les laborieux efforts. Vous êtes à la fois trop pauvre et trop grand : trop pauvre dans vos vues, car elles n'atteignent pas Thorizon vrai, trop grand pour que vous puissiez être votre récompense à vousmême.

Ecartons de notre vie tout ce qui n'y est pas marqué du sceau de la volonté divine. « Chacun, dit saint Grégoire de Nysse, est le peintre et le sculpteur de sa vie. » Au milieu des données premières de notre destinée, sur lesquelles, en apparence, nous ne pouvons rien, nous ne savons pas assez , faibles , enchaînés , entravés que nous sommes, tout ce que nous pouvons encore.

Quand l'homme résiste à Dieu, c'est Satan et sa dilTormité colossale; quand il obéit, il vient en aide à Dieu pour son œuvre. La nature, sortie des mains du Créateur, a obéi une fois pour toutes; la vraie gloire de l'homme est d'obéir à Dieu à chaque instant et toujours.

Dr. LA RESIGNATION. :^65

Certes, il appartient à l homme de grandir, de monter sans cesse : le désir du développement est au premier rang de ses attributs, mais d'un développement intérieur et tout moral, régulier, paisible, et qui n'est que la loi par laquelle il est appelé à compléter son être. Remarquons qu'il n'y a que l'homme intérieur qui puisse croître toujours et dont l'avancement soit indéfini ; l'homme charnel marche précisément en sens inverse : les bornes de la vie et de la matière le cernent de toutes parts.

Entre ces deux gravitations opposées, il n'est donc qu'une ambition qui soit digne de nous, celle qui assure nos progrès dans la sphère spirituelle. Mais là encore, il faut consulter la volonté de Dieu, savoir ce (juil veut de nous et la place qu'il nous assigne. Quelle qu'elle soit, nous devons nous en contenter. Comment oserions-

366 DE l,\ r.KSICNATION.

nous choisii' dans It's demeures du Père céleste? Etre ver de terre, selon les desseins de Dieu, vaut mieux , aux yeux de la sagesse , que la haute nature des anges abandonnée à elle-même.

L'humilité sied aux choses saintes comme à toutes les autres. Jusque dans le légitime vœu d'une perfection plus grande, interdisons-nous la véhémence des désirs; consentons avec joie à voir la spiritualité de nos frères dépasser la nôtre, et, sans retour sur nous-mêmes, ne sovons sensibles qu'à ce qui honore Dieu : il sait ce qu'il nous faut et ce à quoi il nous appelle, et lui seul le sait. Ainsi que tout maître, il choisit son serviteur; il entend être écouté, servi comme il lui plaît, et non comme il plaît au serviteur.

11 n'est pas de manière dont l'Ecriture ne s'efforce de nous détourner, dans le bien même des pensées qui peuvent être orgueilleuses, orgueilleuses non pas à cause de la sublimité de leur essor, mais relativement à nos forces que nous aurions dîj mieux apprécier.

Notre imjmissance nous est rappelée à chaque invitation qui nous est faite d'avancer, et l'humi-

lité nous est toujours présentée comme le palladium de nos intentions les meilleures; mille passages des saintes Ecritures l'attestent.

Un des titres à la miséricorde céleste, allégués par le Roi Prophète, est :

« Qu'il ne s'est point entlé d'orgueil, non est » exaltatum cor meum ;

» Qu'il ne s'est point occupé de la grandeur, » nequè a?nhulavï in magnis ;

» Qu'il n'a point souhaité un rang au-des- )) sus de son état, nequè in mirahilihus super » me ;

» Si je n'ai point eu d'humbles sentiments de » moi-même, dit-il, si mon cœur s'est élevé, que » mon âme soit réduite à l'état d'un enfant que » sa mère vient de sevrer. »

Et c'est parce qu'il sent que Dieu lui rend témoignage de cette humilité dont il fait son seul droit que, tout entier à la joie, il s'écrie avec transport : « Qu'Israël mette son espérance dans le Seigneur, maintenant et à jamais. »

368 DE LA KÉSIGNATION.

Et l'Evangile, à son tour, ne nous ra})peUe-t-il pas que « nul d'entre nous ne saurait ajouter une coudée à sa taille? »

Heureuse dépendance de notre condition sur la terre qui, par le besoin même que nous avons du bienfait, nous rend le bienfaiteur plus présent et plus cher ! Heureuse et passagère indigence qui nous laisse dire avec saint Ignace : « Il nous manque bien des choses, afin que Dieu ne nous manque pas ! »

Que la part qui nous a été faite pour ce monde nous soit précieuse avant tout, et jusque dans ses plus insignifiants détails. Préférons, sans avoir choisi, tout ce qu'il nous faut accepter; que de plus en plus notre intelligence se réconcilie avec le sort des petits qui ont reçu de si miséricordieuses promesses , et s'abstienne d'envier le sort des grands auxquels s'attachent tant de redoutables menaces. Tous peuvent s'élever, tous peuvent descendre. Et qu'importe d'être le premier ou le dernier sous les yeux et dans le sein de Celui qui renferme en lui-même le commencement et la fin de toutes choses!

0 mon Dieu! ce nest pas la gloire du ciel que j'envie; ce n'est pas d'y régner que je demande, c'est encore de vous y servir ! Ah ! si dans le ciel il y avait des sœurs converses, et que j'en fusse !

Page 1