DE LA POLITESSE
La politesse dans le monde n'est pas à beaucoup près un faux semblant coupable ; elle adoucit beaucoup plus qu'elle ne dissimule et du reste, ne trompant personne, on ne saurait l'accuser de mensonge. L'incompatibilité des caractères, la division profonde et radicale qui naît de principes puisés à des sources ennemies, la poursuite ardente de buts opposés, tous ces éléments de discorde mis en jeu par la vive irritabilité des amours-propres, des orgueils blessés ou des intérêts contraires, laissent diflicilement comprendre que les réunions d'hommes ne soient pas plus souvent des occasions de luttes, d'invectives et de provocations amères. Les effets sont pour-
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(aiil loin dans nos salons de n'ponclre à ces causes partout présentes ; sans élever beauc5up ses niolii's. l'urbanité nous vient en aide ; par la douceuides formes, elle supplée à la justice, à la modération (jui devraient régler l'intérieur. Les opinions les plus tranchées apparaissent au dehors dépouillées de toute àpreté, et par le retranchement des démonstrations hostiles, par la mesure des expressions, sans cesser de se manifester tout entières, elles perdent réciproquement ce qu'elles auraient de blessant, et passent, comme des nuages chargés d'électricité, assez près les uns des autres pour se reconnaître et jamais assez près pour se toucher. Cette espèce de sourdine imposée aux sentiments, induirait aisément en erreur un es|)rit nourri dans une civilisation inférieure et (jui, accoutumé à un autre diapason, pourrait prendre pour de 1" in différence, de la lâcheté ou du sce|)ticisme, ces formes assouplies dans le but d'éviter d'inutiles froissements. A ceux qui savent lire dans ce demi-jour, un mot. un silence, un léger changement d'intonation, une allusion même éloignée, suffisent, et il en n^sidte que si personne
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nexpiinie ce qu'il pense teut-à-1'ail couime il le sent, personne non plus ne s'arrête aux choses précisément comme elles sont dites ; leur sens clair et positif se découvre et reste seul dans l'intelligence, comme le nu se distingue sous la draperie. Si l'on étudie la politesse dans ses modèles, on verra qu'elle ne conduit jamais, je ne dis pas au mensonge, mais pas même à la plus légère concession et que, pour des yeux exercés, la pensée véritable se dégage, dans toute son intégrité, des formes dont on l'entoure. Sans doute, une tolérance équitable, une disposition respectueuse pour les idées et les convictions de tout être intelligent et libre, seraient bien préférables à des ménagements d'épiderme ; mais une déférence à la fois ferme, sincère et éclairée, appartient à une perfection trop rare pour que la majorité des hommes ne lui reste pas étrangère. Il lui faut un principe pris moins haut, et ce principe s'exprime pour elle dans ce système de calculs et de ménagements délicats que l'on a nommé le savoirvivre, par cela seul peut-être qu'il est la condition de toute vie mêlée et commune.
I*KNSÉKS