CHAPITRE DEUXIÈME
Au milieu de ses bonnes œuvres et d'études très-étendues et très-sérieuses, ma sœur consacrait un certain temps à la musique qu'elle aimait beaucoup et pour laquelle elle avait montré dès son enfance de grandes dispositions. Elle jouait du piano avec un vrai talent : de toutes ses distractions, c'était la plus chère. Plus tard, et longtemps avant son entrée au couvent, elle sacrifia ce goût, tout innocent qu'il fût, pour avoir plus de temps à consacrer à la prière et aux pauvres. Comme son frère avait abandonné la peinture pour se donner tout entier aux soins du sacerdoce, elle abandonna la musique pour se donner tout entière à Jésus-Christ et à ses membres souffrants.
Dans l'admirable tableau de sainte Cécile, ehef-d'œuvre de Raphaël, la virginale patronne des musiciens est représentée debout, les yeux levés au ciel, écoutant dans une divine extase les concerts des anges. A ses pieds gisent les instruments de la musique profane, et l'instrument de la musique sacrée est près de s'échapper de ses mains. Ainsi, Sabine, foulant aux pieds les divertissements mondains, oubliait même les plaisirs les plus purs et les joies immatérielles de l'harmonie, pour contempler Dieu en lui-mêmD ou dans la personne de ses pauvres.
Mais, à I époque que je racoiiîe, elle n'était pas encore arrivée à ce détachement des choses de la terre, et elle prenait un plaisir extrême à faire et à entendre de la musique. Docile aux conseils et à la direction de son excellente mère, elle accompagnait même volontiers ses sœurs dans le monde, et elle goûtait sans entraînement, mais sans répugnance, ce que ses plaisirs lui offraient de légitime. Dans ces temps si rapprochés encore et déjà pourtant si loin de nous, il y avait des soirées aimables et simples où les jeunes filles trouvaient des distractions d'autant plus douces qu'elles étaient plus innocentes. Les danses y étaient modestes, les toilettes sans prétention. La gaieté la plus franche présidait à ces réunions qui commençaient à huit heures du soir, finissaient avant minuit, et qui charmaient notre jeunesse sans fatigue pour le corps et sans danger pour l'âme. Sabine ne se faisait aucun scrupule de prendre sa part de ces aimables divertissements, et elle y plaisait plus que beaucoup d'autres, parce qu'elle y apportait plus de simplicité que toutes les autres ; les deux sœurs jumelles avaient toujours des toilettes absolument pareilles, et leur ressemblance était telle que leurs danseurs s'y trompaient continuellement. Elles s'amusaient à les mettre ou à les