CHAPITRE DEUXIEME
avait jamais quittées et qu'elles aimaient trèstendrement. C'était une fille excellente et dévouée que cette pauvre Adèle, enfant du village, qui avait vieilli sous notre toit tandis que nous grandissions. Nous étions sa famille et toute sa joie en ce monde; mais les jumelles étaient ses deux préférées. Comme tous les domestiques et comme tous les maîtres, elle avait ses moments de mauvaise humeur. Alors elle grondait à temps et à contre-temps; puis, voyant que nous ne faisions que rire de ses gronderies, elle finissait par en rire avec nous. Quand nous étions tout à fait insupportables, elle nous disait parfois : « Je vais chercher votre père! » Et elle sortait de la chambre ; mais elle restait invariablement derrière la porte. Nous connaissions sa bonté et nous attendions son retour avec une tranquillité parfaite. Quand elle rentrait, on l'embrassait, on la caressait, et tout était oublié. Elle était un peu vindicative, comme étaient alors les Normands, (aujourd'hui, il n'y a plus de Normands, il n'y a que des Français, et les choses n'en vont pas mieux), et le pardon des injures lui coûtait plus qu'il ne coûte à nos légers Parisiens. Mais ce défaut, qu'elle laissa heureusement du bon côté du tombeau, ne s'adressa jamais à aucun de nous ; elle nous aimait trop, nous l'aimions trop
nous-mêmes, pour que nous pussions l'offenser.
Elle mourut au château des Nouettes, préparée à la mort par le prêtre et la sainte de la famille, entourée de nos soins, consolée à sa dernière heure par la pensée certaine qu'elle laissait derrière elle des larmes, des prières et de longs souvenirs. Quand Sabine fut atteinte comme elle de la maladie de poitrine qui en dix-huit mois la conduisit au tombeau, elle sentit ces souvenirs se réveiller plus vivants que jamais dans son cœur, et le jour même de sa mort, elle pensa encore à sa vieille bonne et prononça son nom • a Pauvre Adèle, disait-elle, comme elle a dû souffrir ! j Le corps de cette bonne fille repose à l'ombre de l'église du village, dans le cimetière où l'avaient précédée les dépouilles mortelles des siens. Jusqu'à son entrée au couvent; Sabine ne manqua point d'entretenir fidèlement la croix de son tombeau et d'y porter chaque année des fleurs et des couronnes.
L'été de l'année 1848 fut un des derniers que la plupart des frères et sœurs de Sabine passèrent vaec elle dans cette chère campagne des Nouettes qu'elle aima tant jusqu'à la fin ; ce fut aussi un des plus beaux Je n'ai pas souvenir d'une plus radieuse saison. Après les sanglantes journées de juin, un apaisement momentané s'était fait