‹ Sabine de Ségur, en religion sur Jeanne-FrançoiseChapitre 22 sur 116 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

Le coucher du soleil contemplé du Monte- Mario resta dans sa mémoire comme le pendant de la nuit passée à bord sur le pont du navire qui l'amenait en Italie. Quand, dix ans après, j'allais à mon tour partir pour Rome, elle me rappela cette soirée incomparable, et me répéta plus d'une fois : « Surtout, n'oublie pas d'aller voir le coucher du soleil au Monte-Mario 1 » Je n'eus garde d'y manquer, et je compris, à l'émotion que me causa ce spectacle, celle qu'elle avait ressentie et qu'elle m'avait si vivement racontée.

Les personnes étrangères à la foi, qui s'imaginent que l'amour supérieur des choses divines étouffe dans les âmes chrétiennes les amours et les admirations naturels, reconnaîtront, je pense, que ma sœur Sabine était le démenti vivant de cette appréciation si contraire à la vérité. La foi n'ôtait rien à son enthousiasme; elle y ajoutait au contraire un élément divin : dans les merveilles de l'art et de la nature, elle lui faisait toucher et goûter ce Dieu bon et puissant que les incrédules n'y voient pas. Mais, si Sabine admirait avec l'énergie d'une âme simple et pure tout ce qui est beau et admirable dans les choses de ce monde, il est vrai que les œuvres où Dieu se manifeste plus directement et comme

sans intermédiaire agissaient plus fortement sur son âme. Les beautés de Rome chrétienne la ravissaient davantage que les ruines de la Rome païenne, les chefs-d'œuvre de la Renaissance et les magnificences de la campagne et de la lumière romaines. Ce fut dans les sanctuaires où vivent les reliques et les souvenirs des vierges et des martyrs, au pied des autels, sur les tombeaux, devant les chaînes et dans la prison des apôtres, qu'elle versa ses larmes les plus ardentes, qu'elle ressentit ses plus profonds ravissements.

Il est dit dans l'Écriture qu'il faut garderie secret du roi. Sabine, fidèle à cette maxime, tint soigneusement renfermé dans son cœur le mystère des grâces que le divin Maître lui prodigua pendant son séjour à Rome. Sa famille n'en connut jamais rien, et nul d'entre nous ne s'en douta jusqu'au jour de sa mort. Mais alors ses compagnes du monastère, épouses comme elle de Jésus-Christ, rompirent le silence. Elles racontèrent ce que leur sœur leur avait confié dans les épanchements du céleste amour, ce qu'elle avait laissé échapper, comme malgré elle, de ses lèvres et de son âme, et d'après ces courtes et involontaires révélations, il est aisé de comprendre de quelles grâces elle fut comblée durant ces

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