CHAPITRE PREMIER
monde. On l'apporta dans la chambre où nous étions à jouer. Elle était à peine dans son berceau, que mon père entra précipitamment et nous dit : « Vous avez une autre sœurl » L'accent ému de mon père en prononçant ces paroles vibre encore à mon oreille.
Un instant après, on apporta la nouvelle compagne que Dieu nous envoyait. La ressemblance des deux enfants était si complète que, pour les distinguer, on dut attacher un ruban à la brassière de l'une d'elles. Nous nous amusions dans leur enfance à les tourmenter à ce sujet. Nous leur disions que dans la confusion des premières heures, elles avaient certainement été changées de berceau, que Sabine était peut-être Henriette, et réciproquement. Ces plaisanteries ne laissaient pas que de les inquiéter un moment : puis, elles se mettaient à rire et en prenaient bravement leur parti. Elles s'aimaient si tendrement et s'identifiaient tellement l'une à l'autre que la pensée de cet échange était pour elles un charme et un lien de plus.
Cette ressemblance, dont je n'ai jamais ren* contré d'autres exemples, dura, sans s'altérer, jusqu'à lepr entrée dans le monde. Hors leurs parents et nous, personne ne les pouvait distinguer, et si plus tard leur taille et leur tournure
devinrent fort différentes, leurs traits, leur physionomie et le son de leur voix restèrent jusqu'à la fin presque identiques.
On les ondoya le jour même de leur naissance. La cérémonie du baptême n'eut lieu qu'aux vacances suivantes, au mois d'août, dans l'église d'Aube, au milieu du concours de la population. Tandis que la cloche sonnait à toutes volées, la pluie traditionnelle de dragées et de menue monnaie tombait sur les enfants du village. Je fus le parrain de Sabine, notre grand'mère maternelle fut sa marraine. Ce lien spirituel, ajouté à celui du sang, m'unit toujours intimement à ma sœur.
Quant à la tendresse des deux sœurs jumelles et à leur ressemblance morale, rien n'en saurait donner l'idée. Elles semblaient n'avoir qu'une intelligence et qu'un cœur, comme si Dieu eût partagé entre elles une seule âme. Elles avaient souvent à la même minute la même pensée, et s'interrompaient ou disaient la même chose en même temps avec une similitude d'expression et une vivacité de parole qui nous faisaient sourire en les écoutant. Elles riaien telles-mêmes de tout leur cœur et leur conversation s'achevait dans un baiser. Quand elles s'embrassaient, on croyait voir un en-