‹ Sabine de Ségur, en religion sur Jeanne-FrançoiseChapitre 31 sur 116 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

fant, et revint victorieusement à la maison. Elle s'en frappait le soir avant de se coucher et le cachait avec soin sous son traversin. Mais un matin, en se levant, elle l'oublia et l'y laissa. Quand elle rentra de la messe, elle vit ses neveux qui jouaient avec sa discipline. Ils coururent à elle et lui dirent: « Tante Sabine, pourquoi donc avez - vous un fouet dans votre chambre ? », J'ignore si elle le leur laissa, ou si elle le cacha mieux à l'avenir, mais personne n'en entendit plus parler.

Quelques événements de famille marquèrent cette dernière période de sa vie dans le monde. Son frère aîné, qui avait perdu un œil à Rome en 1833, devint subitement aveugle. C'étaitle 2 septembre 1854, à la campagne où il prenait ses vacances, au milieu de tous ses frères et sœurs réunis. Le matin de ce jour, le médecin du voisinage était venu déjeuner au château, et il avait disséqué devant nous un œil de bœuf, qu'il avait apporté ; par une singulière et douloureuse coïncidence, la dissection de cet œil fut la dernière chose que devait voir celui qui allait perdre la vue. Après déjeuner, comme mon frère se promenait avec nous dans le parc, il s'arrêta tout à coap et dit : « Je suis aveugle. » Ce fut tout. Il rentra au château, et demanda qu'on

n'en dît rien à sa mère, afin de lui laisser quelques heures de sécurité de plus. Au moment du dînrc, il descendit appuyé sur le bras d'un de nous et se mit à table. Ma mère ne se doutait encore de rien. Il était en face d'elle : tout à coup, elle vit qu'une de ses sœurs assise auprès de lui, lui découpait sa viande. Elle le regarda fixement, changea dévisage, et comprit tout. Quel instant ! Quelle minute! Je ne l'oublierai de ma vie. Les sanglots longtemps contenus éclatèrent : lui seul ne pleurait pas et souriait. Mais ce n'est pas le temps de parler de ces choses : Sabine en fut témoin comme nous, et elle y puisa une leçon pratique de détachement des choses visibles, d'attachement aux réalités éternelles.

Deux ans plus tard, sa dernière sœur se maria; le plus jeune de ses frères suivit bientôt cet exemple. Les fêtes de famille qui accompagnèrent ces noces, furent les dernières auxquelles elle assista, comme si Dieu eût voulu qu'avant de se retirer du monde, elle y laissât tous les siens heureusement établis.

Sa vie était si sainte et si remplie que nul de nous n'entrevoyait la possibilité d'une vie plus parfaite. Et cependant, elle tendait chaque jour, à son insu, à cet absolu sacrifice d'elle-même, à cette union absolue avec Dieu, qui constituée

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