CHAPITRE V
La douleur des parents de Sabine, à la lecture de cette lettre, égala leur surprise. Le coup fut d'autant plus cruel, qu'il était plus inattendu. Ils avaient cru la garder toujours auprès d'eux, et ils la voyaient prête à partir, sans espoir de retour. L'expression de sa tendresse, dont sa vie entière avait été une longue preuve, et qui remplissait sa lettre, augmentait encore leur peine. Jamais leur chère fille ne leur était apparue plus digne damour et d'admiration, qu'au moment où ils allaient la perdre.
Cette nuit fut douloureuse pour eux, pour elle aussi, qui la passa sans doute en prière ; et quand, le lendemain, le cœur brisé, mais inébranlable, elle se jeta dans leurs bras, tous trois versèrent des larmes. Mais leur douleur fut sans reproches, sans récriminations, sans violences de langage. Contrairement à tant de parents chrétiens qui, dans ces moments suprêmes où il faut passer de la théorie à la pratique, semblent
oublier leur foi pour ne laisser parler que la nature, ils acceptèrent sans murmurer le sacrifice que Dieu leur demandait : ils ne cherchèrent même pas à en différer l'accomplissement. Ils comprirent que pour leur fille comme pour euxmêmes, mieux valait abréger des heures d'angoisse, où chaque minute les faisait mourir ; et, au jour fixé par elle, le samedi 10 avril 1858, Sabine, après avoir pris congé de tous les siens, après avoir couvert son père et sa mère de ses baisers et de ses larmes, quitta pour jamais la maison paternelle, et entra dans ce couvent de la Visitation, qui devait être sa dernière demeure, jusqu'au jour de son départ pour le ciel.
Elle y entra pauvre, dépouillée de tout, apportant pour seul trousseau six grosses chemises de calicot qu'elle avait fait acheter par sa femme de chambre, deux petits bonnets noirs, quelques bas, quelques mouchoirs et une robe de laine. Voulant mettre en pratique l'abnégation de toutes choses avant d'en avoir fait le vœu, elle avait distribué par avance aux pauvres ses vêtements, ses effets du monde et ce qui lui restait d'argent.
Du jour de son entrée au monastère, elle fut une parfaite religieuse. Sa vie n'avait été depuis