CHAPITRE CINQUIÈME
Aucun autre événement extérieur ou intérieur ne marqua le temps du noviciat de Sabine. Sa santé, au lieu de s'affaiblir, se raffermissait. Le cloître n'avait pour elle que des douceurs : ses jours s'y suivaient et s' y ressemblaient dans la paix, la joie, et l'enivrement du saint amour. Une seule inquiétude ou plutôt un seul regret troublait parfois la sérénité de sa vie; c'était la pensée que cette vie lui coulait trop doucement, sans mortifications, sans humiliations d'aucun genre. Elle s'étonnait et s'affligeait de ne pas sentir son sacrifice, et se demandait si c'était bien là ce qu'on appelle s'immoler à Dieu. L ménagements qu'on lui imposait dans l'intérêt de sa santé lui coûtaient beaucoup. Ce n'était plus du scrupule, mais un effet de ce penchan aux austérités corporelles que l'esprit de 1? Visitation devait régler sans le détruire dans so.i âme.
« J'essaie de tout, disait-elle, pour me faire humilier ; je le demande à notre Mère, je lui. dis même qu'elle a tort de ne pas le faire, et ya n'obtiens rien, pas une pauvre petite humill ■ tion 1 Je suis désolée. »
Elle s'humiliait cependant à chaque minut . et de la bonne façon, sans le savoir, par la seule pente de sa vertu. Elle recherchait les
ouvrages les plus bas selon le monde, et y mettait toute sa complaisance. Un jour que, par un froid rigoureux, elle faisait la lessive, ses compagnes la virent pleurer, et lui demandèrent la cause de ses larmes. Elle leur répondit : <r C'est que j'espérais avoir l'onglée pour l'amour de Notre-Seigneur. Tous l'avez toutes, et moi, je ne l'ai pas! »
Ces souffrances qu'elle recherchait et qui la fuyaient, Dieu, qui la voulait plus sainte encore, devait l'en combler plus tard au point de l'en accabler. Mais dans les premières années de sa vie religieuse, il ne l'accabla que de grâces sensibles et de joies spirituelles.
Sa vocation était si évidente, sa résolution si fermement arrêtée, qu'il ne parut pas nécessaire de prolonger indéfiniment son noviciat. Au mois de septembre 1859, elle fut admise par la communauté à prononcer les vœux solennels qui la devaient unir pour toujours à Jésus-Christ. Le jour de sa profession fut fixé au 8 décembre, fête de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge Marie. Le temps du noviciat ne fut donc pour elle que de quinze mois.
Voici en quels termes joyeux et pénétrés elle annonçait cette grande nouvelle à un de ses frères, le 24 septembre :
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c Bien que j'écrive à mon père, j'éprouve le besoin de te dire moi-même la grâce que le bon Dieu vient de me faire aujourd'hui, et par moi à toute notre chère famille. J'ai eu le bonheur d'être reçue par la communauté à la sainte profession. Je suis donc assurée de mon bonheur, et je n'ai plus qu'à attendre le jour où !Notre- Seigneur, qui me choisit aujourd'hui, viendra tout consommer... Je n'ai pas besoin de^te dire, à toi qui connais les choses de Dieu, de m'aider à le remercier et de prier pour que je sois fidèle à son amour 1... Il est plus que probable que ma profession ne sera que le 8 décembre. Mais à présent, j'ai déjà un avant-goût de mon bonheur. Je prie de tout mon cœur aujourd'hui pour vous... A bientôt, mon bon et cher ami. Que nous sommes heureux d'aimer le bon Dieu! »
Sa lettre à son père, remplie des mêmes senti ments de joie et de reconnaissance pour Dieu, respire en outre l'amour le plus tendre pour sa communauté. Elle le prie de vouloir bien régler les affaires d'intérêt qu'elle laissait derrière elle dans le monde. « Car, ajoute-t-elle avec une touchante simplicité, désormais étant religieuse et vouée à la sainte pauvreté, je pourrai recevoir pour la communauté ce qu'on voudra bien me
donner, mais je ne pourrai rien demander... Je laisse tout d'ailleurs à votre volonté. »
• Elle adresse ensuite à son père la prière touchante que voici, au sujet d'une pauvre sœur converse de son couvent, âme admirable, élevée par la grâce et la prière aux sommets du divin amour, que Sabine chérissait dès lors entre toutes ses compagnes et qui devait la conduire au ciel comme par la main à travers les ombres de sa maladie et les angoisses des derniers jours.
« Je vais à présent, mon cher père, vous faire en toute simplicité une demande que j'espère vous serez heureux de m'accorder. Vous connaissez ce qu'est non-seulement pour moi, mais aussi pour notre famille, notre sainte et excellente sœur M*** ; ou plutôt non, vous ne pouvez comprendre tout ce que Dieu a mis dans cette âme de dévouement et d'union avec nous. Moi seule, je suis à même d'en sentir sans cesse les effets et d'admirer les desseins du bon Dieu qui a voulu m'accorder et nous accorde tant de biens par l'entremise d'une humble créature comme est cette chère sœur 1 Aussi c'est un besoin pour moi, au moment oùje vais tout quitter pour ma sainte profession, de contribuer à cette union eotre elle et nous, en lui donnant comme