CHAPITRE CINQUIÈME
elle nous donne sans cesse. Sa famille est excessivement pauvre ; elle a une sœur déjà âgée et infirme dont le sort la préoccupe beaucoup, qui a toujours désiré être religieuse, et qui depuis longtemps aspire à finir ses jours au couvent, mais par délicatesse, elle ne veut pas y entier, n'ayant aucune ressource et craignant d'être à charge à la communauté. Elle a aussi des petitsneveux et nièces dans un état voisin de la misère. Cette pauvre sœur a beaucoup de chagrins au sujet de sa famille et c'est pour elle une croix continuelle. Eh bien, mon cher père, il m'est venu la pensée, le besoin de donner le repos et la paix à notre sœur, en venant en aide à sa famille, par une somme de cinq mille francs, que je vous demande, non pas comme un don, afin de ne léser en rien mes frères et sœurs, mais seulement comme avance de ce qui doit me revenir un jour. Par ce moyen l'avenir de sa pauvre sœur serait assuré, et après elle la somme pourrait revenir à une de ses petites-nièces à laquelle elle s'intéresse particulièrement et qui est très-pauvre. — Je ne puis vous dire, mon cher père, quelle consolation, quel bonheur ce sera ^our moi! Ce serait aussi, j'en suis sûre, pour notre famille, une grande source de grâces et de bénédictions.
» Je vous parle de ceci avec une entière confiance, en un moment où mes désirs seront reçus par vous avec plus de tendresse encore que de coutume, puisque ce sont les derniers que je pourrai vous adresser. Il est bien entendu que cette lettre que je vous écris est entre vous et moi et n'a été lue de personne. Je ne fais que vous exposer mes vœux, et je puis ajouter, mon bon père, qu'autant je serai touchée et reconnaissante si vous les accueillez, autant je vous assure que la peine qu'un refus me causerait ne pourrait en rien altérer ma tendre affection pour vous ; je serais désolée si ce que je vous dis ici cœur à cœur, pouvait occasionne» le moindre froissement et diminuer le bonheur avec lequel vous aimez à venir trouver votre chère Visitation qui vous est inséparable désormais. »
Sabine n'avait pas trop présumé du cœur de son père. Déjà, en effet, il avait pris l'habitude de considérer la Visitation comme sa famille : il venait souvent y voir sa fille au parloir; il aimait à s'entretenir avec les religieuses et particulièrement avec la pauvre sœur qui, malgré l'incorrection de son langage, était au niveau de tous les sentiments et de toutes les pensées par la tendresse de son âme et l'élévation de sa foi.