‹ Sabine de Ségur, en religion sur Jeanne-FrançoiseChapitre 5 sur 116 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

première communion, elle fut pieuse, comme toutes les jeunes filles bien élevées ; mais nulle marque d'élection ne la distinguait de ses sœurs ni de ses amies. Elle montrait même des ins tincts précoces de maternité qui auraient pu faire croire qu'elle suivrait un jour la destinée commune du mariage. Une des grandes occupations de sa première jeunesse, son joule plii= cher, je pourrais dire son unique passion., fut le soin des petits enfants. Les soins qu'elle donnait alors au corps de ces chétives créatures, elle devait plus tard les donner à leur âme.

A quelques minutes de distance du château des Nouettes, habitait une vieille paysanne , qui faisait profession de prendre des nourrissons et de les élever au biberon. En Normandie, pays des gras pâturages, contrée toute découlante d* lait, sinon de miel, les nourrices sont presque inconnues. On nourrit les enfants avec le lait de vache, et c'est ainsi o/ie Sabine elle-même fut élevée. Les deux jumelles prirent insensiblement l'habitude d'aller tous les jours visiter leur vieille voisine ; elles finirent par y passer tout le temps de leurs récréations. Elles apprirent pu à peu à soigner ces pauvres petits, à les habiller, à les bercer, à les aimer : elles les aimèrent d'abord comme des poupées, puis bien-

tôt comme des enfants. En grandissant, ceux-ci apprirenc de leur côté à les reconnaître et s'attachèrent à elles de toute la force de leurs petites âmes. Quand elles arrivaient, c'étaient des cris de joie, des bras tendus, des caresses et des baisers ; quand elles partaient, il y avait souvent des larmes et des trépignements de pieds. L'hiver à Paris, elles travaillaient pour leurs chers nourrissons, leur faisaient des vêtements, et se formaient ainsi en se jouant à la pratique de la charité.

C'était un type curieux, disparu aujourd'hui, que celui de la vieille paysanne chez qui ma sœur passa tant d'heures chaque jour pendant les premières années de sa jeun-esse. Elle était grande, maigre., d'une taille droite, noble, presque majestueuse. Son visage avait gardé dans sa vieillesse les traces d'une beauté régulière : elle semblait une grande dame sous ses pauvres habits de villageoise. Son langage était vif, pittoresque, plein d'images. Avec une facilité et un bonheur incroyables, elle inventait des mots pour mieux rendre ses idées. C'était là d'ailleurs un des caractères du langage des paysans, quand il y avait encore des paysans, caractère qui s'est perdu avec tant d'autres traits aimables et originaux, depuis qu'aux champs

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