‹ Sabine de Ségur, en religion sur Jeanne-FrançoiseChapitre 6 sur 116 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

comme aux villes, il n'y a plus que des ouvriers.

La patience de la bonne vieille envers ses nourrissons qu'elle aimait à la passion, ne se démentait point, et n'était surpassée que par celle de son mari. Ce brave homme, à moitié infirme, faisait le sujet de notre admiration quotidienne. Il aidait sa femme dans tous les soins du ménage. La nuit, quand elle était trop lasse, il se relevait pour elle , apaisait et berçait les enfants réveillés. Toujours paisible et souriant au milieu des cris et des pleurs, de la bouillie et des langes de ces marmots, jamais il ne faisait entendre une plainte. J'espère et je crois fermement qu'à ce dur métier si vaillamment rempli et si peu rétribué, ces braves gens ont gagné leur paradis.

Parmi les enfants qui passèrent ainsi sous les yeux et dans les bras de ma sœur, il en est deux qu'elle aima d'une tendresse toute spéciale. L'un est mort peu de mois avant elle, et comme elle de la poitrine. C'est le plus heureux, car il s'est endormi dans la paix du Seigneur. L'autre était en prison quand elle mourut. Arraché de bonne heure à la salutaire influence de la vie de campagne et à l'affection tutélaire de ses jeunes protectrices, il fut repris, corrompu, dévoré par la vie de Paris. S'il fût demeuré aux

champs, il y eût sans doute vécu libre, laborieux, content, et il eût pu donner à la mémoire de celle qui avait tant soigné et aimé son enfance, une larme pieuse et des regrets sans amertume !

C'est dans ces innocentes occupations que s'écoula l'enfance de Sabine. Elle étudiait avec courage, elle jouait avec ardeur, elle aimait avec cette tendresse expansive dont la source, au lieu de s'épuiser avec les années, jaillissait toujours plus abondante du fond de son âme. Sa sœur jumelle doublait en quelque sorte les puissances et les douceurs de sa vie, et la bonté de la meilleure des mères présidait à son heureuse enfance. Comme une plante des champs, simple et saine, elle croissait à l'air salubre de la campagne. Elle allait et venait avec ses sœurs dans le parc, courant en toute liberté par les prairies et par les bois, comme font les petites paysannes, montant même aux branches des grands sapins, et puisant au contact fortifiant de la nature cette santé de l'âme et du corps que l'air des villes est si prompt à altérer.

Mais entre tous ces jours heureux qu'elle passait au pays natal, les plus beaux pour elle étaient ceux des vacances. Les vacances, mot magique qui remplit de rayons les yeux des

Page 1