CHAPITRE HUITIÈME
serez pas détruite en un jour ; mais peu à peu Jésus vous transformera en lui.... Vous n'avez pas d'humiliations parce que Jésus n'est pas encore assez formé en vous, et ce ne sont pas les humiliations de Jeanne-Françoise que, veut Jésus, elle est trop petite. Mais quand Jésus sera plus formé en vous, il vous fera alors passer par ses humiliations, par ses opprobres, par sa vie crucifiée. Jésus enfant ne faisait pas les œuvres que sa sainte humanité opérait à trente ans ; il en sera de même en vous, mon enfant, et priez Dieu afin que vous ne soyez pas effrayée ni scandalisée des états où Jésus vous fera passer... »
Ces dernières paroles presque prophétiques devaient se réaliser à la lettre dans son âme et dans son corps. Dieu sembla vouloir préluder à ces épreuves salutaires mais terribles par une première affliction qui précéda de quelques années sa maladie suprême. Depuis trois ou quatre ans, sa vue baissait peu à peu, sans que rien pourtant lui fît craindre de la perdre complètement. Elle s'était habituée aux précautions qu'exigeait cette faiblesse de ses yeux, et tout en les ménageant, elle pouvait s'en servii encore pour écrire, lire et remplir bien des offices dans la communauté. Tout à coup, vers l'au
tomne de 1864, un de ses yeux se voila, une ombre épaisse s'abaissa peu à peu sur la prunelle et finit par lui cacher entièrement la lumière : au bout de quelques semaines, il était complètement perdu.
Pendant les premiers jours, elle n'en parla qu'à la supérieure, et garda pour elle le secret de cette visite de Dieu. Ses compagnes ne s'en doutaient pas, et l'on peut juger par là de son empire sur elle-même et de la sérénité qu'elle sut conserver dewis cette épreuve. Enfin, elle leur dit simplement : « Vous savez, j'ai perdu un œil, je perdrai bientôt l'autre. Vous souvenez-vous que je pleurais de ne pas souffrir pour Notre-Seigneur ? Je voulais des croix; celle-là est bonne. Priez bien pour moi, afin que j'aime mon sacrifice. — C'est tout de même rude, reprit-elle après un moment de silence; je ne croyais pas que mon Jésus aurait fait celai Et puis, la Communauté 1... »
La pensée qu'elle allait devenir un membre inutile, à charge à la famille, lui était plus pénible que toute autre. C'est pour cela surtout qu'il lui fallait de la résignation. « Je m'essaie à marcher les yeux fermés, disait-elle quelque temps après à ses sœurs, pour ne pas vous être trorj à charge quand je serai tout à fait aveugle.