CHAPITRE HUITIÈME
en même temps, les traités qu'il écrivait sur la vie intérieure. Comme il était lui-même aveugle, c'était son secrétaire qui faisait ces lectures. Sabine en était fort touchée, donnait souvent d'excellents conseils puisés au pied du tabernacle; elle en parlait avec ravissement à ses compagnes et méditait longuement sur ce qu'elle avait entendu. Une de ses sœurs lui faisant un jour admirer la bonté du Seigneur qui l'avait douée d'une si heureuse mémoire, elle répondit avec un grand sentiment de reconnaissance : « C'est vrai, il est incroyable à quel point je me rappelle ce que j'ai lu, même avant mon entrée au couvent. Il me revient sans cesse à l'esprit des passages admirables des saints Pères qui me nourrissent et me fortifient. C'est une grâce, je le reconnais bien. » Et levant les yeux au ciel selon son angélique coutume, elle bénissait Dieu et parlait ardemment de son amour.
Le maniement des choses extérieures lui était devenu plus difficile depuis la perte de son œii et l'affaiblissement de l'autre. Elle se heurtait, faisait des faux pas, commettait assez souvent des maladresses, ou n'allait pas aussi vite qu'il eût été nécessaire. Elle riait la première de ces accidents et offrait à Dieu de tout son cœur les petites humiliations qui en résultaient pour elle.
158 SABINE DE SËGOR
Quand elle s'apercevait qu'on ne remployait plus à tel ou tel office, et qu'on prenait à sa place une novice ou une postulant', elle disait : « C'est bon celai ne disons rien, laissons cela, c'est bien boni » et elle acceptait avec une résignation touchante d'être devenue une servante inutile.
Aussitôt après qu'elle eut perdu l'œil, ses supérieures prièrent le docteur Liebreich, le célèbre et habile oculiste, de venir examiner sa vue et lui donner ses soins. Il la vint voir en effet, et la soigna jusqu'à la fin avec un dévouement admirable et une charité toute chrétienne. Il ne voulut jamais rien recevoir de la communauté, heureux de servir gratuitement les servantes et les pauvres de Jésus-Christ. Les sœurs, profondément touchées de sa bonté, lui témoignèrent leur reconnaissance à leur façon, en priant pour lui le Dieu de miséricorde qui a promis qu'un verre d'eau donné en son nom ne resterait pas sans récompense.
Le docteur Liebreich ne dissimula pas que la perte du second œil était probable et pourrait arriver d'un moment à l'autre, et quoiqu'il essayât de donner à Sabine quelque espoir, elle n'y crut pas un instant et fit des lors son entier sacrifice. Sa vue en effet continua à baisser gra-