CHAPITRE NEUVIÈME
toutes les épreuves : elle en laissait échapper sans cesse de naïfs témoignages. Quand elle commença la série des longues et cruelles insomnies qui faisaient de ses nuits de véritables supplices, elle eut recours à son moyen habituel, à b prière. Un matin, elle dit joyeusement à la sœur qui la soignait : « Savez-vous ce que j'ai fait cette nuit? Il était une heure, je n'avais pas encore dormi J'ai dit à Notre-Seigneur : « Mon bon Jésus, j'en ai assez, je suis fatiguée. J'ai veillé jusqu'à présent avec vous et pour vous. Maintenant, il faut me laisser dormir. » Cela m'a réussi. Je me suis endormie tranquillement jusqu'à quatre heures. Désormais, je ferai toujours ainsi. » Et elle ajouta avec son inimitable naïveté : « Il fait tout de même tout ce que je veux, le bon Dieu 1 »
Ses mérites d'ailleurs ne faisaient que grandir au milieu de son délaissement. Son zèle pour la conversion des pécheurs, sa préoccupation des pauvres, sa tendre charité pour ses compagnes, remplissaient toujours son âme et sa vie, et tan- . dis que les ténèbres qui lui voilaient le ciel la faisaient clouter par moments de son salut et de son amour, ses sœurs admiraient en elle, malgré ses défaillances momentanées, un accroissement de vertu et de grâce, résultant de ses épreuves mêmes. Quand elle pouvait se traîner
aux assemblées de la communauté, on la regar dait, on l'écoutait avec un tendre respect. Elle ne pouvait parler sans fatigue, mais elle disait aux autres : « Parlez-moi du bon Dieu, parlez-moi des saints : cela nourrira et instruira tout le monde. » Si on lui demandait de prononcer à son tour quelque parole d'édification, elle répondait le plus souvent : c Je n'ai rien à dire, je ne sais rien. » On voyait qu'elle s'effaçait et s'humiliait de plus en plus.
Un jour, cependant, dans une affaire importante qui préoccupait la communauté, il lui arriva de donner son avis un peu vivement. Avant la fin de l'assemblée, elle s'accusa tout haut de cette vivacité, demanda pardon à ses sœurs du scandale qu'elle croyait leur avoir donné, et les supplia de vouloir bien prier pour elle qui était si misérable et si pleine de vanité. Rien ne peut rendre, disaient plus tard les religieuses, la simplicité touchante et profonde avec laquelle elle fit cet acte d'humilité, ni l'impression de sainteté qu'il laissa dans tous les cœurs.
Dès le mois de mars, elle ne conserva plus guère d'espoir de guérison et s'entretint souvent avec ses sœurs de sa fin prochaine. Vis-à-vis de sa famille, elle feignait d'espérer, mais c'était seule* ment pour la rassurer. Nous faisions de même