CHAPITRE NEUVIÈME
devant elle, et par un même sentiment nous nous cachions mutuellement nos inquiétudes et nos tristesses croissantes. Déjà, plusieurs mois auparavant, quand le cher et pieux directeur de son âme était venu lui dire adieu en partant pour Rome, où il devait passer l'hiver, elle lui avait dit : « Ah! mon père, je vous en prie, donnez-moi tout le temps que vous pourrez, car c'est fini, vous ne me reverrez plus ! »
Vers le commencement du printemps, elle dit à sa voisine de cellule d'un ton sérieux, presque solennel, qui contrastait avec son enjouement habituel : « Ma chère amie, notre mère et vous, vous voulez me faire faire ie nouveaux vêtements ; je vous déclare que vous avez tort, je n'aurai pas le temps de m'en servir. A la Toussaint, je ne serai plus avec vous, je serai avec mon bon Dieu ! — Voyez-vous , disait-elle encore, on m'assure que l'on vit avec un poumon, mais je m'en irai bientôt, j'en suis sûre, c'est ma dernière saison à passer avec vous. » Puis, reprenant son accent de gaieté : « Le bon Dieu va me prendre, parce qu'il me trouve assez bonne ; mais vous, c'est autre chose, il ne veut pas encore de vous ! >;
« Je veux bien mourir, répondit elle un jour à une sœur qui enviait son bonheur d'aller au
Paradis, mais j'aimerais mieux vivre pour apprendre à aimer le bon Dieu davantage... »
Un autre jour, comme elle souffrait beaucoup, elle vint trouver cette même sœur et lui dit : a C'est fini, le bon Dieu me l'a révélé, je vais mourir! » Et voyant la tristesse se peindre sur le visage de sa compagne , elle reprit c Vraiment, vous aurez de la peine si je meurs ? pauvre fille ! Eh bien! je ne vous en parlerai plus.»
La veille de l'Assomption, tout en aidant de son mieux une des religieuses à préparer des fleurs et des ornements pour la fête du lendemain, elle disait: « A chacune des fêtes que nous célébrons, je me dis : je ne la reverrai plus sur la terre. Je n'irai pas loin maintenant, le bon Dieu me prend pièce par pièce. Il m'a pris mon œil droit, mon poumon, ma jambe, il me prendra bientôt tout à fait. Vous n'aurez pas peur de moi quand je serai morte, n'est-ce pas? » Et elle ajouta, sur un ton de douce plaisanterie « Je s>erai très-belle, j'aurai l'air d'une sainte. »
Comme une sœur lui recommandait sa famille, qui avait grand besoin du secours d'en haut, elle répondit simplement : * Vous avez bien raison de me demander de prier Dieu, car depuis que je suis si malade, te bon Dieu m'accorde tout ce que je lui demande. »