CHAPITRE NEUVIÈME
tout depuis qu'elle était malade, elle tremblait qu'on ne se figurât qu'elle regrettait de s'être faite religieuse. Pour couper court à des pensées irréalisables et qui la blessaient dans son sentiment le plus intime, elle écrivit à sa sœur la lettre suivante, où la vivacité de sa foi se montre tout entière:
Samedi-saint, 1863.
« Ma bonne Henriette,
j> Depuis ton départ, j'ai su de divers côtés que tu couvais le projet, si je n'allais pas mieux, de me faire changer d'air. Je suis fâchée que tu ne m'en aies pas parlé ici, car je t'aurais dit tout de suite ce que je t'écris aujourd'hui. Ta pensée me prouve que tu ignores plusieurs choses sur lesquelles je vais t'éclairer. Évidemment tu ne sais pas que nos vœux et nos règles nous obligent à une clôture irrévocable , qu'il ne nous est permis de rompre sous aucun prétexte. Le seul cas où il nous soit permis de changer de monastère, c'est pour rendre service, comme de prêter une supérieure ou une sœur dont on aurait besoin dans une autre communauté, ou bien pour faire une fondation, mais jamais pour des raisons person-
l?2 SABINE DE SËGUR
nelles. Un cas de santé s'étant présenté du temps de nos saints fondateurs, tous deux ont défendu toute sortie, sous quelque prétexte que ce fût.
» Tu comprends, d'après cela, ma chère Henriette, que je me ferais hacher en morceaux plutôt que de passer le seuil de la porte, dussé-je retrouver la santé de l'autre côté. Renonce donc à cette pensée, car les démarches que tu pourrais faire n'auraient d'autre résultat que de charger ta conscience d'une grande faute, d'amener un grand scandale et de me porter à moi-même un coup mortel, parla pensée que dans le monde on peut croire que j'ai eu même l'ombre d'un pareil désir, et que s'il n'a pu s'effectuer, c'est parce qu'ici on me retient prisonnière. Comprends bien, une fois pour toutes, que, pour moi, franchir la clôture, c'est renier mes vœux et rompre avec Notre-Seigneur Jésus-Christ. Or, si, il y a dix ans, sans connaître encore la grandeur de la vocation religieuse, j'ai cependant franchi tous les obstacles pour entrer ici , ce n'est pas après dix ans d'intimité avec ^otre-Seigneur et après avoir goûté le don de Dieu, que j'irais l'abandonner. C'est ici la maison de mon repos, c'est là que je dois vivre et mourir entre les bras du Seigneur Adieu, mon Henriette, je vous embrasse tous et prie pour vous, plus encore en ne