CHAPITRE NEUVIÈME
Elle s'informait affectueusement de chacune de celles quelle ne voyait pas, s'intéressait encore à tout ce qui les touchait, et malgré son état pitoyable, trouvait de la pitié pour les peines des autres. Parfois même, pendant ces douloureuses insomnies, elle cherchait à égayer par quelque douce plaisanterie les sœurs qui la veillaient. Il lui arriva, pour les distraire et leur donner le change sur ses souffrances, de leur chanter des chansons de sa jeunesse, et elle ne s'arrêtait que lorsqu'une vieille quinte, comme elle disait en souriant, la forçait à se taire. Une nuit, l'une d'elles, prise d'une violente envie de tousser, et voulant la comprimer de peur d'éveiller Sabine qu'elle croyait endormie , fut obligée de céder à la nécessité. La sainte malade, au lieu de la reprendre, se tourna vers elle avec un bon sourire et lui dit : t Pauvre malheureusel quelle toux vous avez 1 Si un voleur caché sous un lit avait un pareil besoin det sser, il se rait mal à l'aise 1 »
Une autre fois, elle dit à une sœur qui passait la nuit auprès d'elle et qui était alors au milieu de sa retraite : « Vous êtes donc en retraite ? Vous êtes bien heureuse ! Pour moi, je n'en ferai pas cette année. D'ailleurs je puis m'en passer, mon bon Jésus m'a appris tant de choses depuis
ISO SADINE DE SÊGUR
qu'il me tient attachée avec lui à la croix, que je n'ai plus besoin de rien connaître, si ce n'est le ciel où j'irai bientôt. Mon Jésus n'est plus qu'au ciel pour n:^: Je ne dois donc plus vouloir vivre ! »
Cette dernière parole si résignée, si touchante, si sublime dans sa simplicité, me paraît résumer la vie et exprimer l'âme de ma sainte sœur mieux que tout ce que je nourrais dire : elle est là tout entière.
Elle avait toujours attaché une grande importance aux anniversaires, et elle voyait cette fois approcher le 17 septembre avec un mélange d'espérance et d'anxiété. C'était le jour où, dix ans auparavant, sa nièce et sa filleule, la petite Sabine, s'était envolée de ce monde : « Vous verrez, disait-elle, que ce jour-là il m'arrivera quelque chose du ciel. » Elle s'attendait à mourir en cette même journée. Son pressentiment ne se réalisa point, mais dès le matin, il se passa en elle quelque chose d extraordinaire; elle semblait tout occupée intérieurement. A un certain moment, la sœur qui la soignait voyant qu'elle la regardait en souriant, lui demanda : « Eh bien, qu'y a-t-il donc? — Sabine m'a assurée, répondit la malade, que dans un mois j'irais la rejoindre au paradis. »