JOLIBOIS
Le même jour, maître Jolibois écrivait :
« Monsieur le .vicomte ,
« L'intérêt que vous m'inspirez me décide à faire auprès de vous une démarche d'une nature assez délicate: vous apprécierez, j'en suis sûr, les içotifs de ma résolution. Je n'ai jamais contemplé sans tristesse les murs lézardés de votre château. Plus d une fois vous m'avez rappelé le sire de Ravenswood; je ne vous ai jamais rei^contré sans rêver, en vous quittant, aux moyens de relever votre maison. Enfin, Dieu soit loué , Toccasion se présente, c'est à vous de la saisir ; il dépend de vous de redorer votre blason , de racheter et de réunir les lam- Jbieaux dispersés de votre héritage. Un bourgeois-gentilhomme, un M. Levrault, qui a gagné trois millions à vendre du drap, se propose d'acheter une propriété en Bretagne. Avant de se décider, il désire étudier le pays, et vient de louer pour un an la Trélade. Dans quinze jours au plus tard il sera ici. Je le connais de longue date, j^ai vu poindre son ambition. Il veut se décrasser et trouver un gendre qui lui serve tout à la fois de passeport et de marchepied. De son côté, mademoiselle Levrault est assez impatiente d'échanger le nom roturier de son père contre un nom qui lui ouvre les porte& du
pifU^lli;
,iBrù"'s':«:î:-|
SACS ET FitaCBEMIIS. ' t5
qm rédigerai le contrat ! Nesongezpas à me remercier. Yous eoniMtissez mes sentimeBt&poQnrons et Re âeiHeK pas du plaisir que j'éprouve à tous oMiger. Servir surs, arrière^pensée les gens que j'ahme et que ^estime fut toujours ma plusdoace loi. Si Taffiiire seccmelot, poisr prix des renseignements que je vous adresse r)e ne demande que le remboarseosent des qnatrcHvîngt mSlB frases que vous deves à la soceesskm de mon père^ ctt dont vous avez oublié de servir les ifftérél* depuis dix ans. '
« Recevez, Monsieur le vicomte, rassuranee de mes sentiments les plus ^stiagués; et, je vous le répète « défiez-vous des La Rochelmdier !
« JOLIFOIS. »
Et le même courrier emportait ces deux dépêches;
Quinze jours après, une chaise de poste, attelée de quatre chevaux , attendait rue des Bourdonnais , à la porte de M. Levrault. De petits bourgeois auraient pris le chemin de fer jusqu'à Tours ; M. Levrault avait voulu débuter par un coup d'éclat dans la vie seigneuriale, et se venger en même temps de tous les fiacres qui, pendant vingt ans, l'avaient cahoté le dimanche aux environs de Paris. Les chevaux piaffaient, les postillons - étaient en selle. Les voisins, groupés aux fenêtres, guet* taient le départ avec une curiosité envieuse. Au moment de quitter pour toujours l'appartement modeste où il avait passé près de sa femme tant d'années laborieuses
ogiffl.»i<ftg«pard
Le voyage se fit, on peut le croire, au milieu de rêves enivrants. La lettre de maître Jolibois avait surexcité les appétits de M. Levrault. Les hyperboles qui foisonnaient dans cette épltre , comme des coquelicots dans un champ de blé, n'avaient pas toutes échappé à la pénétration de Laure; seulement, la jeune fille n'avait pas saisi Tintention railleuse. Gomment se fût-eXe défiée de maître Jolibois ? Elle ignorait qu'il eût osé prétendre à sa main. Dans les compliments exagérés du tabellion, elle n'avait vu qu'un hommage rendu à la richesse; Laure ne demandait rien de plus. Disons, en passant, que mademoiselle Levrault ne prenait pas au sérieux toutes les prétentions de son père. Elle les flattait pour s'en servir, mais elle en faisait bon marché d'ailleurs. Elle était sa complice sans être sadupe. Ainsi que l'écrivait Etienne Jolibois au vicomte de Monîflan-
ll**.S'S*** * ~
le nom j'ouvrtt
i: Jti^i^ gt>l'#<<i!lf »« du tMiëijglEltSM'Ilgiatque de
^Sfiiiwïiwailtt qu'a
p^W!ï^^b,Wi^é.m^Ji^, une pnsmSsÇ ^£^^ W^v^^ prÎD-
^^^a^f^^k^»n^^iir son ^^e^':^^^«gN^3^^^in du
S*i^^^=il^#i*# w 1»
^lK§i:^i^ôii^%^^. Par
son dévoneiBent, par son assiSuitè, per ses Yotes silendeux et fidèles, il loéntait la reconBaissance du ministère, quel qs'il fût; sa propriété de Bretagne était érigée enbaronnie. Il vivait dans Tintimité des princes. Le roi, da plus loin qu'il Tapercevait, allait à lui en s'écriant : EIl! voici le baron Levrault! II ne restait plus qu'à tirer TécheUe.
Ijsafe, de son côté, ne prêtait gnër e d*atte»tion aux beautés du paysage. Elle se sentait emportée rapidement vers les rivages désirés. Déjl Timage du vicomte deMontflanquin flottait vaguement autour d'elle. Laure &e s'inquiétait pas de savoir s'il était digue d'être aimé ; elle cherchait à deviner l'efEét de ses armoiries sur le panneau d'une calèche. Ge lion léopardé de sable, avec sa queue faurchue et passée en sautoir, lui avait tourné la cerveUè. Quelle réponse aux iiDpertiiience& héral*^ diques de mademoiselle de IL., et de mademoiselle de G.... ! Jeune, belle, éblouissante de parure, elle se r^Quissaît des jalousies qu'éiveiUait sa présence. Elle lencoBtrait ses anciennes compagnes, qui l'avaient huittiliée de leurs dédains ; ell3 les écrasait à son tour de son luxe éi de l'éclat de son nom : les délices de la veu-geance assaisonnaient pour elle les triomphes de la va- ^lé. Tandis que M. Levrault et sa fille rêvaient ainsi, les brises d'avril secouaient sur leur passage le parfum des leuiUes naissantes ; les bourgeons éclataient ; les haies étaient en fleur. Les oiseaux chantaient à plein Soûer. La Loire déroulait ses nappes d'argent & travers
les vertes savanes de la Touraine et de l'Anjou, etc'était la première fois que M. LevraiAt et sa fille se trouvaient, en pleine nature, à plus de six lieues de Paris. .
M. Levrault apprit à Nantes que maître Jolibois était parti la veille et Tattendait à la Trélade. Le lendemain, il quittait Nantes dans l'après-midi, afin d'arriver ponctuellement à l'heure qu'il dvait indiquée. Il s'attendait à quelque galanterie de la part de maître Jolibois , et voulait, en bon prince , y prêter la main. La chaise avait brûlé le pavé des faubourgs et roulait sur la route de Clisson. La tête à la portière, M, Levrault interroge.ait le paysage d'un regard avide et demandait des châteaux à tous les points de l'horizon. Il avait compté qu'à partir de Nantes, il voyagerait entre deux haies de tours et de créneaux. Laure eut bien de la peine à lui faire comprendre que, même en Bretagne, les châteaux ne se trouvent pas, comme les auberges, sur le bord du chemin. Au coucher du soleil, les postillons laissaient la grande route pour prendre un sentier enfoncé dans les terres ; au bout d'une heure, ils sonnèrent une fanfare bruyante , â laquelle répondirent tous les chiens et tous les échos d'alentour. La grille du château de la Trélade s'ouvrit comme par enchantement, l'avenue s'illumina en verres de couleur, les chevaux s'arrêtèrent tout fumants au pied du perron. Maître Jolibois» en grande tenue, descendit gravement les degrés entre deux rangées de laquais armés de torches flamboyantes^
Anà
!^,|iÂ||.§i|{f!iai,r>iiit
bMr<?4Î*SlliR.iS<MraIle de
kaîeDt
'€^TÏriiâpA^A<C|es ro-
IPsipré-
..^..jj..)j..)j..)j.
SÂGS ET PàKGHEMINâ. 33
preiuuit sa tête à deux mains par un geste 4e désespoir. Pardonnez h Tétourderie de mon zèle. Je vais donner des ordres pour qu*on ne tire pas le bouquet.
— Du tout, du tout I s'écria vivement M . Levrault en
remettai^t son mouchoir dans sa poche; îe veux voir le bouquet.
— Mais, Monsieur, c*est vouloir aggraver ma faute et prolonger votre supplice*
— Je veuK voir le bouquet ! répéta M. Levrault avec insistance. Je suis content, je le répète ; malgré ce souvenir douloureux , c'est le plus beau jour de ma vie. Voyons le bouquet, Jolibois. j
Sur un signal de maître Jolibois, lebouquet s'alluma, etpendant quelques secondesM. Levrault put croire que tous les astres du firmament étaient descendus dans son parc. Sa large face, épanouie et radieuse, semblait Haire partie du feu d'artifice. Laure, secrètement flattée , ne pouvait pourtant s'empêcher de sourir en pensant que c'était son père qui payait la poudre, et qu'en réa« lité la fête se donnait pour mettre Jolibois. La soirée était fraîche. Gomme ils se dirigeaient vers le chÀteao, ils virent, à la lueur des feux de Bengale qui brûlaient encore , un petit groom , haut comme une botte à Técuyère , qui s'avançait à leur rencontre.
« Qu'est-ce? que me veut-on? dit M. Levrault de l'air d'nn ministre qu'on dérange et qui n'a pas un moment à lui.
— C'est Galaor, dit maître Jolibois , je le reconnais.
n SACS ET PARCHEMINS.
r— Galaor! s'écria M, Levrault, qui ouvrait do grands yeux.
— Monsieur Levrault ? demanda Galaor en abordant avec assurance le groupe des promeneurs.
— Que lui veux-tu, lami? C'est moi. »
Galaor tira de sa poche une lettre, et la f^mit en silence à M. Levrault, qui tomba en arrêt sur un cachet armorié. C'était le premier qui passait par ses mains. Après avoir examiné les armes comme pour les reconnaître, il brisa la cire, et lut à haute voix ce qui suit, pendant que le jeune esclave présentait à Laure, qui ^déjà rougissait de plaisir, un énorme bouquet de roses et de jasmin :
(c Le vicomte Gaspard de Montfianquin est impatient de savoir comment M. Levrault et sa fille ont fait le voyage. Il sollicite la faveur de se présenter demain , sur le coup de deux heures, au château de la Tréhde , et prend la liberté de mettre aux pieds de mademoiselle Levrault quelques roses de son jardin. »
<f Vous le voyez. Monsieur, dit maître Jolibois, vous arrivez à peine , et déjà les plus grands noms du pays s'empressent au-devant de vous !
— Je suis touché , je ne m'en défends pas. Galaor, remercie pour nous le vicomte Gaspard de Montfianquin, ton maître. Dis-lui que nous avons fait le voyage en chaise de poste attelée de quatre chevaux, et que demain , à quelque heure qu'il se présente , nous serons heureux de le recevoir. »
Galaor s'inclina respectueusement ; ses guiêtres de , drap, son chapeau galonné et ses boutons de métal au ,
chiffre couronné du vicomte , disparurent bientôt au détour de Tallée.
« Eh bien ! mon cher Jolibois , il paraît que j'étais attendu? dit M. Levrault en prenant le bras du notaire avec une familiarité charmante.
— Avant huit jours , Monsieur, vou^ verrez toute l'aristocratie des environs se presser dans vos salons et sous les ombrages de ce paie. Vous entendrez retentir autour devons de bien grands noms, des noms bien illustres ; mais sachez bien qu'à vingt lieues à la ronde, il n'y en a pas de plus grand ni de plus illustre que celui du vicomte Gaspard de Montflanquin.
— Je le crois. Ne m'avez-vous pas écrit qu'il est d'une maison qui se rattache , par ses alliances , aux Baudouin et aux Lusignan? A ce compte, il serait un peu parent du vieillard qui s'exprime en si beaux vers dans la tragédie de ZaHre ?
— Précisément , Monsieur.
— Je serai fier, je l'avoue, de lui toucher la main.
— Ajoutez que, s'il est le dernier de sa race, il méritait d'en être le premier. Jamais plus noble cœur ne battit dans la poitrine d'un gentilhomme. Disons k mot , c'est un caractère antique. Il se rallia, voilà quelques années, à la branche cadette; Les motifs qui le décidèrent ne sont pas encore bien connus. Soit qu'il désespérât du retour de la légitimité, soit qu'il fût ébranle
Inner mêle
SACS Et PÂBCHEMINS* ST
rma^f il n'est rien que nous ne iias&ions. — Sire ^ ré* pliqua Le vicomteje meralUeèivatEe dynastie, àla coAditîon qne Votre IKaJesté neiera rien pour moi, et qu'il me sera permis de rester pauvre comme par le passé. i> «— C'est beau ! dit Laure.
— C'est trop beau l «louta H. Levrault« Que répon* dit le roi?
— Le roi ouvrit ses bras au vicomte de Montflanquin et le tint longtemps sur son cœur. Je n'ai pas besoin d'ajouter que ses yeux étaient mouillés de larmes.
« Nous ne ferons rien pour vous, lui dit-il enân avec bonté ; puisque vous l'exigez , vous ne serez rien , pas même pair de France. Seulement, quoi que vous demandiez, soit pour vos proches, soit pour vos amis, vous l'obtiendrez, noble jeune homme, de notre royale gestitude. »
— En vérité! s'écria M. Levrault; le roi a dit cela? -^ Et ce n'étaient pas des paroles en l'air, reprit Joli-
bois en âevant la voix. Ruiné par les révolutions, retiré dans le château de ses aïeux, qu'il ne quitte quedeloin en loin pour aller passer quelques semaines aux Tuileries ou chasser & Chantilly avec les princes, vivant de peu, presque sans patrimoine, le vicomte de Montflanquin est pourtant l'homme de France le plus influent et lo plus puissant à la cour. Je sais plus d'un gros bonnet qui se carre dans les hautes fonctions publiques et qui lui doit sa position, k plusieurs reprises , U m'a offert une préfecture: car, je vous l'ai dit,il me veut du biett».
"■«•'.■SSS.S-îT-'S- •• iSr'E;'
§i|iiir##«.s..
iflm<iit)©i''t"'i*'°p-
'fiwcBlKÏSWialSt pas
^jâ{lffliS"#1â'4Qil^i re-
M*I&#®»«S=S#^» des |.g. . jj. ^. ^. ■? - .^. .j(. .^.
;SKBKiB»-S-»- T'
ces deux beaux enfants se promenaient sur le bord de la Sèvfe avec le marquis et la marquise de Chanteplure. Fernande était suspendue « comme une lian^^, au bras de sa mère; Gaspard et le marquis les suivaient à quelque distance. Le marquis avait la goutte et marchait difficilement; Gaspard le soutenait avec toute la sollicitude d'un fils. Tout à coup des cris perçants se font entendre, Gaspard vole, et qu'aperçoit-il? Madame de Chanteplure se tordant les bras sur la rive, et Fernande se débattant dans la rivière. En voulant cueillir un nénuphar, son pied avait glissé, et le courant l'entraînait vers les écluses d'un moulin. Que fait Gaspard? Il se Jette à l'eau; plus rapide que le courant, il saisit Fernande d'une main de fer, la dispute au flot ravisseur, l'arrache aux dents de la roue qui allait broyer son corps charmant, et, après des efforts surhumains, la ramène évanouie sur le bord. Fernande, hélas! ne se réveilla pas. Déjà les pâles violettes de la mort étaient répandues sur ses lèvres. Vous pouvez vous représenter la douleur du marquis et de la marquise ; rien ne saurait vous donner une idée du désespoir de Gaspard. Agenouillé près de sa fiancée, il l'épousa solennellement dans son cœur, et, prenant le ciel à témoin, jura de îui rester fidèle ; Gaspard a tenu son serment.
— L'histoire est touchante, ditLaure. C'est un héros de roman, le vicomte de Montflanquin.
— Je vous l'ai dit , Mademoiselle , c'est un caractère antique : ses pareils ne se trouvent que dans Plutarque«
fe*^K*^K*- .«.
SACS ET PARCHEMINS. 3f
<— Mademoiselte, il est beau, triste et fier. Je sais des gens qui le trouTeat laid ; mais ce sont tous geos du c(»aiiin et quin^oat pasle^efitiment delà Traie beautés n est impossible de n'être pas frappé éa feu sombre d» son regard , de la noblesse de ses traits , de la grftce . de ses manières. Pour ma part , je me raille assez toloBtiers du pur sang des aïeux ; je n'admet d'autre aïklocralie que cdle de TintelUgenca. Eb bî^! quand je vois le vicomte de Mantflaoq«in , )e SQis> obligé àe reconnaître que la race n'est pas un vain mot. »
Ainsi causant, ils étaient rentrés au logis. Après^ avoir donné un coup d'œil au salon, Laure se retira dans son appartement. Maître Jolibois voulait partir au point du jour; des affaires urgentes le rappelaient dans son étude. Le reste de la soirée fut employé à visiter aux flambeaux le château de la Trélade et ses dépendances. Toutes les instructions de M. Levrault avaient été suivies fidèlement : sa maison était montée sur un grand pied. Dix chevaux piaffaient dans les écuries;, un coupé, une calèche et un char-à-bancs se prélassaient sous la remise. Les chenils regorgeaient de chiens, les antichambres de laquais , les cuisines de marmitons. Plus d'une fois M. Levrault daigna exprimer sa satisfaction à maître Jolibois , qui marchait près de lui , le chapeau à la main , dans une attitude modeste et respectueuse. « C'est bien. Jolibois, c'est bien,» répétait-il de temps à autre en lui frappant amicalement sur l'épaule. Il trouva bien quelque chose à reprendre dans*
fi
rMtlgijHjHifle^:
iffiS-S-
,2. " - •^. •& -■•Il "
SACS ET l'ABCHEfiriNS. 1^
oeodit au paTC,4it]i sa fille se proMe&att depuis près d'une henre.
Laure était aedimatée d^à dans cette atmosphère de laxe€ftd'élégance;elles*ymouvaii,elleyre6piraitcomiifê dsiÊss soB élément naturel. Il ne Inirestait plus qu'à se dépouiller de ce non de Levrault, qui était pour elle œ qu'était pour laprincesse du conte de Perrault rhorriUe peau d'âne qui la couTrait de la tète aux pieds. Les indiscrétions de maître Jolibois avaient produit l'effet que le rusé compère en attendait sans doute. Si le récit de la présentation du vicomte à la cour avait enflammé les espérs^ices de M. Levrault, Thistoire de Fernande et de Gaspard n'avait pas agi d'une façon moins efficace sur rima^nation de sa fille. Non que cette imagination fût tournée vers les grands sentiments : depuis longtam^ Ja vanité lui avait coupé les deux a^es. Les (Castes amours de ces deux enfonte si brusquement séparés pas* la mbort, la fin si lamentable de BoademoiseUe de Qianteplure s'ablmsnt dans les flots comme la jeune Tarentine, avaient médiocrement touché le cœur de Laure ; mais la fidélité obstinée du vicomte de Hontflanquin la piquait au jeu. Rendre Gaspard infidèle et parjure lui paraissait ime tâche digne éB son ambition, et prêtait un nonvd attrait au lion léopardé de sable, à la queue fourdine et passée en sautoir, abaissé sous un dief d'azur à trois besans d'or. Les voies ainsi prépaiëes , le vicomte n'avait qu'à se montrer ; il priait pour devise ies trcûs mots de César
isfriE^S^alF II •%?. mJS £»■•!> <AT«& .-..«1.^—1. — . ,-.^— ...-« ,4 avait
'94S>^>^ ■wâp ««après
— ■■ 'xàfri
:1^ig:d[lE^ii:gQ vieux
S» .jt» .;g, . jj. . jj.^. ^i. ^. .4. .^. .)j.
pied , à tenir haut et ferme la bannière de la nouvelle aristocratie, dont il se considérait comme uù des représentants, M. Levrault exhala librement son humeur : il n'avait pas failli attendre, il avait attendu. Il convenait bien à des hobereaux sans sou ni maille, mouran de faim dans leurs châteaux ruinés, d'en agir ainsi, sans façon, avec les coryphées de la grande industrie! « S'ils croient nous faire la loi , ils se trompent , disait-il en arpentant à grands pas le salon, pendant que Laure, assise au piano, jouait négligemment une mélodie de Schubert. Leur règne est pgtssé ; trop heureux sont-ils quand nous voulons bien nous servir d'eux comme d'escabeaux , et acheter leurs noms pour allonger les nôtres.
— Mais, mon père, dit Laure en laissant courir ses doigts sur le clavier, la journée s'achève à peine. Lt vicomte aura été empêché : il se présentera.
— Je n'ai pas d'aïeux, moi, reprit M. Levrault; mais j'ai trois millions. A ce prix, j'aurai, tant que j'en voudrai, des Baudouin et des Lusignan. Le vicomte deMontflanquin ne devrait pas ignorer que, nous autres grands manufacturiers, nous n'aimons pas à attendre. Je ne me soucie pas mal de sa race et de son lion de sable à la queue en trompette ! Quant à ses besans d'or, il vaudrait mieux pour lui qu'il les eût dans sa poche que sur son âcusson. Jean ! cria-t-il à un laquais qui tra*^ versiiit la cour, faites atteler, nous sortons.
— Quelle voiture, Monsieur? demanda Jean*
le VI- 'aa-
.ous
«f * -g» ^f B *w* «Wk •Vg-
^ ^^^tÀ^^^l^ sur '"'l^Ssfî'ïsëïï^iier
-■ - -.;;t. .^. .^- .j^. .5[. .jj.
i£^4S'^>aïik%;paL .1;^
ii:
SACS Ef PARCHEMINS. 39
éberche. Le ruban d'un ordre étranger brillait à sa boiitonnière. Attaché court au gilet, un bonq*iet de breloques .pendait sur sa poitrine. Petit, mais bien pris dans sa taille, ne manquant pas, "dans sa désinvolturet d'unie certaine aristocratie de mauTais aloi, svelte, pétuUmt , Tair bableur, tenant du clown et tranchant du marquis, on s'étonnait de le Toir en Bretagne; on l'eût rencontré sans surprise à Paris, dans un de ces groupes de gentilshommes émérites qui , à cette époque, coloimentaient librem^t la devise: Noblesse oblige, et gagnaient leurs éperons sur les champs de bataille de la bouillotte et du lansquenet. U fit, » entrant, troi^ cmrbettes en guise de salut ; puis, s'adressant tour à tour à M. Levrault et à sa fille :
« Mille pardons , Monsieur ; mille excuses , Made^ moifidle. Vous m'avez attendît : j'ai manqué à tous mes devoirs. Je suis déshonoré ; je ne me relèverai jamais de là. Et pourtant, foi de gentilhomme, je n'ai pu faire aulrement« J'étais parti de Montflanqnin à midi. Je venais , j'accourais , quand je rencontre au détour d'une haie la comte de Kef landec «c Vous sauvez la nouvelle ? ditr41 en m'abordanid'an. tdr radieux; IL Levrault est arrivé. »
— lïonsieur iè vicomte, dit M. Levrault, iveuillez donc vous asseoir.
— A cinq cents pas de là, poursuivit le vicomte en se jetant dans un fauteuil , je suis accosté jmr le vieux chevalin de Barbanpré, un daseendant de Godefroy
§?ESii^à||i:a£©3atii de
r, jr.^. .^. .^. .^. .^. .j^. .j^. .jjj.
pardon, dît M. Levrault, dont la colère venait de s'éteindre coTime un feu de chaume sous une ondée du ciel ; j'ai plutôt à vous remercier de l'empressement que vous avez mis à venir au-devant de moi.
— Monsieur, dit Laure, permettez qu'à mon tour je vous remercie des jolies fleurs que vous m'avez envoyées. Je les ai reçues comme un gage de la bienveillance que nous espérons rencontrer dans ce beau pays. »
Aux premiers mots sortis de la bouche de Laure , le vicomte avait tressailli comme s'il eût reçu dans la poitrine la décharge d'une pile deVolta. Il se tourna brusquement vers la jeune fille, qu'il avait à peine regardée jusque-là , s'accouda sur le bras du fauteuil dans lequel il était assis, et tomba devant elle dans une contemplation silencieuse : on eût dit un pèlerin aux pieds de la madone. Laure se troubla et baissa les yeux; M. Levrault ne savait que penser.
«C'est étrange ! » dit enfin le vicomte promenant sa main sur son front comme un homme en état de somnambulisme.
Puis , rassemblant ses esprits et reprenant possession de lui-même, il ressaisit le fil de l'entretien, sans avoir l'air de remarquer le trouble de Laure et l'étonnemënt de son père, avec autant d'aisance que s'il n'eût pas été dans le secret de ce qui venait de se passer.
« Je suis fier. Mademoiselle, d'avoir été le premier à TOUS rendre , sur cette terre de Bretagne , la foi et
42 SACS ET PARCfiEHINS.
l'hommage que tout gentilhomme doit à la beauté. En accourant au-devant de vous, Monsieur, je n'ai fait que mon devoir, et jamais devoir ne fut plus dovx , plus facile à remplir. Mon notaire m*a plus d'une fois entny* tenu de vos travaux , de votre richesse, qui ne serait rien à mes yeux si elle n'était le fruit de vos œuvres^ le prix de votre intelligence. En me confiant le soin 'de vous faire les honneurs de e^te contrée, Jolibois s*est acquis des droits sacrés à ma gratitude.
— Et à la mienne aussi, dit M. Levrault. Quoique nous sbyons habitués, nous autres grands industriels, ànous voir bien reçus partout, je dois avouer, monsieur le vicomtC) quej'ëtaisloîft dem'atiendre à tant decourtoisie.
-*- Gommât donc œla^ Monsieur? S'il est encore par-ci par-l& quelques marquis deCarabas, entichés de leurs titi'es, refusant de narcher avec le siècle et s'obstinant à s'enterrer vivants dans le passé, nous sommes les|»remien5 à nous railtar de leues travers. La noblesse n'est plii&cette ptu^angerîmpSnteableqnisoillevaiCQntre elle tant d'inimitîéfl tehamées, tvop souvent légitimes, il faut le reconnaître. Elle ouvre ses rangs à toutes les gloires, à tous lestaleBats, à toutes les supériorités. C'est vous dire, Monrâsur, qu'elle est fHrète jt vous aecùeillir .
— Ainsi, monsieur le vicomte, vous voudrez btes me donner une liste des châteaux où nous devrons nous présenter! ,
— Et , ajouta Lanre, diriger nos excursions dans ce ' pays, que l'on dit charmant? »
Ik
En ent^dant la voix de mademoiselle LeTrault ^ le ^eomte tressaillit et passa sa main sur son front.
« Je suis tout à vous , répliqua-t-il en maîtrisant son émoUon. Ce pays est charmant , en effet ; nous k visiterons ensemble. Si vous le permettez, j'aurai Thon* neur de vous présenter moi-même dans quelques châteaux du voisinage. Ce qui me désole , non pour vous, mais pour moi , c'est que dans trois semaines , je devrai vous quitter pour me rendre à Paris.
— Serait-il vrai, monsieur le vicomte? s'écria M. Levrault consterné.
— Que voulez-vous, Monsieur? Le monde m'attire peu ; la modique fortune que m'ont laissée les révolutions ne me permet pas d'y soutenir l'éclat de mon nom. i]n affreux malheur m'a foudroyé à la fleur de l'âge. Par sagesse autant que par goût, je vis dans la retraite. J'aime le silence des champs et la solitude des bois. 4}ependant il y a des exigences auxquelles un galant homme ne saurait se soustraire. J'ai reçu, ce matin même , une lettre de l'un de nos deux jeunes princes , qui me donne rendez-vous aux courses de Chantilly. Je vous le demande. Monsieur : à ma place, que feriez vous ?
— Je partirais tout de suite, répondit M. Levrault sans hésiter.
— Ajoutez , reprit le vicomte , que le roi et la reine se plaignent de ma longue absence. Voilà près de deux «ns que je n'ai mis le pied aux Tuileries. Toute cette
famille est éî excellente pour moi, si parfaite^ que je ne voudrais pas encourir vis-à-vis d'elle le reproche dlngralitude. '
— Et vous avez raison 9 monsieur le vicomte ; quand on a de bonnes connaissances, on ne doit pas les négliger.» La conversation une fois sur ce terrain , on pense bien que M. Levrault fit tous ses efforts pour Ty main* tenir. Il y réussit sans beaucoup de peine. Le vicomte raconta 1 histoire de sa présentation , confirma tout ce que maître Jolibois avait dit la veille, et ne se lassa pas de répondre aux questions que M. Levrault ne se lassait pas de lui adresser. Pour un homme foudroyé avant Tâge, il avait, comme on dit, la langue bien pendue, et ne tarissait pas. Décidément, il disposait des faveurs de la cour. Il ne voulait rien, mais il pouvait tout. M. Levrault Técoutait comme un oracle, et pensait avec complaisance à tout le parti qu'il pourrait tirer d'un pareil gendre. Il voyait tout à la fois en lui un pont pour franchir l'abîme, une échelle pour escalader le pouvoir, une clef pour ouvrir les portes du Luxembourg. De temps en temps, Laure mêlait quelques paroles à l'entretien. Aussitôt qu'elle ouvrait la bouche, le vicomte frissonnait, se tournait vers elle et tombait dans l'extase. Laure ne laissait pas d'être un peu surprise de l'effet que sa voix produisait sur les nerfs du dernier des Montl\nquin. M. Levrault lui-môme était passa* blement intrigué : mais ils n'osaient ni l'un ni l'autre demander Texplication de cette singularité.
 la prière de Gaspard,,Ia jeane fille s'était mise au piano. Gaspard, en Técoutant, se tordait d'admiration, et poussait des brava frénétiques, absolument comme s'il eût été au balcon du Théâtre-Italien. Le fait est quç Laure avait un beau talent sur le piano, et jouait de ce funeste instrument de façon à le rendre à peu près supportable. Après avoir exécuté quelques fantaisies éblouissantes, elle chanta une des plus délicieuses mélodies de Reber. Elle avait une très jolie voix, qu'elle réussissait à gâter à force de prétention. Sa romance achevée, elle aperçut, en se levant, le vicomte à demi cottché dans son fauteuil , immobile , les yeux au ciel , ne donnant plus signe de vie.
« Monsieur le vicomte , dit enfin M. Levrault de plus en plus étonné, il paraîtrait que cette petite chanson a produit sur vous une impression un peu violente ?
— Pardon, oh ! pardon ! s'écria Gaspard se réveillant en sursaut. Mademoiselle , votre voix me trouble et me plonge dans des ravissements ineffables. Dois-je le dire? ce n'est pas vous que j'écoute alors, mais une adorable créature qui n'a fait que passer sur la terre, et qui vivra éternellement dans mon cœur. Elle n'avait pas seulement votre voix , elle avait aussi tous vos traits ; si je l'entends quand vous parlez, je la vois quand je vous regarde.
— Quoi ! monsieur le vicomte , s'éCria M. Levrault Avec une satisfaction orgueilleuse qu'il ne songea pas
'Jl-silîfliil:-
'"" ' ~ {9 Boit
SàCS ETTARCiSMlNS. - 47
|>luf8, on aurait pu croire qa'il ne lui restait pins qn*à s^ensevelir à la Trappe; dnq minutes après, il causait gaiement de choses et d'autres, léger comme un pinson qui ^ent de sécher au soleil ses plumes mouillées par fine ploie d'orage. Il avait dans Tesprit de Tentrain, de la verve, et dans les manières je ne saurais dire quelle grâce frelatée qui n'eût pas trompé les clairvoyants et les délicats, mais à laquelle le commun des martyrs devait se labser prendre aisément. Il effleurait tous les fujetsavec une facilité merveilleuse, et parvenait de loin en loin à faire oublier sa laideur. Il parla de la noblesse du pays, et ne dissimula pas à H. Levraultq|ie les plus grandes familles des environs étaient en ce moment absentes de leurs terres ; mais il en restait encore assez pour défrayer les loisirs du grand industriel. D'ailleurs, les maisons de Kerlandec et de Barbanpré ne le cédaient à aucune autre pour Tillustration et l'ancienneté.
Cependant il se faisait tard : M. Levrault offrit au vicomte de le mener jusqu'à sa porte en calèche découverte , attelée de quatre chevaux, conduite à la Dau*mont. Ga^ard répondit qu'il s'en irait à pied comme S était venu ; il ajouta, en attachant sur Laure un regard langoureux, qu'il avait besoin, pour apaiser son cœur, du silence des champs end<Mrmis. M. Levrault n'insista pas ; mais , avec le tact et la délicatesse du riche qui compte son or devant un pauvre , il exigea que Mont< flanquin» avant de se retirer, visit&t son château , ses
48 SACS ET PARCHEMmS.
remises , ses chenils et ses écuries. Il ne lui fit pas grâce d un appartement , d'une voiture, d'un cheval et d'un chien. Gaspard avait parlé de Téclat de son nom, ie ses relations avec les princes, de la faveur dont il jouissait à la cour : M. Levrault prit sa revanche en faisant sonner ses millions. Heureusement , le bruit n'en déplaisait pas au vicomte.
« N'oubliez pas, lui dit M. Levrault, que vous dînez demain à la Trélade. Je ne descends pas de 60defroy de Bouillon , mais je vous montrerai que ma table ei^ vaut bien une autre. »
Gaspard s'inclina devant Laure , pressa chaleureusement la main de M. Levrault dans les siennes , et se retira en déclarant que depuis la mort de mademoiselle de Ghanteplure il ne se souvenait pas d'avoir passé , même à la cour, une soirée si ravissante.
« Gomment le trouves-tu ? demanda M. Levrault à sa fille dès qu'ils furent seuls dans le salon.
— Je le trouve laid , répondit Laure sans détour.
— Eh bien ! reprit M. Levrault, on se fait vite à sa figure. Le premier coup d'œil ne lui est pas favorable; pourtant je conçois qu'à la longue on en vienne à le trouver beau. Et puis, un esprit!... des manières !... une grâce !... Il n'y a pas à dire, ajouta-t-il en fourrant ses mains dans ses poches , on est flatté de recevoir ces gens-là chez soi. »
M. Levrault ne devait pas tarder à découvrir que la Bretagne n'était pas précisément le pays qu'il avait
SACS ET PÂRCHEHIIfS. 49
rêvé. Les châteaux écroulés, les vieux pans de murs habillas de lierre, les tours habitées seulement parles chouettes et les orfraies « ne manquaient pas aux environs delà Trélade; mais les châteaux sur pied, avec châtelains ou châtelaines» foisonnaient moins que M. LevrauUneravaitespéré.Àinsi, les châteaux de Glisson, de Mortagne et de Tiffauge, qui lui tendaient les bras, an dire de maître Jolibois, n'étaient depuis longtemps que des monceaux de ruines. M. Levrault avait appris avec stupeur que toutes ces grandes maisons étaient éteintes , et qu'il fallait renoncer à la prétention de recevoir leurs descendants à sa table . Il était arrivé depuis près de deux mois , et la foule aristocratique promise à ses salons se bornait jusqu'à présent au vicomte de Montflanquin, au comte de Kerlandec et au chevalier de Barbanpré. Quant aux fêtes, quant aux réceptions annoncées à son de trompe par maître Jolibois , le fait est que , hors de chez lui , le grand industriel n'avait pas bu seulement un verre d'eau.
Le comte de Kerlandec était un fin matois qui se trouvait vis-à-vis de Gaspard dans la même position que maître Jolibois ; Gaspard lui devait quelques milliers d'écus hypothéqués sur la dot de sa femme et sur les brouillards de la Sèvre : car du domaine de ses pères U n'était plus question depuis longues années, et quand H. Levrault avait parlé du pigeonnier du vicomte , le brave homme ne croyait pas si bien dire, il ne se doutait pas de l'heureux choix de l'expression. Ennemi ds
^ SACS ET PÂncaSMINS,
la bourgeoisie, à laquelle il ne pardonnait pas dç $*6* lever et de s'enrichir, jeune encore d'esprit, fin railleur malgré ses soixante ans et la goutte assassine , le comte de Kerlandee avait saisi avec avidité Toccasion de rentrer dans ses fonds et de s'amuser en même temps aux dépens d'un bourgeois ricbe et sot. Enfin , comme il n'avait ni chevaux ni voiture, le comte n'était pas fâché de promener sa goutte dans la calèche de H.LevrauIt. ]Le chevalier de Barbanpré se prenait en effet pour un Mlescendant de Godefroy de Bouillon. C'était un vieux gentilhomme très simple, très pauvre, très gourmand, et qui eût donné pour un bon repas tout son arbre gé*néalogique. M. Levrault n'avait pas eu de peine à l'aitirer chez lui. Le chevalier allait souvent à la Trélade; on avait fini par remarquer dans le pays qu'il ne s^ rendait jamais après diner et que jamais il n'en sortait
^vanV
^ M. Levrault s'était bien présenté avec Laure dan quelques familles que lui avait désignées Gs^pard ; mais, soit que Gaspard, en pilote habile, les eût dirigés ù bon escient vers des parages où il n'avait pas de concurrence à redouter, soit qu'en réalité le bois d<mt on fait des gendres manquftt absolument dans ccftte partie <le la Bretagne, toujt>urs est-il que Laure et son père n'avaient pas découvert un seul gentilhomme à mariw. En dépit de ses trois millions , M. Levrault s^tait va partout accueilli avec cette haute politise qui peat passer pour un dédain; des cartes satinées , tânbrées;
SACS ET PARCBEMINS. 51
d^an easque ou d'une coui^onne , avaient répondu à toutes ses avances. Il avait beau multiplier autour de lui les séductions de la richesse , Montflanquin, Barbanpré, Kerlandec, étaient toute sa cour; aj.rès deux xn^is de séjour sous le del de la vieille Arnr jrique , il &e voyait se presser en foule autour de loi que Kerlandec, Barbanpré, Montflanquin. De ces trois courtisans , le vicomte était le plus assidu : il consolait M. Levrault de toutes ses déceptions. '
Gaspard , au bout de trois semaines , avait déclaré quil n'irait pas à Chantilly. Les courses étaient ajoui^ Qées à la saison d'automne. Graspard ne quittait plus laTrélade. Il arrivait le matin, et ne s'en allait que le soir. On devait lui savoir gré de n^avoir pas encore apporté ses pantoufles. Il avait fait de M. Levrault sa propriété, son bien, une chose à lui. C'était lui qui difigeait tout ; rien ne se faisait que par lui. Tous les soirs, avant de se retirer, il dressait lui-même le programme des excursions du lendemain. Il était de toutes les parties et de toutes les promenades. Il eût. été tout aussi facile de voir M. Levrault sans son ombre que de le rencontrer sans Gaspard. Yif, alerte, dispos, toujours «n belle humeur, le vicomte avait le secret de remplir la Trélade de mouvement, de bruit et de gaieté. Udonnait à M. Levrault des leçons d'équitation , lui racontait des histoires de la cour, caressait sa sottise, encourageait toutes ses manies. Il avait dressé p^ar Lsitm «n joli cheval qui s'agenouillait devant elle et la suivait
n^^jgfQtiKl-B^Ç^aïKC pas
'■■^■S*illfl4liaii™i^
-t.,J||^«LI|!t^#s qui
^ SÈ^«^î^ÇÏ?e son
^éÂnyit|S)À|i%>^ë£^iie sa
'""'"lïgd était isson Bar-
■à-vis ionoA
' SÂGS ET PARCHEMINS. S»
Pendant que M. Levrault se consumait dans son impatience, L^ure se piquait de plus en plus au jeu, Laure n'eût pas été touchée de l'amour du vicomte , elle souffrait de son indifférence. Si le vicomte eût demandé sa main , il n'est pas sûr qu'elle eût consenti à l'épouser ; mais elle s'irritait de lui entendre répéter sans cesse qu'il ne se marierait jamais. Elle ne l'aimait pas , c'est tout au plus s'il lui plaisait, et pourtant elle était jalouse de la jeune fille qu'il avait aimée ; elle était humiliée de la fidélité qu'il gardait à son souvenir. Enfin il arriva que l'attitude de Gaspard changea visiblement . Gaspard devint triste, fantasque, taciturne, rêveur. Il se troublait auprès de Laure, et l'on voyait bien que ce notait plus l'image de mademoiselle de Ghanteplure qui l'agitait ainsi. Il ne parlait plus de Fernande. Une sombre mélancolie avait tari sa verve, enrayé son entrain. Symptôme plus grave encore : à table, il buvait à peine et ne mangeait plus que du bout des dents. Ces changements n'échappaient pas à l'œil pénétrant de M. Levrault. Le vicomte ne s'était pas encore déclaré, mais sa passion se trahissait à tous les regards : les moins clairvoyants n'auraient pu s'y tromper.
Ivre de joie y M. Levrault touchait au but de ses espérances. Quant à se préoccuper de la passion du vicomte au point de vue du bonheur de sa fille , cet excellent père n'y songeait même pas. Seulement il pensait avec complaisance qu'un gendre si violemment épris se montrerait des plus accommodants le îour de
SACS ET PARCHEMINS. ÎKl
sentes dé leurs terres. Peut-être n'en serons-nous pas toujours réduits à la société du vicomte.
— Ma foi , ma ckère, tu es bien difficile. Un grand nom, une grande influence, une gran<ite passion pardessus le marché! Jolibois avait raison, ce Montfianquin est un caractère antique. On ne Taccusera pas, celui-là, d'avoir couru après notre argent. Je l'observe, sans qu'il s'en doute; je sais ce qui se passe en lui. Il avait jnré de rester fidèle à cette malheureuse Ghanteplnre. Il t'aime à son cœur défendant. Il en a des rcr mords, il s'en accuse, il en enrage ; mais il t'aime, c'est plus fort que lui. Ainsi, malgré les millions de ton père, tu inspires un sentiment romanesque, et tu n'es pas contente ; tu penx être épousée par amour, et cela ne te suffit pas. Grand merci ! tâche de trouver mieusi ; je t'en souhaite. »
Dans ces dernières paroles de ItL Levrault, il y avajt bien quelque chose qui chatouillait agréablement l'orfoeil ÛB saffile. Laure n'avait pas la prétention d'être une héroïne de roman. G'était, je l'ai déjà dit, un esprit très calme, et qui avait toujours envisagé le mariage comme une affaire d'ambition, comme une question de libre échange. Cependant il ne lui déplaisait pas d'inspirer une passion désintéressée, et de se senlir aimée pour elle-même. Ses amies de pension ne s'étaient pas fait faute de lui répéter qu'elle trouverait peut-éii'e quelque petit hobereau qui consentirait à l'épouser pour ses écus ; elle se figurait leur dépit s |
elles apprenaient jamais qu'an gentilhomme de haut lignage l'avait épousée par amour. La passion et le ' désintéressement du vicomte ne pouvaient être mis en doute , et Laure avait assez de raison pour se dire qu^une occasion pareille ne se présente pas deux fois dans la destinée d'une jeune fille affligée d'un million de dot. Gaspard n'était pas beau , mais ses armoiries étaient belles. Laure n'aimait pas Gaspard, mais c'était là le dernier des soucis de Laure. Il n'était jamais entré dans son esprit qu'elle dût aimer son mari. Ce qui la chagrinait, c'est que Gaspard n'était que vicomte ; elle eût voulu tout au moins un marquis. Le titre de vicomtesse n'était pourtant pas à dédaigner, quand on s'appelait mademoiselle Levrault, et qu'on se souvenait d'avoir vu son père auner du drap rue des Bourdonnais. Cn jour, en se promenant à cheval , elle s'était arrêtée devant le pigeonnier de Montflanquin. Sa vanité saignait en songeant à cet amas de vieux murs éboulés que Gaspard appelait pompeusement le château de ses ancêtres , mais elle se savait assez riche pour les relever. Enfin, Laure était forcée de reconnaître qu'elle n'avait pas l'embarras du choix. Les semaines s'écoulaient, et les grandes familles absentes ne se hâtaient pas de rentrer dans leurs terres. Vainement M. Levrault se montrait sur la route de Nantes en calèche attelée de quatre chevaux , conduite par deux jockeys coiffés d'une casquette de velours orange ; vainement il envoyait ses piqueurs promener dans les alentours ses
chevaux et ses chiens , avec ordre de dire , comme le chat botté , aux passants : Voici les chevaux et les chiens de M. Levrault ; vaineqient il étalait sa fortune par tous les chemins et dans tous les carrefours, rien n'y faisait ; la foule des visiteurs était toujours la même à la Trélade. Laure finit par se rendre à Favis de M. Levrault. U ne s'agissait plus que d'attendre la déclaration du vicomte. Aux soupirs que poussait Gaspard, il était permis d'espérer qu'on ne l'attendrait pas longtemps.
Ainsi, tous nos personnages nageaient dans la joie, et je ne sache pas que dans aucune histoire on ait vu jamais tant de gens heureux. Quelques jours encore , et M. Levrault mettait le pied sur la terre promise. Laure se voyait à la cour. Mons Gaspard n'avait plus qu'à étendre ses doigts crochus pour agripper le petit million dont il paraissait avoir quelque besoin. Maître Jolibois croyait déjà tenir ses quatre*vingt miile livres, et le comte de Kerlandecses quelques milliers d'écus. Le chevalier de Barbanpré pensait avec délices au festin de noces. Enfin , Galaor se berçait du doux espoir que le vicomte, une fois marié , penserait peut-être à lui payer ses gages. Les choses en étaient là, lorsqu'un incident imprévu vint brusquement en changer le cours.
Un matin, après déjeuner, Laure était soinie à cheval, suivie d'un serviteur. C'était la première fois qu'elle allait ainsi à travers champs sans être escortée de son père et de Montflanquin. Gaspard s'était offert à l'accompagner ; maïs M. Levrault, décidé, pour en finir,
58 SACS ET PÀECfiEMIKS.
à le forcer dans ses retranchements, avait retenu le vicomte, qqi ne s'était résigné qu'à regret, après avoir reçu rassurance que Laure dirigerait sa promenade du câté de Glisson : car, à Ten croire, le cÀté de Tiffauge était mal habité , et il craignait pour elle de fâcheuses rencontres. Docile aux avis de Gaspard , Laure avait d'abord côtoyé la rivière; puis, ennuyée bientôt des chemins trop connus, elle s'était jetée dans un sentier couvert qui coupait le vallon, courait sur les flancs du coteau et se perdait dans un bois de chênes. Percé d'allées étroites, courtes, enchevêtrées, ce bois était un vrai labyrinthe . Laure le traversa au galop, et s'aperçut, sur la lisière, qu'elle n'était plus suivie de Germain , qui, sans doute, avait perdu ses traces. Bien que mademoiselle Levrault ne fût pas une organisation très poétique, elle éprouva moins dlnquiétude que de joie en se trouvant seule au milieu des campagnes. Sans se préoccuper autrement des appréhensions du vicomte , elle rendit la bride et laissa son cheval aller à Uiventure. Il faisait une de ces journées sans soleil, un peu tristes, mais si charmantes, qui prôleat aux splendeurs de l'été les mélancolies de l'automne. La terre rafraîchie se reposait des ardeurs de juillet sous un del gris et doux, nuancé comme l'aile d'une palombe* Par quel enchantement Laure en arriv84-eUe à se mettre en communication avec la nature ? Gomment cette jeune fille , qui n'avait vécu jusque^à que d'orgueil et de vanité, eut-elle enfin une révélation confuse des beau*
&AQS ET PARCHEMINS, 59*
tés de la création ? Laut*e avait oaUié ses miilio&s et les armoiries de Gaspard. Elle voyait les blés ondaler h ses pieds, elle écoutait le chant des briises, elle aspirait Tair embaumé des prés ; son cœur se dégageait peu à. peu des ambitions mesquines qui, quelques heures auparavant, le remplissaient encore tout entier. C'est que la bonne et sainte nature a de mystérieuses influences auxquelles ne sauraient échapper les âmes les plus vebelles ; c'esÀ qu'elle a de muets enseignements d'une éloquence irrésistible : le spectacle des oMivres de Pieu en dit plus sur le néant des vanités mondaines que toutes les oraisons fufièbres deBossuet et de Massillon. Malheureusement, le mal était profond chez Laure, et la pauvre enfant ne devait pas tarder à reprendre les liens misérables sous lesquels l'éducation avait étouffé xcms ses bons instincts.
Laure chevauchait ainsi depuis quelques heures au gré de sa monture , sans se douter qu'avec son ama^ zone, son chapeau de feutre et scm voile vert, seule et libre, en plein air, perdue au milieu des genêts , elle était cent fois plus aimable que dans le salon de son p^. Quand elle voulut se diriger vers laTrélade, elle^ essaya vainement de s'orienter ; elle était égarée dans^ un océan d'ajoncs et de bruyères. Après avoir erré quelque temp<% encore au hasard, elle crut reconnaître les abords d'un sentier dans lequel Gaspaurd l'avait un jour empêchée de pénétrer, en le lui signalant comme un passage périlleux, coupé de fendrières et menant à
|aitteâ^3a*%!ispnt
i*i!flii?iii"°"
àiaure t fille, ^chait ^^^c^^ji^^t^e une p J^ !^^vease ^dont gôiade-
— Comment ! s'écria Laure , ' tu n^as pas entendu parler du chemin du diable ?.
— Faites excuse, ma belle demoiselle, j'en ai entendu parler par M. le curé ; mais je ne Tai jamais vn.
— Tu sais du moins que ce sentier n'est pas sûr, qu'il mène à des marécages où il ne fait pas bon de s'aventurer î L'an passé, une bergère comme toi s'y est perdue avec sa vache.
— M'est avis , répondit la petite , que vous voulez vous gausser de moi. Ce sentier est aussi sûr que la route de Nantes : pour en sortir vivant, il suffit d'y entrer en vie.
— Eh bien ! demanda Laure étonnée, où donc ce chemin mène-t-il?
— A notre ferme , ma belle demoiselle , et au château de La Rochelandier. »
A ces mots , la petite fille s'enfuit à toutes jambes , pour courir après sa bête , qui se régalait dans un champ de luzerne.
Laure était toujours à la môme place, cherchant un sens aux contes de Gaspard et n'en trouvant aucun. Il fallait que ce château de La Rochelandier, dont le nom venait de frapper son oreille pour la première fois, ne fût qu'un monceau de ruines , comme les châteaux de Tiffauge, de Mortagne et de Clisson ; autrement, Gaspard n'eût pas manqué de le porter sur la liste qu'il avait remise à M. Levrault quand il s'était agi de nouej des relations avec la noblesse des alentours. Ce château
ei SACS ET PARCHEMINS.
était inhabité, cela ne laissait pas Fombre d'un doute dans Tesprit de Laure ; mais pourquoi Gaspard lui avait-il signalé ce sentier cMime un passage dangereux ? Pourquoi ce nom de chemin du diable ? Pourquoi cette histoire d'une pastoure et de sa vache s'abîmant dans les fondrières ou dans les marécages ?
Après quelques minutes de réflexion , Laure cingla d'un coup de cravache le flanc de son cheval et s'enfonça dans le chemin qui menait au ch&teau de La Rochelandien
Après W£k temps de gatop sor im terrain ferme et «ni, mademoiselle Levranlt débonchaitâans nnefallée étroite, et s'afrétait au jÙBà d'sndirf^an ^ni, bien que nnlilé i^r I^ sns , gardait encore foelqiie chcse de «eignenrial , et se caarrait dans sa Tétnslé coamfe «n ^dalgo daas son santean troirf. La nature , tonjours iMenfaisantey sraitmis sur tomes ses blessures un «pfHtreil de Yontore et de flenrs. Les joncs , les sanlës , les i^enlSyCroîssaiGsildaastesfossésoÉ chantaôie&tles rainetles. Le Uerre et les ronœs grimpaient }naqn*aa front des toors; de tootes tes fenêtres , de tintes^ les >€reiiasses, pendaientdeslenfEèsdecrvreDeUes^éemfflepertuis et de pariétaire. Un perron de dix degrés montait fièremettt de la eonr dans le^rastilHiIe. Les alen-
tours étaient agrestes, même un peu sauvages. Les fabriqu s et les manufactures n'avaient pas pénétré jusque-là. La Sèvre ne réfléchissait que le luxe de ©es ombrages. Le village, qui s'étendait à deux portées de fusil du manoir, n'offrait à l'œil qu'un éparpillement de fermes isolées, ralliées autour d'un clocher rustique. En ce moment, la vallée était déserte ; le château lui-même semblait inhabité. Rien ne trahissait la vie à l'intérieur; pas un bruit, pas un mouvement, pas un filet de fumée bleuâtre s'élevant en spirale au-dessus du toit. Par la porte ouverte à deux battants , on pouvait voir l'herbe pousser en paix entre les pavés de la cour et jusque sur les marches disjointes du perron. Si cette demeure n'était pas vouée à un abandon définitif , elle devait appartenir à l'une des familles absentes dont le vicomte avait parlé ; mais , encore une fois , pourquoi donc te vicomte availril dénoncé comme dangereux, coupé de fondrières et aboutissant à des marécages , un sentier inoffensif, tapissé d'une herbe fine et drue, et qui conduisait sans encombre les gens dans ce joli vallon, au pied de ce manoir solitaire? Pourquoi le nom de La Rochelandier n'était-il jamais sorti de sa bouche? Tout en faisant ces réflexions, mademoiselle Levrault ne pouvait s'empêcher de comparer la physionomie piteuse du petit castel de Montflanquin à la mine haute et fiëre de ceC!^ habitation féodale. Autant eût valu comparer une taupinière avec un nid d'aigle.
Laure était descendue de cheval, et, relevant sa jupe
d*amazone , avait hasardé quelques pas dans la cour pour examiner de plus près Técûsson sculpté au-dessui de la porte. Le spectacle des créneaux et des tours avai^ suffi pour la distraire de la contemplation de la nature; ., la vue d'une pierre armoriée venait d'effacer à ses yeuiR toute la poésie des landes et des prés. Elle allait se retirer, quand une dame du plus grand air parut sous h vestibule et s'avança sur le perron. Le premier mouvement de Laure fut de s'enfuir ; la noble châtelaine w lui enlaissa pas le temps.
« J'espère, Mademoiselle, dit-elle avec un aimabte sourire, que ce n'est pas ma présence qui vous fai peur? Je ne me pardonnerais de ma vie d'avoir etfa rouché tant de jeunesse, de grâce et de beauté.
— Madame, balbutia Laure plus rouge que la fleur du grenadier, excusez mon indiscrétion ; j'avais tou lieu de croire que ce château était inhabité.
— Eh bien ! Mademoiselle, vous voilà punie de votn2 étourderie, car vous êtes ma prisonnière. Vous ne refuserez pas de vous reposer un instant chez la marquise de La Rochelandier. »
Et la marquise tendait sa belle main blanche à te jeune fille pour l'inviter à franchir les degrés do
perron.
Mademoiselle Levrault ne s'était jamais vue à pareille fête; sans se faire prier davantage, elle prit U main de la marquise , qui l'introduisit dans un vaste salon où né respirait pas l'opulence , mais où l'on re-
6C SACS Et PARGff£lIIIS.
trouvait mcove les vestiges d^me splendeur évanouie. Tons les dessus de p^ne «représentaient des fêtes galantes à la manière de Wattean, de Lancretel de François Bracher. La cdiemiBée, large et de niaii>r& blanc, était snrmonlée d'une glate dont le cadre, formé d*efttrelacs, se terminait par nn foniUis de branchages, de nids de toarterelles et de canaris sculptés ; tout cekt &né, ébréché, enfÉraé. Les diaises et les fauteuils étaient couverts de hou;»esbiandie8,destinéesÀ voiler plutôt qu'à prévenir les injures du temps. Les tapisseries de haute lice, qui cachaient les murs, auraient eu besoin de quelquesreprises. Jepense aussi que quelqn^is meubles de plus ne se fussent pas trouvés mal à Taise dans cette immense pièce, dont les portraits de famille composaient le plus bel ornement. Tous les La Roche* landier étaient là, dans Jeuxs taifa«s gothiques, bardés de fer ou chamarrés d'hermine, plaqués de croix, barielés de cordons. Parmi les figures de femmes, une sur • tout attira les regards de Lanre. Cl'était une grande dame habillée enbergèrensamargo^ robe de moire, avoc paniers et tonnelet, talons rouges, houlette en main et petit chapeau sur le coin du chignon. Elle se tenait gravement au milieu de ses moutOBs, et près d'eUe, sur la même toile, un La.Rochelandier en casaque de velours gorge de pigeon etàpélerÎAe, avec un chapeau en lampion snr ia tète, loi présentait de l'air le plus respectueux un^ lapin bhmc tapi dans une corbeille de roses. Le portrait de lamarquise n'eût pas déparé cette
SÂCSfiTPARCffEMINS. «7
«ofleelkm de visages a? istocratiques. Quoiqu'elle eAt passé depuis tengtemp» la pT^aière et même la se> coflde jeunesse, li marquise était belle ^core« marchait la tête haute, la poitrine en avant, et avait le port d'une reine. Tout révélait en elle rinstiact de la domination. Ses lèvres, qui souriaient avec une grâce infinie, sem- Uairat pourtant faites pour exprimer plus volontiers le dédain que la bie&veillance. L*orgiieil de la race coulonnait son front. Un œil obsenrafteur eût deviné, en la voyant, une de ces feamies, charmantes par calcul, im* périeuses pur nature , que JAm a créées pour régner moins par les séductions de la faiblesse que par la souplesse de l'esprit et l'énergie de la volonté.
A peine entrée dans le salon , Laure déclina le nom 4e son père, et Dieu sait ce qu'il lui en coûta pour pro»nonc«r ces simples paroles : Je sais la fille de M. LevrauU, sous le feu croisé des regards que tous les por^ traits de Camille paraissaient attacher sur eUe. Il lui sembla qu'è ce nom de Levrault un sourire narquois partait comme une flèche de chaque cadre et venait ia frapper droit au cœur. Puis eUe raconta par quel hasard elle s'était trouvée seule an milieu des campagnes, 6t comment la curiosité l'avait poassée jusque dans la ^cour du château.
« Quoi! Mademois^le , s'écria la marquise^ vous 'êtes la fille du riche industriel qui est venu s'établit & iaTrélade? On n'a souvent parié de monsieur votre père. Je sais qu'il a visité plusieurs familles des envi-
rons. Je vans Tavoue, j'avais compté que le château de La Rochelandier ne serait pas le dernier où M. Levrault se présenterait. Ce matin encore ^ je pouvais m^étonner que monsieur votre père en eût décidé autrement; à cette heure, je le regrette.
— Madame la marquise , dit Laure avec empressement, mon père est moins coupable que vous ne pourriez le croire. Nous sommes étrangers dans ce pays. La personne qui s'est chargée de nous diriger dans le choix de nos relations ne nous a jamais parlé du château de La Rochelandier. Votre nom n'a pas été prononcé une seule fois à la Trélade depuis que nous Thabitons.Voilà une heure au plus que je dois au hasard de Tavoir entendu pour la première fois. C'est qu'à coup sûr le vicomte de Montflanquin ne vous sait pas de retour dans vos terres , autrement j'aurais peine à comprendre...
— Pardon , Mademoiselle , reprit la marquise Tin* terrompant ; est-ce que la personne qui s'est chargée de vous diriger dans le choix de vos relations serait par aventure...
— Le vicomte de Montflanquin , oui , Madame.
— Je m'explique très bien , répliqua la marquise avec hauteur, que le vicomte de Montflanquin n'ait pas été tenté d'ouvrir à monsieur votre père les portes d'un château dont il n'a pas les clefs. Mais, MademoiseHc, ajouta-t-elle gi émeut, si M. Levrault ne s'est présenté que dans les maisons où le vicomte a ses entrées , vous ^vez vivre ici dans une solitude à peu près absolue.
— H est vrai , madame la marquise , que nous ne voyons pas beaucoup de monde , répondit mademoiselle Levrault, qui commençait à dresser les oreilles. Nous sommes à la Trélade depuis près de trois mois , et le cercle de nos connaissances se borne Jusqu*à présent, au vicomte deMontflanquin, au chevalier de Bar banpré et au comte de Eerlandec. d
 ces mots , la marquise partit d'un éclat de rire si bruyant, qu'on eût dit un bruit de cascade. Elle se tor« dait dans son fauteuil , tandis que Laure la regaixlait d'un air embarrassé et ne savait quelle contenance tenir.
— Mille excuses , Mademoiselle « dit enfin madame de La Rochelandier quand son accès d'hilarité fut ua peu calmé : j'ai mauvaise grâce de rire devant vous des personnes que monsieur votre père reçoit dans son in« timité. Gela ne m'arrivera plus. Promettez-moi seule* mentdene pasjugerdela noblesse de Bretagne d'après les trois échantillons que vous venez de me citer.
— Mais, madame la marquise, le vicomte de Mont« flanquin nous a dit que les maisons de Kerlandec et de Barbanpré ne le cèdent à aucune autre pour l'illua» tration et l'ancienneté , et j'aurais cru que le vicomte de Montflanquin lui-même représentait avec ces deu^ gentilshommes l'élite de la noblesse du pays?
— Tenez, Mademoiselle, parlons d'autre chose, rô* pondit la marquise se maîtrisant à peine, sinon je vais me reprendre à rire, et cela méfait mal, outre que c'esC inconvenant. »
L&^dessus , au grand regret dé Laure, elle changea le cours dei réntretien. Mademoiselle Levranlt, dont la défiance et la* curiosité vendent d^étre singulièrement éveillées au tajet du vicomte , essaya vainement de remettre son nom sur le tapis ; la marquise se renferma dans cette réserve dbstinée qui est la pire des indiscrétions. En revanche , elle combla la jeune fille d'attentions de tout genre, et se montra pour elle d^une grâce exquise , d^une bon^é parfaite. CUe srait cette haute aristocratie de manières qui relève teprix des moindres prévenances, firappe à son coin la menae monnaie de la politesse courante, et d'un brin demuguetsaitfaireun épi de diamants. Les compliments ne lui coûtaient rien ; mais la flatterie, en passant par ses lèvres, peuvait être prise pour la fleur de la vérité. Un serviteur avait apporté un plateav diargé de fruits et de sirops. La marquise voulut servir ^le-méme la jeune amsaone, et s*en acquitta avec une courtoisie qui toucha vivement la vanité de mademoiselle Levrault. Fuis elle la promena sur les plates-formes du château et dans les allées d'un parc qui, sans être considérable, était charmant , grâce aux soins qu'il n'avait pas reçus deimis plus de vingt ans. Rien ne rappelait , dans cette haBitation , le luxe et le faste de la Trélade. Au contraire, tout 7 ressentait l'abandon et la pauvreté ; mais aussi on y retrouvait à chaque pas les traces authentiques d^une longue suite d'aïeux, et Laure eût donné volontiers, pour ces écussons, ces nortraits de famille et ces
> • > 1 , • ' If
tours créneléeS) laTrélade, la meute et les dix chevaux de son père, avec Barbanppé, Kerlaudec et Montflanquin par-dessus le marché.
Les heures s'envolaient. Mademoiselle Levrault, que la marquise avait ramenée dans le salon, se leva pour prendre congé.
« Je vous reverrai, n'est-ce pas? dit la marquise d'une voix caressante.
— Soyez sûre, madame la marquise, que mon père s'empressera de venir vous offrir ses hommages et vous remercier de l'accueil que j'ai reçu au château de La Bocheiandier. Pour moi , je n'oublierai jamais votre aimable hospitalité.
— Vous direz de ma part à M. Levrault <|u'îl a une fille adorable. J'avais entendu parler de sa richesse, et pourtant j'étais loin de me douter qu'il eût un trésor si précieux. Mais , j'y pense. Mademoiselle , ajouta la marquise se ravisant, vous ne pouvez pas retourne seule à la Trélade. Nos sentiers vous sonlinconnus, oc tout au moins peu familiers. Attendez, pour partir, quft mon fils soit rentré-; Gasion se fera un plaisir de vous accompagner.
Jusque-là madame de La Rochelandier n'avait pas dit un mot de son fils. A cette lérékytion inattendue, mademoiselle Levrault tressaillit. Presque s^ même in>stant, le galop d'un cheval s'arrêta dans la CAur, et, au bout de quelques secondes^ un jeunehomma entra dans le salon* âon visage était doux ei fier« L'i&teUigenoe
rayonnait sur son front, qu'encadraient négligemment des touffes de cheveux blond cendré. Bien qu'il fût au printemps de la vie, son regard triste et son air souffrant accusaient de secrets ennuis. Grand , mince , élancé, il était vêtu avec une élégante simplicité et paraissait avoir vingt-cinq ans au plus. Laure, en Tapertevant, comprit enfin le sens et la moralité des fables deMontflanquin. Ce fut pour elle comme un flot de lumière éclairant tout d'un coup les ténèbres du chemin du diable. Gaston n'avait eu qu'à se montrer pour dévoiler Gaspard. Il s'inclina gravement devant la jeune fille, et baisa la main de la marquise avec une tendresse mêlée de respect.
« Gaston , dit la marquise , vous ne comptiez pas trouver, en rentrant, une si jolie fleur épanouie entre vos vieux murs. Remerciez le hasard qui vous a ménagé cette agréable surprise. Mademoiselle Levrault veut bien vous permettre de l'accompagner jusqu'à la Trélade. Si vous voyez M. Levrault, vous lui ferez mes compliments, j»
Gaston , qui connaissait tout l'orgueil de sa mère , jeta sur elle un regard curieux; puis, se remettant aussitôt :
« Mademoiselle, je suis à vos ordres. Mon cheval est encore tout soUé et bridé; nous partirons dès que vous le voudrez.»
Mademoiselle Levrault fit tous ses efforts pour épargner cette corvée au jeune marquis. Si on l'eût prise au
mot, je crois qu'elle eût été un peu désappointée. Heureusement il n'en fut rien, et la marquise insista tellement que Laure dut finir par céder. Gaston, par politesse, n'avait pas cru pouvoir se dispenser de joindre ses instances à celles de sa mère. Madame de La Rochelandier les accompagna jusqu'au pied du perron, les vit monter à cheval, les suivit des yeux à travers la vallée, et ne rentra qu'après qu'ils eurent disparu dans les profondeurs du sentier. Elle avait , en rentrant , l'air satisfait d'une personne qui n'a pas perdu sa journée.
Certes, un poète, ou tout simplement un rêveur, qui eût aperçu ces deux enfants chevauchant côte à côte le long des traînes, sous le ciel embaumé des prairies, n'eût pas manqué de s'écrier : Voilà deux amoureux qui passent. Et peut-être son cœur se fût abîmé dans la mélancolie d'un lointain souvenir. Moi-même, si j'étais libre d'obéir à ma fantaisie, je dirais que cesfdeux jeunes gens en arrivèrent doucement à se sentir attirés l'un vers l'autre, j'essayerais de retrouver les accents de la jeunesse pour chanter le doux poème des tendresses écloses à l'ombre des bois, sur le bord des ruisseaux, dans le creux des vallons. Par malheur, cette histoire n'est pas une idylle, et je plains de toute mon âme ceux qui s'obstineraient à chercher dans ce récit la fraîcheur, la poésie et la grâce des sentiments.
Veut-on savoir ce qui préoccupait mademoiselle Le-
vrault pendant que Gaston chevauchait près d'elle ? Ce
n'était ni la bonne mine de ce jeune, homme, ni l'élé-
n SACS ET FJ^aCHEMINS.
^nce de sa tournure , ni la tristossie de son regard«^ c'était son titre dBjnar^uis. Elle reconnaissait bien que Gaston était plus jeune^ plus beau , mieux tourné que
Montfianquin; mai&avaût tout Gaston était. nisrquis:^ Mantflanqnian!était4|iie vicomte. JSlle^se souciait asses^. x^m de la. valeur pecsoonelle de soacompagnoa ;.maife. 11 souriait à sa vanité de rentrer à> laTrélade. av^e xuki. nrarquisû Et pui6^> qnel.ooup^de'foudre pour Gaspard l Elle jouissait par. anticipation d&^ sa stupeur et de son « dépit. Dérober aux regpJHkderLaure un jeûnent beau; garçonqui pouvait devenir unleune^t beau mari, Laure n'était pas. fille à s!en plaindra.; mais^ tebir un.maïquistsous le boisseau.^ voilà ce. qçe Laure ne pardonnait^ point. On juge si. de pareilles méditations étaient faites pour appeler Pamour. Qiiant au jeune La Kochelandier^ «^ pendant x}u'iLcbevancbait.prèade.Laaire dans des seOf^ tiers si étroitSf qu» parfois soni-visaga était effleuné pur le voile de Tamazone, il songeait malgré lui aux millions de M. Levrault, et ,. oomme. Gaston avait rftme délicate et fière, cette préoccupation aurait suffi pour fermer son. cœur à Tamour^ si.ramonr se fût avisé de rdder autour de son cœur. Tout en. souffrant de sa», pauvrejté^ il la respectait et n'eût voulu pour rien au monde Thumilier devant l'opulence^ iiussi avait-il pria vis-à-vis demademoisdle Levrault une attitude froide, compassée, même un peu bautaine. Si elle eût été pauvre comme lui , à coup sûr il eût remarqué sa jolie taille et sa îolie figure : car Laure était vraiment jolie;
âULÛ^. tandis qu'elle ne voyait en. loi (p'aii;miiniiûsv il.ne vûjjait en elle que la fille d!unimiUionnaice^.
Le$< choses ainsi posées^ Un'ést«Qa«r.bdSDin.d'ajput6r. qfie la^pfeonenade de Lauria et de Gaston' n'avait', rien de.bien sentimental». GeluicyiieùtécontAidemère! les haies en. eût été pann sa courte honte. MadeœciseUe' Levrault,»qui(teaaitii|}rouverau4nai;qni5 deLttRocher landier qjii'^elle n^tait^pas la.fille d'un anden marchsmd* da diai^noommade méchantes, langues «nicépands^ent peutxôtse la,bmit>dans. le. pays^. parlait à tart.et.àitrai»' vens de.s65:liais0ns.avec.le& filles de la plusrhaute aristoei:atib..Ses..anciennes compagne&de.pensiân^qpleUe^ détestait si cordialement, étaient touteS'dâYenues>s6S-* amies intimiez .Gaston, ^en récootant^oie. pouvaitparf ois s'empécher de. somire. Elle essaya.de ramener^ pan d'insensibles détours , à s'exprimer sur le compte de. Montflanquin; mais Gastonimita la réservée et la dis*crétion de sa mère. Seulement , quand LaureTinterro*gea sur mademoiselle de Ghanteplure , il se mordit les lèvres et ne réprima pas sans peine un mouvement de folle gaieté. Après deux heures de marche , ils aperçurent enfin , à travers le feuillage , le toit de la Tré*. lade.
« Mademoiselle , dit Gaston , qui ne se sentait pas tourmenté du désir de présenter ses hommages h M. Levrault, voici votre demeure. Ma mission est terminée; si vous le permettez , je n'irai pas plus loin. »
Laure l'entendait autrement. La présence du marquis
''tI - ** JIQI Ihi fl0 W ^ft ^B ^k«hB ^ **
«!»§(« en
''îî*i"s#i
'cie- Jllan- ■Bkila
" ' SffwHjGI &((&' les "" ' l'^ jj'lSiPuilii
iû. '-^9^^^«^'M - n M IB «« M . 69 .
t ■ t ■ If ^1 j ^^®!^>^<#l$e et
il? I> > " "
':lt;^3t:
ce spectacle, unique, je le crois, dans les annales de la pêche,.
Après s'être assuré que Laure se dirigeait du côté de Glisson et tournait le dos an château de La Rochelandîer, le vicomte, plein de sérénité, était allé rejoindra" M. Levrault sous les arbres du parc. M. Levrault avait passé la nuit à combiner les manœuvres qui devaient avoir raison de Gaspard : car le brave homme ne pensait pas pouvoir s'y prendre avec trop d'adresse et d'habileté, tant il craignait que sa proie ne lui échappât. Pour préparer les voies et faire un pont d'or au vicomte, il commença par l'entretenir de ses projets avec une apparente bonhomie. C'était son rêve de marier sa*fille «n 'Bretagne, et d'acheter une grande propriété dans les environs delaTrélade. Ce pays lui plaisait. Xe mari dé Laure devait être de ncAle race ; quant â la fortune, on l'en tenait quitte, et, si pauvre qu'il flit, si délabré que fût son castel, on se faisait fort de relever ses tours «t de reconstituer le ^fief de ses aïeux. De temps en temps, M. Levraiïlt sinterrompait pour demander l^vis de 'Montflanqûin. —Qu'en dites-vousî — Que vous en semble? — 'Monsieur le vicomte, n'ai-je pas raison? — M. le vicomte écoutait d'un air distrait, hochait la'tête, et répondait ù peine; il voulait ménager ù ce vainqueur la satisfaction d^nfoncer des portes ouvertes, de foudroyer des bastions démantelés , et de réduire une place sans garnison Après avoir exposé ses projets» M. Levrault aborda, par une transition ingénieuse/ l'a-
:SA€S^£T^iyRCHEMINS. 79
"^enir et ladestâHéeduTicomte. Il ^'étonnait, ilne corn-» prenait pas que Tbéiitiep d'une si grande famille se con- • ^ , jdamnàt, dé gaieté Ae cœur, à rinaction, à robscurité, au lieu de cbercberile&' moyens de rajeunir Véclal de sa maison . Le vit imérôt , 1 Wection presque paternelle iqu^il portait à &e;q)ard, rautorisâient à lui parler avec ifiévérèté. ^Eh bien ! Gaspard était eoupdble ; Gaspard , ep alàbaiidonaiant lui-^méme, trabissatt du même coup la m^oire de tous sea ancêtres. QuVn devaientpenser hs ombres concernées des'^Baudouin et des'Lusignan ? L'ancien marcband de drap -delarue des Bourdonnais traita' toute eectte* partie de son diseours avec une ma- ^ gn^eence de langage ' dont j e il^essay erai pas de donner une idée ; «n Rofaan ne se • fût pas ' exprimé 'avec plus d'éloquence aur les devôÎTs qu^mpose un grand .nom . iH. Levristtlt s'admirait hii-^même , et jouissait de l'attitudeafiaîsséedeOaspaitl/Gaspftrd, comme écrasé fious lepoids des dvrre^véf ités qu'on lui laisàit entendre, laarchait la tète basse "et s'arrêtait de loiu^en loin pour i porter sa main à son front. Par-ci , par-là , ' le madré xsompère hasardait >bien quelques répliques. Pour irritter l'attaquevil disputait'pied à'pied le terrain,iie rom- :pait qu'à regret^ etreprenalt parfoisrevadtage qu'il avait perdu. Enfin, il vint un indtaût où, sûr désormais de jon foiomplie,'M.^Levrault s'avan^ça dans la discussion icomme un hippopotame à traversles roseaux qu'il broie sur «on chemin. Le vicomte fut obligé de confesser humblement sa défaite .
. « Vous avez raison, Monsieur, je suis forcé de le reconnaître, s'écria-Ml avec un geste de résignation. A votre voix, la lumière est descendue dans mon esprit: je comprends que j'ai failli à tous mes devoirs, Plût-à Dieu que je vous eusse rencontré plus tôt! Eclairé, dirigé par votre haute intelligence, je n'aurais pas consumé dans l'oisiveté les plus belles années de ma jeunesse. A cette heure, il est r* jp tard. En me ralliant à la branche cadette, j'ai brûlé mes vaisseaux. Je n'aurais qu'un mot à dire pour attirer sur moi les faveurs de la cour ; mais ce mot, je ne le dirai pas.
— Je vous approuve , monsieur le vicomte Ce n'est pasunLevraultqui vous conseillera jamais une lâcheté. J'apprécie la délicatesse de votre belle âme. Vous ne voulez pas qu'on puisse vous soupçonner de vous être rallié par calcul, dans une arrière-pensée d'intérêt personnel. Vous réservez votre influence pour vos proches, pour vos amis, et ne demandez rien pour vous-même. Un Montflanquin se donne, il ne se vend pas. G'estbeau, c'est grand, c'est chevaleresque; à votre place, je n'agirais pas autrement. Heureusement, monsieur le vicomte, vous avez un moyen honorable et sûr de restaurer votre maison, et de prendre dans le monde le rang élevé qui vous appartient.
— Ce moyen. Monsieur, quel est-il? demanda Gaspard avec un sourire d'incrédulité. Vous m'avez fait l'honneur de visiter ma vicomte ; vous savez aussi bien ^ue moi ce que m'ont laissé les révolutions.
SACS ET Parchemins. i i
— Monsieur le vicomte , repartît M. Levrault d'i i ton solennel, le temps n'est plus où la noblesse et i bourgeoisie vivaient entre elles comme cbien et chat : passez-moi ces expressions empruntées au vocabulaii : des petites gens. Autrefois rivales « la noblesse et 1 1 bourgeoisie se sont réconciliées à Tombre du trdne d ; juillet. Ces deux grandes puissances tendent chaqu ! jour à se rapprocher davantage ; il n'est pas rare de le i voir se donner la main, mêler leur sang, confondre leurii intérêts et se prêter un mutuel appui. Un gentilhomm(! ne croit plus déroger en épousant la fille d*un riche banquier ou d'un industriel. Je connais vos sentiments, monsieur le vicomte ; vous n'avez jamais songé & vous élever contre ces alliances qui deviennent de plus en plus fréquentes, et sont comme un trait d^union entre le passé et l'avenir de notre beau pays.
— En me ralliant à la dynastie de 1830, répliqua Gaspard avec gravité, je crois avoir témoigné hautement quelle est ma façon de penser là-dessus. Pourquoi mi suis-je rallié, sinon pour inaugurer ce système de fusioi entre la classe bourgeoise et la caste nobiliaire? Il f ail ai que l'exemple partit de haut ; je me suis offert. J'ai tou jours honoré la bourgeoisie. Je n'ai jamais fait mystère des sympathies qu'elle mlnspire : je n'ai pas attendi qu'elle fût au pouvoir pour les manifester. J'estime soi travaux ; je m'incline devant ses vertus. Fille de ses œu vres, c'est elle aujourd'hui qui règne et gouverne ; ett représente les forces vives de la nation ; elle est elle.
même une anstocratie dont les titres sont inscrits à chaque page dans le Mne d*or de la France.
*— Il est bien entendu, ajouta M. Levrault, que nous ne parlons pas icideicette classe intermédiaire qui tient encore au peuple 'par ses mœurs et par ses besoms , mais de la haute banque , delà grande industrie , qui représentent ^seules ^aristocratie nouvelle. Eh bien! monsieur le vicomte, pourquoi ne cherch«rîez-vouspas dans les rangs decétteboui^eoisie, à laquelle vous reridez pleinement justice , une alliance qui vous permit de relever et de soutenir^ ïéctat de m)ire nom ?^V<wls^ae pouvez pas pleurer éternâlement mademoiselle de tJhanteplure.lîîos devoirs' icî4)as ne se bornent pas à ensevelir nos morts, nous «vous autre chose à faire. 'Moi qùi-vous-parle, î%vais' un' fils; % perte de cet ange ne m'a pas empêché de gagner trois nàilIions.MademoiseUe de Chanteiilure è'est noyée : sans doute c'est un mal- ' heur; mais toutes les'larmes devos'jeuxne la rappelleront pas à Fexistence. Vous avez juré de lui rester fidèle ; tous les amoureux ont fait le même seraient. Monsieur le vicomte, le temps est venu pour vous d'aborder la vie par son côté sérieux. Dieu- ne nous a peis mis sur la terre pour pleurnicher comme des enfasïls. Vous avez à perpétuer votre race ; l'héritage d'un gra&d nom impose à celui qui le reçoit l'obligation de Je transmettre. Écoutez donc ce que vous disent par ma Toix les'Montflanquin , les Baudouin et les Lusignan : Vicomte Gaspard , il faut vous marier. »
Tout en eautant, ils s'étaient dirigés du cdté da châleau et ayaient ftsi psrentreraa salon. A ces mots, «•*^ il &»t vous marier, — Ga^rd se laissa tomber idansion fiuileuil£l«acha:»aitéte«iïtre ses mains. Ildejaeura lo<ii|^eaQips ainsi, pendant qne M. Levrault, debout , immobile , les bras croisés sur sa poitrine , le contemplait d'un œil yicUmeux.
« Je ie liens ! » se disait le grand industriel, ivre de ibonhair et d'orgueils — « Il est pris! » se disait Gaspard,' qui riait 4afls>sa. barbe etpétillait de joie.
« Le ciel m'en eKMémoin,8'éma le vicomte d'une voix étouffée. Jamais l'ambition in'eAt triomphé dans mon (MBur du souveni» deimadeBmselle de Gbanteplure. «Que.mefont, À9ioi,ile8honnenfs, laridiesse, lasplendeur de > ma race , Véciaiféei mon. blason ? i^érisse dans :la.mémoire;dealionnBA&lenom defMoatflanquin plutôt .qiie.dafi;la mienne Ie'.doux:flom de^famande! Oui, J'avais juré dalui.rester fidèle 9mats,liéla6 ! te diamant entame le diamant, et L'amâur.m'a rendu parjure. »
Et, Gomme effrayé de l!aveu( qui venaitde lui échapper, il colla :son fnont.oontre leidesdu fauteuil où il ^tait assis, afin de dérober son trouble- et sa honte aux .legards de M., Levrault.
« 'Eh .bien ! moosîfiur le vtconle.,' va peur l'amour ! 3*écria gaiement le grand muiufacturier. Ce n'est pas le premier tour de ce genre qu'aura joué le petit dieu .malin. Laure, qui. sait son histoire de France sur le beat du doigt, m'a souvent parlé d'un roi que l'afuour
de sa dame poussa à reconquérir son royaume. Va pour l'amour, monsieur le vicomte! Pourquoi rougir? pourquoi baisser les yeux? pourquoi dérober à ma vue ce noble visage? Levez la tête, héroïque jeune homme. Assez longtemps vous avez souffert , assez longtemps vous avez combattu ; mademoiselle de Ghanteplure n'a plus rien à vous demander. Si ses mânes ne sont pas satisfaits , je ne sais pas ce qu'il leur faut. Parlez->moi, complétez l'aveu de votre flamme , confiez & votre vieil ami, à votre vieux Levrault, le nom de la beauté qui a su vous charmer. Quelle qu'elle soB, je réponds de votre bonheur. Quelle famille ne s'empresserait de vous faire place à son foyer ? quelle femme ne serait fière d'avoir dompté un cœur tel que le vôtre? quel père ne serait heureux de pouvoir vous nommer son gendre ? »
Comment Gaspard eût-il résisté à ces paroles entraînantes? Il se leva tout d'un jet, comme les diablotins à ressorts quand on ouvre la botte où ils sont comprimés. La félicité des élus rayonnait sur son front ; il parut un instant comme transfiguré. Il fit quelques pas vers M. Levrault, qui attachait sur lui un œil fascinateur; sa bouche était prête à laisser échapper le secret de son âme , quand tout à coup la porte du salon s'ouvrit , et Laure entra fièrement , suivie du marquis dé La Rochelandier.
À cette brusque apparition, Gaspard comprit que la statue du Commandeur et l'ombre de Banco n'étaient que des jeux d'enfant : il resta foudroyé sur place.
De son côté, M. Levrault ne fat pas médiocrement sur- J)ris de voir entrer chez lui un visiteur qui n'était ni le chevalier de Barbanpré ni le comte de Kerlandec.
« Mon père , dit Laure sans avoir Tair de remarquer la présence du vicomte, je vous présente M «le marquis de La Rochelandier, qui a bien voulu m'accompagner jusqu'à la Trélade. »
Et la jeune fille raconta brièvement comment le hasard l'avait conduite au château du jeune marquis. Gaspard eût été plus à l'aise dans un buisson d'épines ou sur le gril de saint Laurent; il eût donné ses breloques , sa décoration de TÊperon d'or et jusqu'à la dernière pierre de son château, pour sentir, au péril de sa vie',' le parquet du salon s'abîmer sous ses pieds. La confusion, le dépit, la colère, se partageaient son cœur. Qu'on se figure un vautour se disposant à plumer un oiseau , et qui voit un aigle fondre et s'abattre sur sa proie. Quant à M. Levrault, tout entier à ses préoccupa^ tiens, il ne devinait rien et ne soupçonnait p^s qu'il pût y avoir quelque anguille sous roche. L'intrusion d'un marquis à la Trélade n'avait pas changé le cours de ses idées. Il n'avait que faire des La Rochelandier, et s'en tenait à son vicomte, qui suffisait à toutes ses am* bitions. Il n'était pas ingrat et ne se flattait pas du fol espoir de recontrer jamais un gendre plus exquis. Gaspard était le gendre modèle. M. LevrauU l'eût fabriqué lui-même qu'il ne l'eût pas fait autrement. Enfin, Tattitude de Gaston ne pouvait raisoôaablement pré-
tendre à tourner la tète au grand indastriel. Grave et silencieux,, froid et sévère^' ôaaton avait leifier q^intien qui sied à la pauvreté vi^à-*v3S de U richesse, tt : Levraut t lui trouvait l'air impertinent.
« Monsieur le marquis , dit enfin Gaspard, qui . S6n« tait la nécesnté de faire bonne contenance , f ignorais que vous fussiez de retour dans Vos terres. »
Gaston le. regarda avec hauteur et ne répondit que par une légère inclination de tête. Une conivenaitpas à jce jeune homme d'accepter un rôle, quel qu'il. fût, dans la eomédiequi se jouait à laTrélade.Âuboatile quelques instants, il prit congé de H. Levrault et de^a fiUe, et se retira^ comme il était entré, sans saluerie vicomte .Gaspurd ' de îMontflenipiin .
Débarrassé delà présence de<ce visiteur incommode, I Gaspard: respira plus ài'aîse^ La^courte apparition du marquis, la réserve de sesimanières, le piètre effet qu'il avait produit sur M. iLevrault^ le iilence même .de la jeune JUe , qui s'était .abstenue jusque-là de faire la moindre attention au chemin du diable, avaient à peu près rassuré.le vicomte, qulne pr^arait à Tepnendre avecson bâau^père l'entiretien fatalement interrompu tiu moment le iplus in(éres6axit;imais Gaspard ae devait pas enétre quitteàsi bonimarclrë.
<( nonsiear. le tvicomte V dit Ivoire d'un ton bref qui :ne présageait rien de iion, j'ignorais qu'iLy «At des La Rochelandîer danSinotre voisinage ;,îe l'ignorerais encore k cette heure si le hasard e&t imité votre discré-
vSAtS ET PARGHMINS. 87
tion.' Il me semble ptmrtant que J^ marquise deLaRochélaB^kT'et semais valait bien leeomte de Ejeriaséec et le.âievalier de'BariiranpFé. fi^aarquez, loonsieurle Tieomte, qii« jeue parie:p3&de tous.
—'Je^déeterei.quôe© -marquis nem^apascbamé^u *lout'! s'éeria 'M. Lervattlt avec un dédain -^upréoue. ^ Qu^st^ee que c^t' q»e ça , les La Rocbelandier ? <I>'^à ^a TÎeat-ilî où ça per6heii*t-il? C'est la première fois 'ipie j'^ntends'parler deces gens-lè.
— ?« le répète , Tépliqua Gaspard affectant une sécurité qui n'était déjà plus dans son cœur, je nesav^s 'pas que 'les iLa'Roctaêla&diier fussent de retour dans %urs terres.
— ' C'est bî^n étrange , inoosifenr le mc&mj^ ^ ajouta ^Laure d'un air distrait, tovten jouant etee saiecairad^e
qû-elleavait encore 'ii> la main. Voici préside trois ans Mqué'la'inarquiise'et'son lfil&A@nt ^ ret^or^dans leur donoodne :'letemps*voiis^anra)aianqué pomr.l'apprendre.
— iifademoisélle, reprit iGaspard, je croyais, je 'm^étais laissé dire que la {marquise et..son fils étedent partis pouT<Frohsdorf à la'finrdudsraier.hiver. Je dois «jouter que ies^La^RocMsuidief 'appairtieiuient à une fraction de la 'noblesse' i;ue jj/ai *y\m loagtemps, Boais ^ue je ne vois pfais.
— ^ Ah ! TOQsneivoiyea pUss les La^Roébekndfier. . <ie i Gaufrais deviné , moiuîi^fir le 'vieomte, rien qu'à la façon «dont le marquis vans a^iié en entrant et^«n'i»»rtanti
«-^ Qu'est-'Ce que tout.cèia signifie? s'éeriaJI. Le-
88^ SACSET PARCHEJttINS.
vrault, qui ne pouvait compreudre où sa fille voulait en venir. Ce marquis est un mal-appris qui mériterait une bonne leçon. Ne vous semble-t-il pas, vicomte, qu'il n'a pas eu pour moi tous les égards qui sont dus à mon rang? Quelle pitié ! -Ça fait le fier, et je jurerais que j'ai là , dans ma poche , plus d argent qu'il n'en faudrait pour acheter ses terres, son château et ses armoiries. »
A ces mots, il tira de son gousset une poignée d'or qu'il fit sauter dans le creux de sa large patte. Gaspard se sentait appuyé par M. Levrault, il reprit avec assurance:
« Les La Rochelandier ne me pardonneront jamais d'avoir, en me ralliant au trône de juillet, pacifié la Vendée et ruiné dans l'Ouest les dernières espérances de la légitimité aux abois. Ils représentent en Bretagne cette noblesse incorrigible qui n'a rien appris ni rien oublié. Infestés de tous les préjugés de leur caste, entichés de leurs titres, ennemis nés de toutes les idées nouvelles, ils regrettent le régime de la féodalité, et révent, dans leur château branlant, le rétablissement de la dîme et de la corvée. Parce qu'il leur reste deux ou trois tours éventrées, ils se croient appelés à restaurer la monarchie du droit divin. Ne leur parlez pas de la bourgeoisie, ils la détestent. L'industrie, cette gloire de la France, cette jeune reine du monde, cette puissance des temps modernes, ils la dédaignent, ils la méprisent, ils la traitent du haut en bas. Ils en sont encore à confondre la bourgeoisie avec le peuple, et, à leurs yeux, un grand
industriel ne compte pas plus qti'un petit marchand.
— C'est un peu fort ! s'écria M. Levrault. ^
— Voilà, Monsieur,^ ce que c'est que les La Roclielandier. Vous venez de voir le marquis. Quelle morgue ! quelle insolence! Pendant le peu de temps qu'a duré r^a visite, ce petit hobereau a-t-il paru un seul instant se douter qu'il avait devant lui un des plus illustres représentants de la haute industrie? J'en souffrais pour vous et pour lui-même. Il est tout jeune ; nous sommes du même âge ; peut-être a-t-il un ou deux ans moins que moi. Eh bien ! ne dirait-on pas déjà le marquis de Garabas? Quant à sa mère , c'est la marquise de Prétintaille.
— Monsieur le vicomte , repartit Laure , qui avait écouté tout cela sans sourciller, il faut que la marquise et son fils aient beaucoup changé depuiç que vous ne les voyez plus. Madame de La Rochelandier m'a semblé la grâce en personne. C'est elle qui est accourue au devant de moi , c'est elle qui m'a introduite dans son château branlant. Château branlant tant que vous voudrez. Tout ce que je sais, c'est qu'il est debout; j'en connais plus d'un en Bretagne dont on n'en pourrait dire autant. J'ignore si la marquise est hostile à la ))Ourgeoisie ; ce que je puis affirmer, c'est qu'elle ne ma parlé de mon père qu'avec considération , de ses travaux qu'avec respect.
— C'est bien heureux 1 dit M. Levrault en se cares- •sant le menton.
«0 SÂGSBT/MReHEMll^.
— Enfin, monsieur le îidecHEntei pdorauivit Laare en appuyant sur.chaqiie Bieit il ^'^< P&& d'amidé ni (l*a- VâBoes qneIainarquÎ8er&e^*^tfailes,.B!i^eoiui ebarme^ on je»|ffitv^œ. mamèrfis,!dQ(nt4*i6n, je dois I^voiier,
>n'avait pa ji^squen-Ià imetdQAiier'une'iàée. cQuant au jeune marquis, &U1 eeti&er^.clefitiqiiefiansr'doute il.a«s raisons p.o(ur icela. Il.ne me dépIattpasquHm fentilhomme ponte ihaut la télé.
. -— JKlfidemoi&elle, répliqua Gaspard avec un fiaisau-
.rire, la.marquiseeat.uBe bonne mface. . Peut?âla« qu'en
.chercba&t bien , vous finiriez par trouver le secreti de
.&es cajûleriâs.
— Qu'entendez-vous par là , monsieur le vicomte? xipostB.Laure.d'un.tonimttlin. .Est-ce à dii'e qu'on ne
^.«aurait, cboyer et fêter eni moi ^que la ricbeffîe de mon .père? Jlnehercbantlei&eiaretideficajoleries de lamat-
.quise,,peulrétre troaveral-t^n celui des rpréyenanoes dont BOUS avons été eMiblé8.dèsle;fiQir denatre arrivée à tia Trélade..;»
Ici Gaspard se leva, p&le.eti&md de colère. Plus pâle queGa&pard, M. L6vxault,.muet d'épouvante, regardaititeur àitûar.8a fille etilemeomle, et se demandait s'il .n'assi&tàit pas à la ruine de ses espérances. Ce qui. le (cassumit un^p^, c'est qu'il icroyait rtver et se croyait le jouet.d'un abominable eauchemar.
« Restez donc assis, monsieur Je vicomte , reprit Laure d'u^e vdx, mielleuse et sans avoir l'air d'y toucher. Je n'ai pas eu, proyez-le bien , l'intention de vous
tiffe&seriife servons ai jani^is^foit l'injure de mettre en doi^Je désiBléiiessfiœeot tieTOtireiaffeetion, ia ioyautd de ^T^^tre^aractlère. ^Be gi^eev'assQyez^voQs. Jeue veux pas qae'^mms m^as ^cpihtions de /la sorte. S^il ;m'e8t •édui^é quelque parole itocffdîe- qui ait bteesé en vous des suscepftîbililés légitiinss, soyiez généreux etpar- •shnmes^HiQi.
««-'À iailioiuie:>beore1 -sMoriaolI. Levranlt^que œs îdenôers mots avaient irappcSéi à 'la^te. ^MaésÀ^qui en ras-tuf qvelle moudie te piqu^ ? Daoaez-iveits la main» aMs^esafants^peuriMeu il laisses làles Lafloche^^^^
Gaspard lui-HEUéme^se çroyait-sanvé/Il>prit les* doigts âeikt jauue fille ;: mais, «omme ilaUaif^les porter aises lèvres 1
« 'MoBsiaur le ' ivicoiQle , dit - Laure avec ^n sang-^ '^dd^ittpitoyaUe^'Si^poRir nous égayer unpeu, nous parlions du chemin 'du dîaMe? »
jGaspard tressaillit <et retira ^a main, comme s^il eût «enti dos griffes s^ltonger tpâttreusemeut «ous le veilouFS' et s'enfoncer brusquement dans sa dïmv.
if iiadeanoiselle,! dit-il après s^itret mordu 'les lèvres jusqulau sang, jem'éloigaevjevouslaisseàYos nouvelles aimtiésiPuissiesi-vausiie'Pegpetter jamais celle que vous ^ene^de tvaitersiiindipieme&t ! Tel est' le dernier vœu d^un niable ettendrecceur, qui, pour prix de son dévoue» méat, n'aura recueillii que l'ingratitude et Toulrage. »
Et il sortit comme un o^tragan. Non qull abandonnât la parée, notre ami ^Gaspard n'était pas homme à lâcher
ainsi un million de dot ; mais il sentait qu'au point où les choses en étaient arrivées, il fallait frajpper un grand coup. Il ne doutait pas que M. Levrault ne le rappelât ou ne fit courir après lui. Il avait besoin de se recueillir, de reprendre ses sens, et d'aviser, aux moyens de réparer le rude échec qu'il venait d'essuyer.
Je dois renonoer à peindre la stupeur du grand manufacturier : qa^on se représente la consternation d'un enfant qui , au moment de mettre un grain dé sel sur la queue d'un oiseau, le voit s'envoler et se percher sur une branche. Son premier mouvement avait été de courir après Montflanquin ; ses pieds étaient scellés au parquet. Il voulut l'appeler ; une main de fer lui serrait la gorge. Cependant, à demi couchée sur le divan, Laure frappait à petits coups sa jupe d'amazone avec sa cravache , et regardait tranquillement les mouches qui se promenaient sur la corniche du plafond.
<c Que la peste élouffe les La Rochelandier ! s'écria enfin M. Levrault passant tout d'un coup de la stupéfaction à la colère. et au désespoir. Que s'est-il passé? que se passe-t-il? où est le vicomte? Malheureux que je suis ! m'étre donné tant de^peine, avoir tant travaillé, pendant deux mois, à l'unique fin de l'apprivoiser! Que d'esprit, que d'adresse, pour en arriver là! J'avais triomphé de tous ses scrupules. Mes bras s'ouvraient pour le recevoir; il allait m'appeler son beau-père. Trois mois encore , et j'étais baron , je siégeais à la lihambre haute. Parle , que t'a-t-il fait, ce modèle de
SâCS ET PAACHEltlNS. 93
gentilhommerie? Pour toi, il était prêt à renoncer à la pauvreté qui lai fat toujours chère, au veuvage dans lequel il avait promis de vieillir ; il trahissait mademoiselle de Chanieplure ; il consentait à t'épouser. Et voilà que , de but en blanc, sans raison, sans motif, tu l'aiguillonnes, tu l'irrites, tu le harcèles, tu lui jettes l'in* suite au visage. C'est ainsi que tu reconnais les sacrifices de ce cœur généreux ! »
Quand l'exaspération de H. Levrault se fut un peu calmée, Laure raconta tout au long de quelle fagon elle en était venue à suspecter le désintéressement et la bonne foi de Gaspard, comment ses soupçons, vagues d'abord, s'étaient à peu près changés en certitudes.
« Au diable le château de La Rochelandier ! s'écria H. Levrault quand elle eut tout dit. Tu avais bien besoin d'aller te fourvoyer dans ce repaire de chouans ! Le vicomte avait raison, ces gens-là ne lui pardonnent pas, ne lui pardonneront jamaisd'avoir, en se ralliant à la dynastie d'un grand roi citoyen, porté le dernier coup au parti de la légitimité, à ce parti rétrograde que nous avons, en 1830, renversa du pouvoir, nous autres grands industriels. Ta marquise, que Dieu confonde! et son godelureau de fils t'auront dit du mal de Gaspard ; je n'en suis pas surpris. Dans ce parti , on ne connaît point d'autres armes que la calomnie ; j'en excepte pourtant les baïonnettes étrangères. Je tiens le vicomte de Hontflanquin pour l'honneur, pour la loyauté même. Pourquoi Jolibois nous l'aurait il présenté pour la fleur
94 SACS ET PMiefftîIINS.
des preux? PourqaoiJe comte de KeTlandeeeiie' cbe^ rali^ de Barbanpré, cm denx^ binrumves- de la vieille! âLi^inoricpie , me (^nteraentHÎIsidiaiiuejotir ei sw tcws^ le&' tons ses mérîlMi et nm verttis?
"^ Hais, oïDiK^ père , d£où^ vient qa&'lam&niaÎBe esih pa/rtle-d"^ éclat d&rim^e»m]eiitesi'dananoBaiDer'08ft deai^^bmignavesl'
— Encore un coup, laissonsilirdainmninisei Jevaisv^ de ce pasv reknttrGaspand^âanBtsffivJKomté. U&JCevranlU^peat'CoariRsaDS(>hoata« après le* rejetoa d>tuie* maison qai se.rallach& par ses allimces aux Batld^llin^ et acuL Lufiigaani* yx
Laare se planta, fièrsmest: devant lai perte duJsaloB^ et lui barra vaiUaanuent le paasage. Elle tenait à son marquis.autaBi<{aeM.Le(nnnità. son vicomte. OndoitTse.rappder qn'etterniftvdt'jaiDaiséffroittvé de bien vives* sympalMespûiirr Gaspard.; elle avait/ lutté longtemps' contre Tentratoenient. do son pèorev et n'a^t cédé qu& de guare lassei, dens.la. oouviotioa que Mbntflanquin était le seul partie que IttAretagne eût.à lui offrir. On. a'eût pas^veiUésadéfianoeiy que T^^ortrée en scène d^n marquis aurait suffi pour ehangasbnœquement ses dis^ positions . et retott Tner ; son: caor conane un ganti • Or^ ce marquis était des plus charmamtSvet, &'il n'impiu^tait guère à mademoiadle:- Lefrcault. d'avoir un; man: j cune et beau;, il lui importait encore ; moins: d'épon8er< un> homme mûr et laid. Aveecet instinct délicat que es femmes ont au plus:haut degrés ella avait saisi sur-
SACS E.T PARCH£JIINS. 9». !
le*ehaaq> quelle distance s^MuraitîMont&snquin des La Rocbelaudier . Elle ne «'était :paaftBonipée unjfieal instant . ao-Lon parfum d'aristocratie: répasidti.diin& le gothiqne mafioire oÀ^son ékâle venait de laiConduirei.Lesopi-^ nions. politiques: def la marquise^^ da-son fitenerTii^' quiétsdent aii6nneneiit;.eUe4S6^s(n}cia}t}lnéâîocrement; que son père siégeât, ai la i chanibare haute , et se . di^dt. avec orgueil que, si die n'allait» à la ceun; eUeiiiiail:^
citez les duchessea dtt»£aubourg SaimrGefnmn». BUe n!ignoi!aitpias<|iHe:, depiûs4S30.^1ai?tte.desîB6uDdonimisr était mmuft-loin des Tuileries que dû miblt fauhoucg* Tela étaient «déjèr^see rèTes ; mais^ quand ibieninéme elle: eût senti qu'eUen'avait rien à: espérer de. ce cdté, elle '■ n'en -eu t pas moinsr rapporté à lai Trélade la ferme résolu*iionderomjkre en visièreeayioomte. Elleavait, en qud--»' qitôs heures, apprisà le C0Qnattce.âans parler deia belle ; inveution de la pastoureet desai vsMdieylefiilence'de la. marquise et de Gaston eu avait diisuffisamme&t sur Oas? pard ; ce silence délateur, Lanie l'avait entendu que de. reste. Enfiui en observant le jennaLa Biodielandi^v elle avait compris queMontflanqmn:n'avait.d'un .gentilhoniîr • meque le nom. Lastupeur. de Gaspard, en apercevantle marquis^ l'attitude, hautaine, et «dédaigneuse deGastaofi Tisrà-visduvicomte,avaienlachevédeIuiouvrirlesyeux*.
M; Levrault eutbeause débaittir&et.se refuser ù rien entendre, Laure parvint t le mater, et s'exprima avec tant de raison, de conviction .et d'autorité, qu'elle réussit enfin à lui mettre la puce à l'oreille.
«c Tout ce que je vous demande, dit-elle après avoir ébranlé sa confiance, c'est d*agir prudemment et de ne rien précipiter. Au lieu de courir après le vicomte, restez tranquillement chez vous. Il reviendra, gardez- vous d'en douter. Ce soir ou demain, vous aurez la joie de le voir reparaître. Observez-le, tenez-vous sur vos gardes, et je réponds qu'avant huit jours vous serez le premier & lui signifier son congé. »
Bon gré mal gré, H. Levrault dut se rendre aux conseils de sa fille. Le lecteur n'avait pas attendu jusqu'ici pour deviner que Laure faisait de son père tout ce qu'elle voulait. La journée s'acheva tristement. Le dîner fut lugubre. Le grand fabricant, que n'égayait plus la présence de Gaspard, était d'une humeur de sanglier; il gronda ses gens à propos de tout, et en mit deux ou trois à la porte. Sa confiance, un instant ébranlée, était, au bout d'une heure, aussi Jerme, aussi florissante, aussi robuste que jamais. Il ne comprenait déjà plus que la calomnie eût osé s'attaquer à Hontflanquin et ternir ce miroir de la chevalerie. L'espoir de voir son Gaspard reparaître l'avait soutenu jusqu'à la nuit tombant ; mais les étoiles s'allumèrent au ciel, et, comme Marlborough, Gaspard ne revint pas. L'infortuné Levrault tomba dans une mélancolie sombre. Il allait de chambre en chambre, maudissant les La Rochelandier, et redemandant son vicomte à sa fille , comme le vieil Auguste ses légions à Varus.
yi
Après s'être retourné plus de vingt fois pour voir si H. Levrault ou quelqu'un de ses gens ne le suivait pas, après s'être assis de quart d'heure en quart d'heuipe le long des haies, afin de donner au grand industriel ou à ses émissairr'- le temps de l'atteindre , le vicomte était rentré dans le château de ses ancêtres. En quel état , juste ciel ! On se l'imagine aisément. Galaor eut peine à le reconnaître et trembla pour ses gages. Le château se composait d'un tas de pierres éboulées , au milieu desquelles une aile seule restait encore debout ; les beaux esprits du pays disaient que la maison de Montflanquin ne battait plus que d'une aile. Cette aile obstinée, d'un ï>ffet moins rassurant que pittoresque, ne devait pas offrir un abri très sûr lorsqu'il faisait une forte bise. C'était dans cet asile héréditaire que Gaspard ve-
nait de loin en loin se reposer des orages de la vie parisienneet se dérober aux importunités de certaines gens. L'intérieur répondait à toutes les idée^ de luxe et de magnificence qu'éveillait le dehors. Je n*ajouterai rien de plus , par respect pour la mémoire des Baudouin et des Lusignan.
Ce fut surtout à llieure du diner que le vicomte sentit toute l'horreur de sa position. Depuis près de trois mois, il prenait tous ses repas à la Trélade. Galaor se nourrissait à son propre compte, et n'avait, pour faire bouillir la marmite, que les ressources de son intelligence. Aussi ne vivait-il que de rapines et de pillage. Il rôdait autour des poulaillers, s'introduisait frauduleusement dans les g^a^ennes, et tendait. des pièges aux lapins, IL n'y avait pas à^ deu3Q. lieues, à. la ronde, une. basse-cour oft le drôle n'efttfut des siennes. Les (suf& étaient &. peine pondus, qu'ik étaient déj^ dans ses poches. Il ne se passait guère de j.our sans qu'un fermier des environs n*accusât le renard de. lui avoir croqiié une oie ou un dindon» Le r^ard, c'était Galaor qpi ma^ raudait pour ses besoins comme Galeb pour l'honneur de ^on maître. Habitué auxvinsfins, aux mets exquis de la Trélade, Jiélas! qjia devint le vicomte en voy^ant filmer sur sa table une gibelotte. de lapin que le jeune groom avait préparée pour lui-même! C'était tout le diner de Gaspard^ avec un pot de vin du cru et un morceau de fromage de chèvre que l'industrieux enfant avait harponné la veille dans une métairie.
MCS ET PARCHE?MM^S. M
à<3C0udë sur le bord de la table sans nappe, laiête entre ses mains , le vicomte n'avait pu encore se résigner à fêter la cuisine de'Galaor. Il s'dl)fmait de plu^ ^n plus dans Famertume éeises pensées, quand tout à eatrp il sentit^ une mdn'femilière qui s'appuydt ourson i^ule.^UnéiJlair de joie traversa son cœur : tîe ne pou- ^lât èlreqiïé^M. "Levmult. Gaspard se levabrusquement, et se trouva nez à nez «vccifolibôis.
«*!Bh'bieàl!'m'oirsîeuf le momte, dit gaiement le '^èllion venu tout exprès pour veiller au grain, ou en isommes-^neuâ? 'Nos tlffeires avancent-ellesî Palpons- 'ttMs'MentJOt'tes ^us^'du beau-père ?
— Tout est perdu ! répliqua le vicomte s'affaissant «ursa tSbéfise^'de pàlHe.
-«—Gommât, 'mllte didbles ! s^écria mâttre Jôlibois, 'qui pensait"^ ses quatre**tïngt mille livres. Vous voûtez rire, moaèieur le vicomte î
— ^Jamais je tfen^eus moins envie. Tout est perdu^ ^oufi dis-j6 :* nous 'sommesruinés, volés, pilléscomme ^8tt coin dHin bois.'^Les^La^Roiébdandier ontparu! »
ilàl(re ïolibois sauta >au pMfond, comme si un pétard etit-éclaté entre ses jambes.
« Massacre et sang ! reprit le vicomte avec un geste dont rien n« saurait «rendre la ^sauvage énergie. Avoir wiployéplusde génie que» tfen montra M. deTalleyrand au congrès de^YiennevamiT imaginé plus de com* i^oaisons savantes, dépeoisé plus d*espl*it, de patience et d'habileté qu'il n'en faudrait pour escamoter un
iOO SACS ET PARCHEMINS.
royaume ; n'avoir rien négligé, avoir tout calculé, tout prévu, et pourquoi? pour échouer au port. Stupîde hasard, sois maudit ! Nous triomphions, Jolibois. Je le tenais enfin, ce buffle de Levrault ! je le tenais, il était pris. Je l'avais amené à me jeter sa fille et ses millions à la téte« Le tour était joué. Sa face rayonnait de bêtise et de joie ; ses bras s'ouvraient; il allait m'appeler son gendre...
— Eh bien! monsieur. le vicomte?
— Eh bien ! Jolibois, c'eç^ h ce moment que sa fille est entrée, traînant après elle ce faquin deLaRochelandier.
— Mais, s'écria Jolibois frappant du pied le parquet vermoulu , vous n'avez donc pas tenu compte de mes recommandations?
— Allons donc ! s'écria Gaspard ; me prenez-vous pour un enfant? Aujourd'hui, ce matin, voilà quelques heures, le père et la fille, après trois mois de séjour à la Trélade, ne se doutaient pas encore qu'il y eût des La Rochelandier sous le ciel. Pour les éloigner du château, que j'aurais voulu pouvoir entourer de pièges à loup, j'avais fait tout ce qu'il est humainement possible de faire : j'avais fait des légendes. Vaine précaution , Jolibois ! Il a fallu que cette petite sotte de Laure allât caracoler sous les fenêtres de La Rochelandier, et la damnée marquise, qui, je le jurerais, se tenait depuis trois mois à la croisée comme une araignée qui guette une mouche, s'est précipitée sur sa proie.
— C'est grave, monsieur le vicomte : la marquise aura parlé de vous.
SACS ET PARCHEMINS. fOi
— Et vous jugez si elle m'aura ménagé. Dieu merci, il n'y a rien à dire contre moi. Je n'ai point démenti ma < race, j'ai gardé pur le nom de mes aïeux; mais de tout temps les La Rochelandier se sont montrés hostiles à ma maison. Ce n'est pas en me ralliant au trdne de Juillet que j'ai pu me les concilier. Enfin la marquise a trop d'intérêt à me perdre dans l'esprit des . Levrault pour qu'elle s'amuse à leur chanter mes louanges.
— C'est très grave, monsieur le vicomte , répéta maître Jolibois en hochant la tète.
— S'il ne s'agissait que de moi, ajouta Gaspard, j'en prendrais aisément mon parti. Je me suis jeté dans cette affaire uniquement à cause de vous , mon cher monsieur Jolibois. Je n'ai travaillé que pour vous. Sachez bien qu'en vue de moi-même , je n'aurais jamais abaissé la dignité de mon caractère jusqu'à courir après la fille et les millions d'un ancien marchand de drap. L'amitié que je vous porte, la reconnaissance que je vous ai vouée, ont pu saules m'y décider. Ce qui me désole à cette heure, c'est de penser que vous allez attendre encore quelque temps le remboursement de la somme que je vous dois.
— Est-ce que, par hasard, monsieur le vicomte, vous
me feriez l'injure de croire qu'en vous poussant dans
cette entreprise, j'ai songé un seul instant à moi ? Est-
xe que vous suspecteriez la sincérité de mon dévoue-
xnent au point de supposer qu'en vous offrant une occa-
#02 SACS ET PARCHEMIMS»
sion de rétablir votre fortune, je ne cherchais qnecelle de rentrer dans mes fonds?
— Je le dis hautement, s*écria le'ricomte en relevant la tête, ce qui importe ù un Montflanquin, een^est pas la richesse, c'est un blason sans ta<*;he. Ttmr vous, pour vous seiil, Jblibôis, j'ai pu consentir *àini%uBciitîer devant l'opulence.
— Je n'ai pas d'armoiries, maïs j'ai des panonceaux'! s'écria maître Jolibois avec fierté , et je tiens autant à les gardersans'tache^u-<lessus de ma porte que vous, monsieur le vicomte, à préserver votre blason de 'toute souillure. En vous dénonçant 'les millions de H. Levrault, je li'étaîs préoccupé que de* vous, de Favenîr de votre miaiison. J'ai eu Fhonneur devons l'écrire: servir sans arrière-pensée les personnes que j'estime et que j'aime fut toujours- ma jilus douce-loi.
— ^^VoUà^bienquelques "années que je suis* votre débiteur, reprit Oaspard sur un 'ton moins haut.
— De grâce ,^montiieur' le vicomte, ne parlons pas de cette misère, ©equoi s'agit-U en réalité •? D'une somme de quatre*vingt mille francs dont vous avez négligé , depuis dix ans, ^servîrics'intéi*èts. 'Si vous l'exigez, ajputons-y, pour règlement de tout tompte JHsq(l*& ce jour, les petites atlantes que je vous ai faites et qui vous ont permis- de vous présenter avec wanlage à'Ia'Trélade. Il n'^y a rien tons tout cela qui doive troubler votre sonnccH. Si dans ces derniers temps vous avez étéur peu tracassé ù catfse des quatre-vingt mille francs, ce
n'est pas à moi qu'il faut vous en prendre , mais à la sticcession de mon père.
— Ainsi, mon bon, mon'Cher'Jdlîbois, vous voudrez bien attendre encore quelques semaines. Peut-être la fortune, acharnée après moi, se lassera-t-elle enfin de me poursuivre.
— A moins que vous ne vouliez m'offenser et me me ttre à la porte, monsieur le vicomte, nous ne parlerons plus de cela. -Vous ne m'avez pas raconté ce qui s'est passié à la'Trélade, après le retour de la petite? »
• Gaspard dit tout comme à un médecin ou à un confesseur, «ans omettre'le moindre détail.
« Eh ! vive Dieu I s'écria Jolibois , les choses sont nïôins' désespérées que jcTie l'avais cru d'abord. Tout n'est pas perdu, monsieur le vicomte. Nous avons con- \ tre nous la fille, mais nous avons pour nous le père.
— Ce que vous me dites là, mon pauvre Jolibois, je me le disais ' à môi-méme en quittant la Trélade. Vous me connaissez, vous savez si je suis homme à me laisser abattre par une chiquenaude. Je comptais sur les inspirations de mon génie. Il me semblait impossible que'M.'Levraiilt ne courût pas oune fît pas courir après moi. Je me voyais déjà ramené en triomphe. Hélas I tout m'a manqué. Levraûlt est resté au gtte, et mon es« prît, si fertile en ressources, ne m'a rien suggéré. Joliboi&,mon étoile a pâli ; les LàRoéhèlandier l'emportent.
—'Pas encore, monsieur'le vicomte, pasencore. Slls doivent l'emporter, à la grâce de Dieu ! Mais nous au*
rons rhonneur de lear disputer la pai*tie. Nous ne tomberons pas sans gloire, nous ne rendrons pas les armes* avant d'avoir combattu. Allons, relevez-vous. Bon cou< rage et bonne espérance! Les destins sont changeants» Nous avons eu aujourd'hui notre défaite de Waterloo, peut-être aurons-nous demain notre victoire d'Austerlitz.
— Jolibois, noble ami, s'écria Gaspard, dont la figure brumeuse venait de s'éclaircir commepar enchantement, verriez-vous un moyen de rentrer dans votre argent?
— Je vois un moyen de rajeunir l'éclat du nom de Montflanquin ! s'écria Jolibois avec le ton inspiré d'un prophète. »
Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre et se tinrent quelque temps embrassés.
<( Dites! parlez! Ce moyen, quel est-il? demanda Gaspard avec avidité.
— Nous en causerons au dessert. . . Âh ça ! monsieur le vicomte, ajouta maître Jobibois en promenant un regard inquiet sur la table , est-ce que c'est là tout votre dîner ? »
Gomme le vicomte baissait les yeu x et ne répondait pas :
« Il ne sera pas dit, s'écria. le notaire avec emphase, que j'aie vu le dernier héritier d'une famille autrefois puissante dîner, dans le château de ses pères, d'une gibelotte de lapin. Galaor, ajouta-t-il à voix basse, enfourche mon cheval , cours à Glisson , et rapportf^ nous de quoi boire et manger convenablement. Ya , mon fils, c'est moi qui régale. » '
é^%^ iui glissa dans lamain quelques pièces blanches.
Une heare après,,Galaor était de retour et vidait sur la table deax énormes sacoches dont la vue acheva de ragaillardir le vicomte. Le repas fut joyeux. Les deux convives mangèrent et burent comme quatre. La confiance deJolibois était passée dans le cœur de Gaspard* M. Levrault fit tous les frais de l'entretien ; on pense si les deux bons apôtres s'amusèrent à ses dépens. Ils s'ei» donnèrent à cœur joie et se le renvoyèrent comme une balle ou comme un volant. Si M. Levrault se fût trouvé caché dans un coin, il eût été satisfait, j'imagine. Au dessert, ainsi qu'il l'avait promis, maître Jolibois exposa le plan de la bataille qu'il se proposait de livrer le lendemain. Il s'agissait d'arrêter les progrès des La Rochelandier et d'emporter la position par un coup d'audace. Il était permis de supposer que Laure n'avait rien négligé pour donner l'éveil à son père. Jolibois devait s'emparer du grand industriel ; il se chargeait de perdre la marquise et son fils dans son esprit, de relever \e vicomte, de le mettre plus haut que jamais. Pendant ce temps, Gaspard se jetterait aux genoux de Lapire, et Justifierait, par l'excès même de son amour, toutes les manœuvres qu'il avait employées pour l'éloigner des La Rochelandier. Maître Jolibois fondait les plus grandes espérances sur une belle scène de passion, bien con* duite et chaulfée à point. Le vicomte prit l'engagement d'être brûlant, irrésistible.
Gaspard, qui connaissait les devoirs de l'hospitalité^
106 5ACS ET PARCHEMINS. ;
avait offert à Jolîbois de passer la nuit au château. Comme il tombait une pluie fine , le notaire avait accepté cette offre bospitalière. La soirée était avancée ,. mais pas assez pour quenos deuxamis pussent déjù^songef à semettre au lit.'Pourtuei'le temps jusqu'à miïiuît, Gaspard proposa à ^JdUbois une partie delansquenet, « Et des cafter ? dit Jolibôis.
— Gâlaor, dit -le vicomte /fouille flans les poches de mon vieil habit, »
Cinq tninutes après , àla stupléfaction de Jôlibois^ G^laoriiifêposa sur la table un énorme paquet de cartes. « Et deTai^entr dit Jolîbois.
— Il est vrai, dit le vicomte, queje n'ai pas encore touché ores derniers fermages ; maïs, grâce à vous, il reste encore quelques écus dans mon escarcelle. »
Ils jouaient encore à deux heures du matin , et mai- Ire Jolibois avait perdu une somme assez ronde.
Après avoir déjeuné des débris du'festin de la veille, Etienne îolibois et Gaspard partirent en même temps pour la Trélade , 'Gaspard à pied, Jolibôis àeheval, «fcfin d'arriver'le premier, comme ils en étaient convenus. 'Le tabéllîon è'avançait au trot de sa béte et repassait dans son esprit la harangue qu'il èllàit débiter à M. Levraiflt.ll lî'étàit plus qu'à deux ou trois portées de'fusil delademeuredu grand industriel, quand tout d'un coup sa 'figure prit une expression étrange.
Une idée diabolique venait de traverser'la tête de Miboîs.
▼ir
MàItrci4>liboi& n-avait déj|i ploa, en se levant, Taiv deor qui raolmaitla. veille. Le sommeil et la réflexion avaient mis:de.reaadaostSO&viQ« Tant q|i!on avingtr quativ&beore$tdevani/^i«t.iL n'est pas de démarche si périlleuse ou. si délicate qui ne sexable facile et dont le succès.ne paraisse.certain* On ne doute de rien; on est plein de sécurité. L'esprit abonde en ressources irré^ sistiblesi; on a sous la main mUle combinaison plus in* génieuses les unes q|ie le8>autres.vet dont une seuU suffirait pour triompher de tous l&s obstacles. Tout doit aller comme sur des roulettes; pour réussir, on n'aura qu'à sv présenter. Cependant, à mesure que le temps s'écoule et que le moment d'agir approche , les difficultés, de l'entreprise se dég^ent du brouillard qui les dérobait à nos yeux. On se trouble, on hésite, et, lof9«
^ue enfin Theure a sonné, il se trouve que les combiliaisons dont on attendait des merveilles n'ont pas le sens commun, on découvre avec stupeur que les Jroupes sur lesquelles on comptait le plus se sont changées en soldats de plomb. C'est là du moins ce qui était arrivé pour maitre Jolibois. Il était parti pour la Trélade, décidé à pousser jusqu'au bout l'aventure, mais moins rassuré que jamais sur le remboursement de ses quatrevingt mille livres. Toutefois, il avait caché ses appréhensions à Gaspard, dans la crainte de le décourager et de paralyser ses moyens. En partant, il lui restait encore un peu d'espoir ; mais une fois seul, au milieu des campagnes, face à face avec la réalité , il s'était senti pris d'une subite défaillance. Qu'allait-il tenter? qu'allait-il faire, sinon barboter et se noyer dans la vase avec Montflanquin? Tout est perdu, se disait-il en laissant flotter la bride sur le cou de sa monture ; tout est perdu, et ce drôle avait raison hier soir ; son étoile a pâli , les La Rochelandier l'emportent. De quelque côté que maître Jolibois envisageât la situation, il la jugeait désespérée, et ne comprenait mémt pas comment il avait pu la juger autrement. La marquise était une fine mouche, Laure n'était point une sotte, et, en admettant que M. Levrault tînt pour le vicomte , on ne pouvait raisonnablement supposer, au point où en étaient les choses , %ue sa défiance ne fût point éveillée , et qu'il consentît à l'accepter pour gendre, les yeux fermés, comme par le passé. Or, le vicomte était une de ces
vertus qui ne supportent pas Texamen. D'une autre part, maître Jolibois reconnaissait en toute humilité que si la défiance de M. Levrault était éveillée au sujet de Gaspard, elle devait Tétre aussi passablement au sujet de rhomme qui avait introduit à la Trélade ce modèle des preux, cette perle de la chevalerie. De quel front laborderait-il le grand industriel et sa fille? Que répondrait-il, tôt ou tard, aux reproches sanglants qu'on était en droit de lui adresser? Il était impossible que d'un jour à Fautre la vérité ne se découvrît pas. Les échafaudages de mensonges ressemblent aux mars de clôture : la pre-* mière pierre qui tombe entraine toutes les autres. Jolibois ne se dissimulait pas qu'il avait joué dans tout ceci un rôle dont il s'était promis moins de gloire que de profit, et qui allait lui rapporter autant de profit que de gloire* Ainsi, à quelque point de vue qu'il se plaçât, Etienne Jolibois n'apercevait que ruine, désastre, humiliations. Abandonner la partie , il ne pouvait s'y résigner. Il pensait à ses quatre-vingt mille francs, aux avances de fonds qu'il avait faites pour radouber Galaor et son maître, audînerqu'il avait payé la veille, aux cent écus que l'enragé vicomte, sous prétexte de tuer le temps, lui avait gagnés au lansquenet ; pour supplément de calamité, il pensait aussi à la clientèle de M. Levrault, qu'il sentait près de lui échapper , et il se demandait avec rage si décidément il serait le niais de la farce, le Géronte de l^ comédie , le Gassandre de la pantalonnade. Qu'imaginer? Il se rongeait les poings. Pour une
ilO SACS ET PARCHEMIKSb
idée, il eût donné «^es- panonceaux , ses dients et èoa étude. Il n*était pl«S'qu*ft cpielqnes pas de la lYélade^ il voyait les ardeises àxx toitrbriller an soleil à trater» le feuillage; il entendait les aboiements des chiens^ les hennissements des^ duevam, et le malbeurenx n'avait rien trouvé; qnaad tout àoonpsoÉ frofttsHHumina^ et^ se dressant fièrement snr^esélriefu, du* haut de la colline qu*il se préparait, à descendre, maltfe Jolibois jeta à la Trélade um geste de défi.
Etienne Joliiiols était dans Ir position é*nn homme qui, n^yantplufi rien à perdroy pettttéuf ^er impii-nément. Quand il en est là, nn grand cœur ne prend conseil que de* son désespoir; la prudence est hors" de saison, Faudacesieulè'a* ehanee de succès. Si nous dC" vons tomber, arreageons-^noiis pour que ce soit de haut; si nous' sommes» foudroyée , <|ue ce soit comme lesTitans, pour avoir^oulw escalader le ciel. C'est mon avis , c'était celui de Jolibois. Eh bien ! au lieu de s'associer à la fortune d'un aigrefin et de s'essoufSer à courir après une misérable centaine de mille livres qu'il ne comptait plus rattraper, pourquoi ne chercherait-il pas à se rendre maître, par un coup de main, du champ de bataille où venaient de se rencontrer les La Rochelandier et le vicomte ? Au lieu de travailler à relever un dra-= peau déshonoré, pourquoi n'essayerait-il pas déplanter vailiamment le sien sur le coffre-fort de M. Levrault? Pourquoi n'arriverait-ilpas, comme le troisième larron de la fable, juste à point pour emmener parle licol l'Aii-
SACS ET PARCHETaiNS. iîî
Irâron de la haute industrie? Uiiefbiisdëjàil avait rddé anlcmr des minions' du grand 'manufacturier, mais ce n^dvaît été^^n assaut tîmîdé et discret. Cette fois, il s-âgissait d'un siéige en règle; et d'ailleurs, écbec pour éi^éc; mieux valait succomber; en succombant pour sa proprecause^ quede partager la défaite et la honte d'un ndntflànquitt. En moinsifun quart d'heure, il eut improvisé le plan de campagne le plus fôrmîdà&Ië qu^èût jamaxsi conçu- général cTarmée en déroute. II ïnettait son bemaenrà couvert, il atcquérait des titres sérieux à la ^thude de BT.' Levrault et de sa fille; il les fbrçait de recottnattretiue les Levrault nt^avaient pas un ami plus ehawd; pitrs empressé, plus dévoué que lui sur la terre. Qui pouvait prévoir où s'arrêterait la reconnaissance du grantl industriel? Dans tousles cas , Jolibois échappait à lOTtsoupçott de' complicité ^vec Gaspard, et s'il ne happait pas le^miBions, il' s'assurait à tout jamais l'estime , c'est-à-dire la clientèle du millionnaire. En passant en revue tous les tours de son sac, il ne désespérait pas absolument d'entraîner ce bourgeois stupide , de détourner le cours de ses travers et d'imprimer à sa sottise une nouvelle direction. Quant à la fille, il serait toujours temps de s'occuper d'elle ; Jolibois, qui ne connaissait pas la trempe de l'esprit de Laure, se flattait qu'elle serait emportée dans le courant de son père , comme une yole dans le sillage d'un navire à trois poTits. Qui ne risque rien n'a rien ; Jolibois ne risquait rien et pouvait tout avoir. Exalté par l'ivresse qui ac-
112 SACS £f PARCHEMINS.
compagne les résolutions extrêmes , tout émoustillé , tout léger, tout joyeux de ne plus se sentira la suite de Famî Gaspard et de n'avoir désormais à manœuvrer que pour son propre compte, il piqua des deux, coupa l'air avec sa cravache et s'avança résolument sur la Trélade. Mon^oie et saint Denis! A son tour, il entrait en lice, non plus comme un varlet, mais Ijs casque en tête et la lance au poing. Il allait donner le coup de grâce au vicomte, se mesurer avec les La Rochelandier, disputer à une aristocratie avide et rapace les écus du grand fabricant. Il y avait dans tout cela quelque chose d'aventui^eux qui plaisait singulièrement à l'imagination dn jeune tabellion. Maître Jolibois s'étonnait seulement de n'y avoir pas songé plus tôt. S'il échouait , il retomberait sur ses pieds et se retrouverait Gros-Jean comme devant. S'il réussissait, quel honneur! Je ne parle plus des millions, on croirait que Jolibois en voulait à l'argent. Jolibois était républicain. En ce temps-là, chaque département comptait avec orgueil une demi-douzaine de notaires et d'avoués qui éprouvaient le besoin de changer la forme du gouvernement. Depuis plusieurs années, la nécessité d'une nouvelle révolution se faisait sentir dans quelques études de province. Maître Jolibois appartenait à cette phalange d'Harmodius de la basocho qui s'indignaient de l'asservissement de leur patrie , 6t aspiraient à l'affranchir du joug écrasant qui pesait sur elle. Sous les dehors d'un esprit léger et goguenard, Jolibois cachait des vertus austères. Ses idées sm la
fraternité et sur Tégalité ne laissaient rien à désirer. S'il' méprisait les huissiers et les commissaires-priseurs ^ sll faisait peu de cas des avoués, s'il menait ses clercs à la baguette, s'il traitait de Turc à Maure les clients qui ne le payaient pas , en revanche on eût été mal venu à soutenir devant lui qu'un notaire n'était pas l'égal d'un maréchal de France ou d'un prince du sang. Lorsqu'il lui arrivait de dîner dans quelque mdson opulente , il regardait d'un œil indifférent le luxe et l'élégance du service; jamais l'envie ne s'était glissée dans ce noble cœur : seulement il se demandait le lendemain pourquoi des gens qui ne le valaient pas se permettaient de manger dans la vaisselle plate, quand il mangeait, lui, maître Jolibois, tout simplement dans la porcelaine. Ce qu'il avait au plus haut degré, c'était ce mépris de l'or, cet antique désintéressement, qui ne se rencontrent que chez les âmes républicaines. Qu'on se garde donc bien de le soupçonner de cupidité ; arrêtons-nous avec respect devant un des caractères les plus purs dont s'hotiorent les temps modernes ! En se décidant à chasser aux millions, Jolibois ne pensait qu'aux misères du peuple, aux moyens de les soulager. Un château à la porte du* quel le pauvre ne frapperait jamais en vain , une vaste propriété qui lui permît d'occuper le plus de travailleurs possible , un hôtel à Paris pour réunir ses amis politiques et se consulter avec eux sur l'avenir des classes nécessiteuses, voilà tout ce que demandait Jolibois, tel était le rêve modeste de ce champion de la démocratie.
Pendant queJblilàoisixiarcbait en conquérant sur la Trélade, M..Le'«;7aaUétait en.prxûe àxle cruelléiS perplexités. Il avait passé Jina mauvaise nuit et se prépa* rait à passer une trâstç j cmmée» Le. 8xMl était d^âi haut dans le ciel ; I'oubr<e des arbres s'accourcissait à vue d'xeily le vicomte n*av,ait point re^paru.H^Levrauitavait ^rré toute lamatinée, comme une.âme.^npeij^e^dan& le sentier qui menait à la vicomte. 81. Laure me. TeAt surveillé de près , il ja*est pas douteux que le bravebonune nîeùt poussé }usqulau pijpeonnier de Gaspard.
« Tu le vois, disaitHd à sa fille d'un air consterné., le vicomte ne revient pas. On n'outrage .pas impun^aient on Montflanquin; le vicomte est pendu pour nous.
—^. Soyez tranquille^ monpè^e, le vicomte reviendra, répliquait Laure avec .une .assurance iqui^ depuis la veille, ne s^était.paSrUnJnstant.démentie. »
M. LevrauU branlait la tète.et pleurait dansrson cœur le gendre envolé. Un. gendre d'un si bon rapport et qui lui.eût.Goûté si peu! Après le d^jenner, il. s'était Tetiré dans son appartement, autantpouréchfipper aux obsessions de Laure, qui nese Jassaitpasxle le harcelei;, qne pour se livrer lout.wtLeB à l'amertume .de ses réflexions* Laure avait tant fait ;que son père. ne savait pas à quoi s'arrêter ; elle était revenue tantde fois à la charge, que la tête du grand industriel ressemblait à une arène où les pensées les plus contraires se choquaient, se heurtaient avec acharnement, et. s'entire-détruisaient comme des .bêtes fauves. M. Levrault ne s*était jamais trouvé
SACS £T PARCHiBHINS. 113
d^ns nne position si critique; -disons le mot, il était aux abois. Il y avait des inslants où il voyai^ Gaspard blanc comme imige, et iWoiriaitiaUer le chercher; il y en avait d'autres où ses yi^ox se dessillaient à demi, et il osait se demander tout bas si sa fille n'avait pas raison. Tantôt il s'emportait contre la calomoiie qui ne respecte rien, frappait du poing les meubles et faisait volar au vent de sa colère lespans de sa whe Ae chambre; tantôt, dans une attitude recueillie , il méditait sur tout ce que Laure loi avdt révélé. Ainsi , comme «in navire baIlotté*parles flots, parfois Gaspard touchait aux inues, parfois il était près de s'abîmer dan$ un gouffre «ans fond: lutte terrible, silencieuse, qui n avait que Dieu pour témoin, et dont M. Levrault faisait à lui seul tous les frais.
« Non, non, c'est impossible! s'écria tout à coup l'ancien marchand de drap, en conjurant par un geste souverain les fantômes qui l'assiégaient ; jamais un Montflanquin n'a trompé personne ; et^'ailleurs ce n'est pas un Levrault qu'on joue^ qu'on mystifie comme un petit bourgeois. Je me connais en gentilshommes. Si Gaspard n'était pas tout ce qu'il paraît être, je n*aurais pas attendu qu'on vint m-en instruire, je l'aurais bien démasqué moi-même. Le vicomte est digne de sa race. Comme ce chevalier dont Laure m'a quelquefois parlé, il est sans peur et sans reproche. Encore un coup, pourquoi Jolibois nous l'eût-il vanté? Pourquoi nous Veût-il présenté comme l'honneur et la lovauté mêmes?
Dans quel intérêt Teût-il choisi pour nous diriger, pour nous accompagner dans toutes nos excursions? JoJîbois est un bonnête garçon ; il sait qui je suis, quels égards me sont dus. Il n'eût pas introduit dans ma maison une vertu douteuse. Il n*ignore pas de quel bois nous nous chauffons, nous autres grands industriels ; n'entre pas ]ui veut dans notre intimité. Non, non, c'est impossible! répétait-il avec une exaltation toujours croissante. J'écraserai la calomnie comme un serpent sous mon talon : le vicomte sera mon gendre. »
Et, bien résolu cette fois à tenir tête à sa fille, il allait s'échapper pour courir à la vicomte, quand un pas brusque et précipité ébranla l'escalier qui conduisait à son appartement.
« C'est lui ! le voici ! » s'écria M. Levrault, tombant en arrêt, et déjà prêt à ressaisir sa proie.
Cependant, au bruit des pas qui se rapprochaient de plus en plus se mêlait une voix brisée, haletante, qu'il cherchait vainement à reconnaître. « Où est M. Levrault? criait cette voix, qui n'était pas celle de Gaspard; où se tient-il? — Qu'on me mène à lui! — Il faut que je le voie, il faut que je lui parle ! — Les moments sont précieux ; il n'y a pas une minute à perdre ! » M. Levrault pensa que le feu était à la Trélade. Il se
l jeta tout effaré dehors de sa chambre et faillit être ren-
i versé par maître Jolibois,
l: Etait-ce Jolibois , notre Jolibois , celui que nous avons
|, laissé, voilà tout au plus un quart d'heure, dans le sen-
lier de la Trélade? Jolibois élait méconnaissable. A quels exercices, à quelle gymnastique effrénée avait-il dû se livrer pour en arriver à un changement si brusque et si complet? A voir ses bottes poudreuses, son pantalon taché de boue, sa cravate dénouée, tous ses vêtements en désordre, on eût dit qu*il venait de faire deux cents lieues à franc étrier. Son visage s'harmonisait avec son costume. Tous les vents déchaînés se fussent disputé sa chevelure qu'elle n'eût pas été plus violemment ébouriffée. Sa barbe rappelait le poil hérissé de Galchas. Il y avait dans ses yeux, dans sa physionomie, dans tous ses mouvements, je ne sais quoi d'étrange qui frappait M. Levrault d'étonnement et presque d'épouvante.
« Rien n'est-il fait? rien n'est-il conclu? arrivé-je f temps? s'écria. Jolibois coup sur coup, d'un air égaré, en se précipitant comme une trombe dans Tappartement. S'il est trop tard, malédiction sur moi ! C'est moi. Monsieur, qui vous aurai perdu; c'est moi qui vous aurai poussé dans l'abîme !
— Dans l'abîme ! s'écria M. Levrault pâlissant ; dans l'abîme ! répéta -t-il en promenant autour de lui un œil inquiet. Qu'entendez-vous par là? Dans quel abîme m'avez-vous poussé? Les chouans se remuent-ils? Estil question d'attaquer la Trélade? Je croyais que le vicomte, en se ralliant au trône de juillet, avait mis un aux discordes civiles.
— Dites, Monsieur, parlez, reprit Jolibois ne se pos-
118 SACS ET PARCHEMliNS.
sédant plus : rien n'est-il fait? rien n'est-il coûclu? JNe me laissez pas dans celte hjûràble incertitude ; prenez pitié de mes angoisses !
— Avez-vous juré. de me rendra fou? s'écria M. Le- Trault, qui, enobservantles traits bouleversés du tabellion, sentait redoubler sa terreur. A qui en avez-vous? qu'y a-t*-il? que se passe-t-il? Gomment prendrai^je pitié de vos angoisses si vous ne commencez par prencire pitié des miennes? Si vous ne me dites irien,v que voulez-vous que je vous, dise?
— C'est juste, repartit Jolibois ^en se frappant le front. La tête n'y. est .plus; on la perdrait à moins. Pardonnez, Monsieur, au trouble qui m'agite.. Je viens de Nantes. Pour vous sauver, s'il en. estencore. temps, j'ai fait huit lieues en cinqjquarts d'heure. Mon (diaval €st tombé de fatigue à la grille.de votre. château; .je doute qu'il se relève. Noble animal ! au train dont il allait, il semblait deviner qu'il slagissaitde votre salut « de celui de votre aimable JUle.
— Au fait, Jolibois,,au fait! Vous me tenez sur des charbons ardents..J'al.dix chevaux dans mes écuries : si le vôtre ne se relève pas, jon. le remplacera. On ne perd jamais rien à servir les Levrault. Expliquez-vous. Soyez clair, soyez bref. De ^uel danger sommes-nous nenacés ?
— Dans un instant. Monsieur, dans, un instant. Que je sache d'abord si j'arrive assez tôt pour vous tirer dn gouffre où je vous.ai plongé. Le contrat est signé. Qui
SACS ET PARCflfiMiNS. 119
m*^ttlit, hélas! qu'un ^aatre qaeJolibois...? Je me tais, j'ai perdu le droit de me plaindre. Le contrat est ^gné, mais il ne peut avoir de valeur qu'après la célébration du mariafe. Eh bien ! ajouta Jolibois d'une voix hésitante, en attachant sur M. Levrault un- regard où se révélait toute l'anxiété de son âme, eh bien! Monsieur^ tout est*il fini? lie ctestin a^t41 prononcé f Sommes^nous aux prises avec l'irréparable? Suis -je condamné à traîner avec moi un remords éternel? Répondez, dût votre réponse me frapper comme un coup de foudre : le mariage estai célébré?
— Quel mariage ? demanda M. Levrault de l'air d'un homme qui, au lieu d'un pavé qu'il s'attendait à recevoir, sent une buUe de savon s'abattre et crever sur son nez.
— Mais,:Monsienr, répondit dfoliboîs non sans quel^ que surprise, le fleulmariiige^doBt il soit question à cette heure dans toute k Bretagne : celui de votre fille et du vicomte Gaspard de Montflanquin. »
Après cequi s'étaittpassé la veille, dans la position délicate où se lrouvait:M. Levraolt vis*à-vis du vicomte, les dernières paroles de mattre Jolibois ressemblaient si Jbien à une raillme, que le grand industriel put un instant se croire persiflé. Pour toute réponse , il leva les épaules, enfonça ses mains, dans lespoches de sa robe de chambre , et ne mit à tourner en silence autour de l'appavtement, comme un ours mal léché, «ç Ainsi, Monsieur, dit maître Jolibois, dont la figure
130 SACS ET PARCHEMII^S.
s'éclairait peu à peu , le mariage n'est pas célébré? Ainsi , mademoiselle votre fille n'est pas encore unie au vicomte de Montflanquin par des liens indissolubles, par un serment irrévocable?
— Eh non! mon cher, eh non! s'écria M. Levrault avec humeur, le mariage n'est pas célébré. D'où va* nez-vous? d'où sortez-vous? qui vous a conté ces sornettes? Laissons cela, je vous prie. Ge n'est pas la peine de tant insister là-dessus.
— Ils ne sont pas mariés... Mon Dieu, soyez béni! s'écria Jolibois dans un transport de joie céleste. Vous aviez donné les jambes de la gazelle à la pacifique mon* ture d'un humble notaire de province. Vous m'aves permis d'arriver assez tôt pour sauver l'innocence et déjouer les projets du méchant. Vous avez voulu que Je pusse réparer le mal que j'avais fait à mon insu. Vous m'avez éclairé à temps ; vous n'avez pas souffert que la vertu servit au triomphe du vice. Merci, mon Dieu!... ils ne sont pas mariés. »
Les mains jointes, les yeux au ciel, maître Jolibois paraissait s'oublier dans une extase religieuse. M* Levrault le considérait avec stupeur et se demandait si ce diable d'homme avait bien en effet toute sa tête à lui.
« Mon cher Monsieur, dit-il enfin en se grattant l'oreille, m'expliquerez-vous ce que tout cela signifie? Jusqu'à présent, il n'est pas sorti de votre bouche un mot, un seul mot, qui ne soit encore une énigme pour moi. Vous crevez votre cheval, vous éclatez ici comme
SACS £1 l'ARCHEHINS. 121
•ne bombe; m'apprendrez-vous pourquoi? Mariés oa non mariés, en quoi cela vous touche-t-il? Est-*ce une raison pour vous mettre les sens à Tenvers ou pour vous égayer de la sorte?
— le meilleur des hommes ! 6 trois fois noble cœur ! s'écria maître Jolibois avec une émotion si bien jouée, que M. Levrault, tout attendri sans savoir pourquoi, se sentit près de fondre en larmes. Il est sans défiance, il ne soupçonne rien. Avec le génie des affaires, c'est la candeur et la naïveté d'un enfant. Il s'avance en souriant à travers les embûches; il joue sur les bords du cratère qui s'ouvre pour le dévorer. On rencontre ainsi quelques êtres privilégiés , pareils à la fontaine d'Aréthuse; ils se mêlent aux flots bourbeux du monde sans altérer le cristal de leur âme Malheureux! ajouta-t-il d'une voix éclatante en saisissant brusquement le bras du grand manufacturier, savezvous ce que c'est que le vicomte Gaspard de Montflanquin? dites, le savez-vous? »
Ce fut un coup de tonnerre déchirant un ciel d'azur. A cette question formidable, M. Levrault pâlit et frissonna. Blême, les yeux hagards, palpitant comme un passereau entre les serres d'un oiseau de proie, il regardait maître Jolibois, qui lui brisait le bras dans une main d'acier. En ce moment suprême, Etienne Jolibois avait dans son attitude quelque chose de froid et de terrible qui rappelait Bertram, le mystérieux compagnon de Robert-le-Diable. Il y eut quelques secondes
iâ2 SACS ET PARCHEMINS.
<le ce silence ÎB»po$ant qui précède )es ï^évélation&fiolennelles. Jolibois le- rompit le premier.
<( Âb! S'éQria-Ul;Qa.marcbaatà grands pas dans la chambre, il n^est pas sorti de ma bouche un seul mot qui. ne fût pour vous une énigme! Âhl vous ignorez encore ce qui mi'amènel Âh;I mariés ou non mariés, oela doit m*étre indifCérent! Ah! vous ne comprenez jrien ! £h bien ! Monsieur, vous allez tout comprendre. »
Et là^dessusy sansautre préambule, d'une voix brève, mordante» incisive, .mattveJolibots raconta tout ce que le lecteur, .plus 'Clairvoyant que iM. Levrault,'a depuis longtemps daviné. JoliboisdéshabiUa Gaspard et le mit à nu. Il déchira la^ trame qu -il avait aidé à tisser; il abattit Téchafaudage qu'il avait aidÂà construire. Gàacunede sesiphrases tombait comme un coup de massue sur lesiUusionsdu grandindustviel, qui voyait son vi- <;omte S'écroukr .pièee à pièce, • s'en aller morceau par morceau. Montflaaquin létait dluiie andenne^noblesse de la Bretagne, mais il avait tratné son blason dans la boue de tous les ruisseaux. Après avoir mangé son* patrimoine, il avait trafiqué. de aon nom et s'était rallié an trône de juillet; mais le^roi^ la reine, les princes, les princesses, n'avaientpasiardéèlui tourner le dos. Gii* blé de dettes, n'ayant ni sou ni maille, de trop bonne maison pour se résigner* au' travail, il vivait à Pari8>d6 là bouillotte et du lansquenet, et aussi de quelques douairières dont pas une, jusqu'à présent, n'avait voulu de lui pour mari. Quant & mademoiselle de Chante-
JSACS £T PARCHEMINS. iU
plure, elle avait passé si ra{)i4Qment sur la terre^ que personne ne se souvenaitde ravoir seulament entrevae. Préparé çlopuis la veille à tces étranges confidences, M. Levrault. sentait, à chaque joQOt de Jolibois, des écailles tomber de ses yeux. Au bout d'un quart dlieure il ne restait plus rien do son vicomte.
« Le misérable! s^outa Jolibois quand il eut tout dit, il avait fait de moi sa dupe et soa complice. €e matin encore , voilà quelques heures , j*étais comme vous , sans défiance. Jo. ne soupçonnais rien. Je m'étais.laissé dire, une semaine . auparavant , que le vicomte allait épouser votre fille; ont m'a^t affirmé que le < contrat était signé : je m'en réjouissais. Je métonnais un peu, je Tavoue, de n'avoir ipa&été. choisi pourrédiger le contrat, je m'étais bercé dé l'espoir de d^enir un jour le notaire de^votreifamille ; mais Jolibois n'est pas égoïste, je ne songeais .qu'à votre iM>nheur, îe.m'^pplaudiissais d'avoir servi de lien entre.la jnaison des. Levra^lt et la maison de jilontflanquin, quandcematin.^au saut du Ut, un des premiers .magistrats, de la ville est venu m'ap* prendre tout ce que. je viens de, vous révéler. Enfer et damnation \ comprenez-vous mon épouvante? comprenez-vous maintenant pourquoi j'ai crevé mon cheval , pourquoi je suis tombé chez vous. comme une bombe? Comprenez-vous enfin qu'il s'agissait de mon. honneur cl de votre salut?
— Il faut convenir, s'écria M. Levrault, que ce vicomte est un effronté aoguin. Je n'avais pas attendu
124 ï>ACS ET PARCHEMINS.
' jusqu'ici pour savoir à quoi m'en tenir sur sa valeur réelle. Je ne l'avais pas vu trois fois que déjà je trouvais en lui quelque chose de louche. Je m'étais dit tout de suite :. Ce n'est pas là un vrai gentilhomme. Croyez bien, Jolibois, que jamais je n'aurais consenti à lai donner ïna fille en mariage ; mais, je l'avoue , j'étais loin de m'att^ndre à tant d'audace et de perversité.
— Vous avez , Monsieur, non loin de votre porte , reprit Jolibois en hochant la tête, certain château dont je vous engage aussi à vous défier, à moins qu'il ne vous plaise de tomber de Charybde en Scylla , et de sortir d'un' guêpier pour vous fourrer dans un nid de vipères.
— De quel château voulez-vous parler? demanda le grand industriel.
— Du château de La Rochelandier. Il y a là, je voua en avertis, une marquise plus dangereuse encore pour vous que le vicomte. Si je ne vous ai pas crié gare ! quand vous êtes venu vous établir à la Trélade , c'est que je la croyais absente du pays. Je vous le répète , Monsieur, défiez-vous du château de La Rochelandier» La marquise s'est posée en Bretagne comme la Jeanne d'Arc de la légitimité. Vous êtes influent, vous êtes opulent, vous occupez un rang élevé dans le monde. La marquise ne négligera rien pour vous amener doucement à mettre vos millions au service de son fils et de son parti.
— Ah çà! s'écria M. Levrault, c'est donc un coupe-
gorge, celte Bretagne qu'on m'avait représentée pourtant comme la terre classique de Thonneur et de la loyauté?
— Que vous dirai-je, Monsieur ? Vous voulez frayer avec la noblesse, vous êtes servi à souhait. Le vicomte Gaspard de Montflanquin vous a fait et vous fait encore une cour assidue et désintéressée. Vous recevez à votre table somptueuse le chevalier de Barbanpré, qui ne comprend pas qu'Ësaû ait vendu son droit d'atnesse pour un plat de lentilles , mais qui vendrait son âme pour une poularde truffée. Vous promenez dans votre calèche le comte de Kerlandec, gentilhomme pur sang, à qui Gaspard doit quinze mille francs, et qui compte, pour rentrer dans ses fonds, sur la dot de mademoiselle Laure. Enfin, voici venir la marquise de La Rochelandier, plus fourbe , plus rusée , plus avide que tous les autres. Ainsi, vous les verrez tous s'abattre autour de votre richesse comme une troupe de phalènes autour du globe d'une lampe. C'était votre rêve, Monsieur, de nouer des relations avec l'aristocratie ; vous devez être satisfait. Quand vous m'avez confié vos projets et vos espérances , je me suis tu, j'ai respecté vos illusions. Mes opinions politiques vous étaient connues ; vous n'auriez pas manqué de suspecter mon impartialité. Ah ! si j'eusse osé parler...
— Voyons, qu'auriez-vous dit, maître Jolibois? deaianda M. Levrault en lui frappant sur l'épaule.
— Ce que j'aurais dit î s'écria le notaire avec feu ;
126 SACS ET PARGHEMmS,
j'aurais dit : Uonslear Levarault yiiwis Fhonneur et la gloire de TÎAdiisCrie ifrançaise ., quasd un •homme de votre valeur s'allie à la noblesse , il ne s'élève pas « il descend ; il n'usurpe pas^ il abdique. J'aurais dit taossi : Le temps approche oùde^grands événements vont s'ao^ complir. Ge n'est pas eonsveppijyant sur le bras caduc et décrépit de sa sœur aînée que l'aristocratie b<hi* velle peut se flatter de tenir tÊte aux orages qui >vont l'assaiUir.
— iQuels orages.? 4^nanda M. Levrault d'un .^r étonné.
— Quels orages^ Monsieur? vous m^e le demandez ! s'écria JoUbois. Ne voyez-vous pas l'horizon se charger de nuages? ne sentezrvoius pas le sol tressaillir et trembler /sous VQ& pieds ?fl4aFra&ce. s'agite., le monde ^t dans l'attente.
-— Que voulez-^vous .dire, maître Jolibois ? Jamais la France ne fut si heureuse, jamais l'industrie ne fut si prospère. La boui^oisieiest au.pouvoir, que peut-^lle souhaiter de mieux?
— Et le peuple, Monsieur? demajada maître Jolibois ^n croisant lentement ses bras sur sa poitrine ; le comptez-vous pour rien ?
— Le peuple! répliqua M. Levrault; que lui man- <pie-t-il? N'ai-jepas gagné trois millions? Qu'est-ce qui l'empêche d'en faire autant ?
— Je vous le dis. Monsieur, reprit bravement maître Jolibois^ de grands événements se préparent. Le peuple
&ÂCS £T l^àBGIiËHlNS. m
est aujouràlskm demèrel&loiôurgedsieooiiutteaiitr^^ la botti^oisiaélaiVdefsièrela/iioUesse* la bourgeoisie a ttté la noblesse :» le peuple tuent la boucgeoisie. -^Allons donc!! s*écriaM.LeTrault;.>i!K>n journal
fie dU pas. .ua iinot^e ciela.
^o-Le.p0U{>le est grandi le peuple est généraux, poursuivit lolibois d'un toniSent^eioiiX);<inai6le peuple est.tembleit et je nerdois >pas yousf cacber. Monsieur, quele«}dur.oâ.la)bourgeoisielui rendca ces compte&ii elle aiua.unr mauvais quart d*beure ùtpasser. Les millions seiH)nt alors un lourd bagage^ etjesais plus d'un riche banquier qui •s'estimera fort rheureux s'il réussit à sauver sa tète.
— Parlez^vous sémeufiementviolibois?
— Trop sérieusement, hâas ! Je pense & vous, Moasieur, à votre aimable âUe. Yous n'ave:^ rien fait, je le sais, pour attirer sur vous la haine et les malédictions du peuple. Yous êtes toujoursallé au-devant de ses besoins ; en.toute occasion, vous avez soulagé ses misères; vous n'êtes pas de ces riohes.égûlstes, impitoyables, qui déolaren^t que personne ne meurt de faim une fois qu'ils ont bien diné. Cependant, vous lei savez, dans les tem* pétes révolutionnaires , trop souvent les innocents payent «pour les coupables; Quedeviendriez-fvous, juste (âel?Âh l sans doute, je veillemi sur vous, sur votre fille, l'apaiserai la colère du lion déobainé ; vous le verrez, docile à. ma voix, venir, en rampant, vous lécber les pieds.. Le peupleme connaît, il m'aime; mais qui peut
dire, qui peut prévoir où nous serons, vous etmoi, pendant la tourmente? Arrîveraî-je à temps pour vous faire un rempart démon corps, pour détourner le coupmortel, pour vous emporter dans mes bras? Groyez-moi , Monsieur, ne comptez pas trop sur M. Jolibois ; au lieu de rechercher Talliance d*un gentilhomme qui ne servirait qu*à vous désigner plus sûrement à la vengeance populaire, donnez votre fille à un républicain éprouvé qui protégera tout à la fois votre vie et votre fortune. »
A la pensée de marier sa fille à un républicain , M. Levrault partit d*un formidable éclat de rire et se tordit les flancs dans un accès de folle gaieté.
ce Vous êtes fou, mon cher, dit-il enfin à Jolibois un peu déconcerté. Le peuple est content; il ne veut plus de révolutions. Je m'étonne qu'un garçon d'esprit comme vous ait en politique des idées si fausses. Je vous conseille de vous abonner à mon journal. »
Jolibois revint à l'assaut, mais vainement. M. Levrault ne comprenait rien ou paraissait ne rien comprendre. Toutes les insinuations de l'honnête républicain s'aplatirent sur l'intelligence du grand industriel, comme des balles sur la peau d'un éléphant. Le tabel-
lion se retira la rage et la mort dans le cœur.
Au détour du sentier, à deux portées de fusil de la grille^ Jolibois rencontra le vicomte. Gaspard s'était un peu attardé le long des haies, non pas à poursuivre les papillons, mais à fourbir ou à épousseter un certain nombre de phrases qu'il avait retrouvées dans les cen-
dres de sa jeunesse, ^et à Taide desquelles il comptait réduire le cœur récalcitrant de mademoiselle LevrauU* Sûr désormais de ses effets , il venait de hâter le pas , quand Jolibois lui barra le chemin.
<c Eh bien ! Jolibois t demanda-t-il avec anxiété.
— Sohnez, clairons! sonnez , trompettes ! s^écriale cavalier en brandissant sa cravache d'un air victorieux. Que tous les maçons de la Bretagne accourent à votre voix ! que vos tours humiliées s'élancent de leurs ruines ! que les pierres de votre château se relèvent au bruit des écus du grand industriel, comme autrefois les murs de Thèbes aux sons delà lyre d'Amphk)n! qu'on rétablisse partout les armoiries de votre famille ! que Galaor grimpe aux créneaux et déploie la bannière des Montflanquin 1 que les Baudouin et les Lusignan tressaillent de joie dans leur suaire ! Vous l'emportez , monsieur le vicomte. Vous n'avez plus qu'à vous présenter, les millions de M. Levrault sont à vous.
— Dites qu'ils sont à nous ! sécria le vicomte dans un élan de joie et de reconnaissance dont il ne fut pas le maître. A nous les millions ! ajouta-t-il en battant un entrechat sur le bord du sentier. L'endiablée marquise en séchera de rage. Jolibois, comment s'est passée l'en» trevue ? Avez-vous rencontré de la résistance î
— Je ne dois pas vous dissimuler, monsieur le vicomte, que, lorsque je suis arrivé, vos actions avaient un peu baissé. On ne doutait pas de votre loyauté ; qui s'est jamais permis d'en douter? Pourtant on hésitait.
Tai parlé, toii^acha]^é.'de faeei Les La Rochelcmâi^ sont à ceât piod6f8eti8:le«rev,!Sl*v<onséles plasltiaut que j^maisi SaolBivttnifiiiv m^nsieiu* le Yicomtd^<Je{uii5 me flatter de vous avoir (demies ea.ceile QCcasîion«'G6^qaW. appjBUe 'im hoDi^^ottp d^épantei
-^ Générera^ Joltbois , . ndilè anû v < nion . sauveur ! s'écria le chevaletfescpie CraspaDd:, quiidierchaitd^ qodque BBboyeBvhoBnèle detfinlsirer respéraDiCed0:toas) ses créanciers; ij&(vais^ doftOi pouvoir m'acquilter eor*' versvoïKK^t^
-^ Hensienr le vicomte^ .vous aves à vDuspréoocaper' dlûlérétakplus sémi»; Ce qui ni*est dÛE&'impovte guère ; acquittes d^abord ce' quenvous devez .à la oiéiiioire de vos ancéitresi répliqipaile magnaniioei lofibois^ qui se demandais (si Theure notait pas venue de se veiner de toutes ses déceptions.
— Ah >çà! demanda le vicomte, donfiles yeux verts brillaient au soleil comme deux émeraudes , nous les tenesisbieDi. n'est-ce pas, ces petits agneaux du bon M. Levrault? :Ils ne sauraient nous. échapper? Vous en êtes sûr, JoUbiois?
—» C'est absolument, monsieur le vicomte, ccmune si vous aviez: dans votre poche les dix<-huit cent mille francs de do« que le grand manufacturier donne à sa fille.
— Dix-huit cent mille francs ! s'écria Gaspard, qui crut voir le ciel /s'entr'ouvrir.
— Ni plus ni moins, monsieur le vicomte ; ajoutez-y
SACS ET PÂRCEEM1N& 151
pourtant uni^ somme de ceutmîllei livres qui yoqs soût alk)iié&poiir frais d'iiislaUaftiww>Yoiis entriez en pos* session de ce joli denier le joiU; de la signature du contrat. Oni tous» marie sous le régimet de« la communauté; on . ae croit pas pouvoip<&ire ; la partie trop belle à un gendre de votre poids.
-^ Cet excellent M. LevraaUiNe^vovs semUe-t-ilpas que nous avons parlA' de ioi un' peu sévèrement hier soir? £b bien 1 JDlibeis), je ne vougîrai jinuiis^ de mon lieaiu*fpère. Quand. mes tsalon» âeron/loovatsi, on en pensera ce qu'onr -voudita;;» joûs , foi de {fentiibomme ! on^y Yopra; Mv Leimttibi
— * Altonsv monsieur le viconMoivai^^ gt^î^ii^^^ JoHbois en se frottantileamainsy vous voilai tiré d'af-* faire,. et ^ conume ondit, remonlé sur votvebète. Les mauvais jours sont passés. Votre étoile s^est enfin dégagée des nuages qui voilaient son éclat. Vous alle:^ mener cette grande existence qui convient à vos goûts, à vos instincts ^. à votteiiang. Une propriété seigneuriale en Bretagne! un hAl^el à Paris! des chevaux! loge à rOpéiu, logeiaux'BoilCfèsI..*
— Et!' mon Dieu ! oui , dit le vicomte d'un air résigné. L'été , je voyagerai ; j'irai aux (^ux , à Bade, à Hombourg...
— Ce sera ma gloire d'avoirété pour quelque chose dans raccomplissementdevos vœux, dans la réalisation de vos rêves. Mes enfants, si j'en ai jamais^ saurontun jour que leur père a contribué à restaurer la splendeur
de votre nom , à vous venger des outrages du sort: Dussé-je ne leur laisser que cette page de ma vie , ils n'auront pas le droit de se dire déshérités
— Tespèrebien, mon cher monsieur Jolibois , que je vous verrai quelquefois, soit à Paris, soit dans mes terres.
— C'est trop de bonté , monsieur le vicomte... Mais vous perdez un temps précieux. M. Levrault est impatient de vous ouvrir ses bras et de vous nommer son fils, car c'est ainsi qu'il vous appelle. Vous n'êtes pas son gendre, vous êtes son fils bien-aimé.
— Je vous l'ai toujours dit, c'est le meilleur des hommes, s'écria Gaspard d'un ton pénétré. Peut-être a-t-il quelques petits travers , mais quelle âme ! quel cœur !
— Un cœur d'or, monsieur le vicomte. Allez donc, courez à la Trélade, volez où l'opulence vous attend. Songez que vous n'êtes pas dispensé de jouer , aux pieds de la petite...
— Dites mademoiselle Levrault, mon cher monsieur Jolibois , dites mademoiselle Levrault.
— Aux pieds de mademoiselle Levrault, reprit Jolibois avec déférence , la scène dont nous sommes convenus. Soyez brûlant, monsieur le vicomte, soyez brûlant, irrésistible. Mademoiselle Levrault tient pardessus tout à inspirer une passion violente ; donnezlui cette satisfaction. Si, du temps du roi Henri, Paris valait bien une messe, dix-huit cent mille francs de dot valent bien aujourd'hui une déclaration d'amour.
— Merci de yo^ bons conseils, monsieur Jolibois, re* partit le vicomte , qui , au rebours des grandes âmes , sentait se dignité se relever avec sa fortune ; il me sera facile de les suivre. Le rôle que vous avez bien voulu tracer pour moi n'est pas au-dessus de mes forces. Si je dois être brûlant , irrésistible , je le serai naturelle* ment^ sans effort, et n'y aurai pas grand mérite. Je n'ai point encore passé le temps d'aimer, et ne vois rien de surprenant à ce qu'une jeune et jolie personne comme mademoiselle Levrault ait la prétention d'être courtisée uniquement pour sa grâce et pour ses beaux yeux. Adieu donc, mon cher monsieur, ajouta-t-il en lui donnant deux doigts; je n'oublierai de ma vie ce que vous avez fait pour ma maison. »
A ces mots , maîtrisant à grand'peine l'émotion qui le poussait à cabrioler comme un chevreau , Gaspard poursuivit gravement son chemin. S'il se fût retourné au bout de quelques instants, et que ses yeux eussent rencontré le regard qu'attachait sur lui maître Jolibois immobile encore à la même place , je crois que notre ami Gaspard aurait senti courir un frisson le long de ses ïambes.
Après le départ de nrattfe ToHtrois , le grand indus* triel était entré aiisalonv où sa fille venait de descendre. Laure, qui avai< passé une partie de la matinée an fond du parc, ne seiiôutait pas que lo tabellion eût mis le pied à la Trélade. U. Levrault se garda bien de l'en instruire. Après atoir rôdé quelque temps en silence autour du fauteuil où' Laure se tenait assise :
« Toute* î:éflexion faite , s'écria-t-il , ce ne doit pas être grand'chose de bon que ton vicomte ! Je me demande comment nous avons pu nous décider à le re^cevoir dans notre intimité.
— Enfin, mon père , s'écria Laure ^ vous vous rangez à mon avis.
— C'est-à-dire , répliqua M. LevrauU , que c'est toi qui as fini par partager mes secrets sentiments. Rap-
SACS ET PAUGHEMINS. 135
pelle-toi là verte façon .don^ je me aui& expcimé.sur son compte dès le lendfiyEnain de notre arrivée à la Trélade. Xe ne rivais pas encorevu, et d^& je me défiais de lui. Il n'avait pas encore .paru ^ et ^uel^que chose me disait déjà que ce Moatflanquin n'était rien qui vaille* ,
— Je ne Tai pas oublié^ dit Laure; mais je me souviens aussi que le vicomte n'a eu qu!à sejnontrerjpour enlever toutes vos sympathies.
— Mes sympathies! s'J^âiiale.gcand manufacturier: il faut hien te mettre dans la tête que iqn gringalet de Gaspard ne les a jamai&eues. Tout en luime choquait, sa figure , sa voix^ ses breloques, jusiqu'à sa façon do se présenter. . Je a'ai Jamais donné , pour ma part , dans ;ses Baudouin et.dans jes Lusignan, dansses4)esans d'or et dans son lion léopardé. de sable ii la queue fourchue et passée en.sauioir. Je n'ai pas été d^pe un, seul instant de son empressement , de ses assiduités. Je me suis dit tout de suite : Voici un gaillard qui sa^t dejquel côté la miche est beurrée.
— Et pourtant, ajouta Laure , qui ne pouvait s'empêcher de rire , vous le receviez , vous lui faisiez fête, vous aviez juré qu'il serait votre, gendre.
— Pardieu! ne voyais-je pas qu'il te plaisait;, que tu l'aimais , que tu voulais l'épouser atout prixi.Pour ne pas te contrarier, je feignais de le trouver charmant. Bien entendu, je n'allais pas jusqu'à suspecter sa moralité. Je me disais bien parfois : Le pèlerin en veut à mes écus ; je m'obstinais pourtant à le. tenir pour un
galant homme. Je me disais : Il n'est ni beau ni jeune ; j'enrageais tout bas de te sentir affolée de ce petit chafouin ; mais, après tout, c'étaient tes affaires, non les miennes. Hier, ce matin encore, je le défendais contre toi-même. Sa passion Fégare , me disais-je; ce n'est qu'un dépit amoureux. Toutefois, comme il s'agissait de ton bonheur, j'aipensé que la chose méritait réflexion. Je ne réfléchis pas souvent ; mais, quand je m'y mets , c'est pour tout de bon. Je me suis enfermé dans ma chambre ; après deux heures de recueillement et de méditation silencieuse , je reconnaissais que ton vicomte n'est qu'un saltimbanque et un chenapan.
— Vous allez voir, dit la jeune fille en riant de plus belle , que c'est moi maintenant qui vais être obligée de prendre son parti.
— Tu me persuaderas, n'est-ce pas, qu'il a refusé les faveurs de la cour? Tu me feras croire qu'il s'est jeté dans l'eau pour sauver mademoiselle de Ghanteplure? Allons donc ! S'il s'est montré aux Tuileries, je jurerais que le roi et les princes lui ont tourné le dos. Quant à maaemoiselle Fernande , je la soupçonne fort de nV voir jamais existé. Ne me parle plus de ton Gaspard ; ne viens plus me corner aux oreilles que tu l'aimes , que tu l'adores, que tu n'épouseras que lui! Il est temps que cette comédie finisse.
— Mais, Jion père...
— Je ne veux rien entendre, je te défends de prononcer son nom en ma présence. Le malheureux ! avoir osé
se jouer d'un homme tel que moi ! Quand je songe que sna fille a pu aimer ce jongleur, ce pasquin, tout le sang des Levrault se révolte et bouillonne indigné dans mes veines.
— Mais, mon père, de grâce...
— Point de grâce ! s'écria le grand fabricant, le re» grette que les travaux de l'industrie m'aient détourné du noble exercice des armes. Pour la première fois, jd me plains à Dieu de n'être pas de race militaire. Nous autres grands industriels, nous sommesles maréchaux de la paix. Ah ! si Timoléon était là, il vengerait du m^me coup sa sœur et son père outragés. Qu'il vienne cependant, ce fils de preux, ce jeune et beau Gaspard^ qu'il vienne affronter mon courroux ! Je lui dirai son fait ; après l'avoir démasqué, je lui jetterai son masque à la face. On ne sait pas ce que c'est qu'un Levrault offensé.
— Voici le vicomte ! dit Laure , qui, en soulevant U rideau de la croisée, venait d'apercevoir le museau de Gaspard ^tre les barreaux de la grille.
— ^ Pas possible ! s'écria M. Levrault.
— C'est lui-même. Tenez, regardez, ne le voyezr vous pas? demanda Laure entr'ouvrant le rideau.
— Il est affreux, dit M. Levrault; il a l'air d'une fouine. Comprend-on qu'il y ait des gens qui le trou* vent beau? Ma chère, observe, je te prie, avec quelle polite^e glaciale je vais le recevoir.
— Si vous le permettez, mon père, c'est moi qui rer
cevrai M. Gaspard, lecrois qull est de vx)tre dignité de n^plus vous rencontrée iace & face avec lai; éloignez* vous, reposez-vous sur moi dn soin de reconduire.
— Tu as raison. Je me connais ; j'ai la tête [urès du bonnet. Il suffirait d*un/mot imprudent, d'un sourire équivoque , d'an fconcement.de sourcil, d'un regard de travers , pour me £dre sauter comme une poudrière : il est plus convenable que je ne le voie pas.»
Et M. Levrault, qui, soupçonnant vaguement le vicomte d'avoir des habitudes dcispadassin , n'était pas fâché de laisser à sa fille le^sc&ntde terminer cette petite affaire, s'esquiva par la porte vitrée quistouvrait sur le parc, tandis que Gaspard s'introifaiisait par celle qui donnait sur la oour . Ce fut une des entrées les plus dramatiques qu'eût jamais inspiréesl-égarement de la passion. Gaspard ne fit qu'un bond de la porte du salonaa fauteuil de Laure ; puis, s'affaissant aux pieds demademoiselle Levsault comme si son coi^s eût été bourré d'ouate, iltomba sur ses deux genoux, et, par un geste de désespoir qui aurait pu passer tout aussi bien pour un mouvement de coquetterie, il cacha son visage entre ses mains. C'avait été si .prompt, si brusque, si instantané, qu'on eût dit que le vicomte se toouvait là.par enchantement. Laure,. qui nlavait pas bougé, jouait d-un air distrait avec un éventail de Chine^ et regardait paisiblement Gaspard, comme.eUe .eût fait deiquelque animal familier, couché sur ua coussin auprès d'elle.
« Eh bien.l oui «c'est vrai ^ Je vous ai trompée, dit
enfin le vicomte d'une voix éperdue. Oui, touf ce que j'ai pu faire, tout ce que j*ai pu imaginer pour vous éloigner du château deiLa Kochelandier, je Tai fait, je Tai imaginé. Ruses, détours,. basses manœuvres, rien ne m'a coûté, je n'ai rien épargné. Accablez-moi de votre colère, mais épargnez-moi votre mépris : je vous aimais et j'étais jaloux. Enfant qui commencez la vie à peine, source fraîche et limpide qui n'avez réfléchi que l'azur du matin, fleur d'innocence, de grâce etde beauté, fleur virginale , encore toute baignée des larmes de l'aurore, vous ne savez pas de quels feux dévorants s'em* brase le milieu du jour, vous ne pouvez pas savoir ce que la passion déchaîne de tempêtes dans. un cœur déjà dévasté. Il y a des âmes chez lesquelles l'amour n'est qu'un filet d'eau claire coulant sans bruit sous un tapis de mousse ; il y en a d'autres, hélas ! où c'est un torrent impétueux, renversant tout sur son passage et creusant son lit dâus des ruines. Oui, je vous ai trompée ; oui, je me suis joaéde votre crédulité ;'0ui, j'ai veillé, comme un espion, sur tous vos pas, sur toutes vos démarches. Je me suis abaissé jusqu'au mensonge, moi, vicomte de Montflanquin ! l'étais jaloux de l'air que vous respiriez, des brises qui touchaient vos cheveux, de l'herbe que foulaient vos pieds, des roses qu'effleuraient vos lèvre». J'aurais voulu pouvoir vous dérober à, tous les regards, élever autour de vous une muraille haute de cent coudées, vous cacher, vous enfouir dans mon sein comme un avare son trésor. Soyez impitoyable,
mais ne m'outragez pas :' je vous aimais et j*étais jaloux. »
Ici Gaspard s'interrompit et leva les yeux sur mademoisefle Levrault pour juger de Feffet de ce petit morceau, dont il n'était pas trop mécontent. Laure continuait déjouer avec son éventail; elle en dépliait, en repliait les feuilles, examinait le fini du travail, admirait Téclat des couleurs, et semblait n'avoir rien entendu des belles choses qu'on venait de lui débiter. Gaspard resta tout interdit.
«Je vous écoute, monsieur le vicomte, dit enfin la jeune fille. »
Ce peu de mots avaient été prononcés d'une voix si mélodieuse et si caressante , que notre ami Gaspard se sentit pleinement rassuré.
« Quoique bien jeune encore, reprit-il avec mélancolie, je croyais depuis longtemps en avoir fini pour jamais avec les orages de la passion. Foudroyé à vingt ans, j'avais dit adieu à tous les riants fantômes du matin de la vie ; j'avais dit à l'amour un éternel adieu. Mon cœur n'était qu'un monceau de cendres. Il ne restait plus qu'à m'envelopper d'un linceul et à me coucher dans ma tombe, lorsque vous m'êtes apparue. Bienfait et bénédiction! étiez-vous descendue sur la terre pour guérir les blessés et réveiller les morts? En vous voyant, je me sentis renaître, et, comme Lazare, je tendis vers le ciel mes bras ressuscites.
— Continuez, monsieur le vicomte, dit Laure à Gaspard, que venait de trahir sa mémoire paresseuse.
SâGS et parchemins. 141
— Je vous vis et je vous aimai. J'avais juré aux pieds d'une mourante d'ensevelir mon cœur avec elle, de ne plus vivre que de son souvenir; je vous vis, je devins infidèle et parjure. Ah ! de quelle épouvante ne fus-je pas saisi en découvrant que je n'étais pas mort à tout ce qui fait vivre, que j'étais jeune encore! que je pouvais aimer, que j'aimais ! douce créature, que vous m'avez coûté de remords et de larmes ! Je voulais vous fuir; une force invincible me ramenait vers vous. Chaque soir, en vous quittant, je faisais le serment de ne plus revenir; je revenais, le lendemain, plus malheureux, plus épris que la veille. Ah! j'ai bien souffert! ah ! j'ai bien combattu ! Vous le savez, mon Dieu, vous qui lisez dans le fond des âmes ! Que de fois, en retournant le soir, par les sentiers déserts, au château de mes pères, j*ai cru voir s'agiter dans l'ombre le spectre irrité de mademoiselle de Chanteplure ! Que de fois j'ai cru entendre sa voix accusatrice dans les plaintes du vent I Insensé que j'étais ! Je ne comprenais pas qu'au lieu de s'indigner, son ombre charmante devait se réjouir. Ifêtes-vous pas le portrait vivant de Fernande? N'est-ce pas elle encore que j'aime en vous? Non, je n'ai point trahi ma foi; non, je ne suis pas infidèle. Mademoiselle) de Chanteplure vit, je suis à ses genoux, c'est sa beauté que je contemple et que j'adore , c'est sa main que cherche la mienne... ma bien-aimée ! j'ai rêvé que vous étiez morte. Vous vivez, vous métes rendue, plus jeune, plus radieuse, plus belle que jamais. Regardez-moit
Uâ SXQS >£T PARGHEMINS.
parlez-moi comme aux jours de. notre bo&heur. Vous ne me dites rien. Avez-iroas cess&de m'aimer? If ète&vous plus ma Fernande ?,NesuisHe plus votre Gaspard?
— Monsieur le vicomte, réplil[ua Laure de sa {dus douce voix en dégageant trancpillement sa main .de Vétreinte du bouillant Montflanquin, je mentirais si je vous disais que vous m'êtes indifférent. Soyez bien convaincu que je suis flattée, autant que je dois l!ètre, de rhomnïage d'un cœur tel que le vôtre . . J'avais espéré, je ne m'en défends pas, que nos destinées JSjùraient par s'unir et se confondre. Il m'eût été doux, je l'avoue^ 4e popter votre nom; je l'aurais porté avec orgueil. Malheureusement, monsieur le vicomte, c'est mademoiselle de Ghanteplure que vous aimez en moi : je ne consentirai jamais à n'être pour mon. mari .qu'un portrait et un souvenir. »
En achevant ces mots, Laure se leva, prit surJa table du piano ses gants, son chapeau, son ombrelle, et se retira sans laisser tomber .un regard sur le vicomte, toujours agenouillé.
Notre ami Gaspard n'était pas un sot : il sesentit perdu. IL étouffa dans sa poitrine jui rugissement de lion blessé, enfonça son chapeau sur sa tête et sortit. Cependant, comme il traversait. la cour, Gaspard se rappela les dispositions bienveillantes dans lesquelte» maître Jolibois avait laissé M. Levrault. Il revenait sur ses pas, quand une voix.de stentor laissa tomber ces n^pts d'une fenêtre :
SACS ET PARCEEMINS. U3
« Germain, dkes qu'on attelle ; nous allons auchft* teau de La Rochelaiidrer.» ^
Lé vicomte leva les yeux, et reconnut à une croisée dtr premier 'étage le grand manufacturier, qui se prélassait dans sa robe de cbambre de cachemire , se caressait le menton, observait d'ôû soufflait le vent, et paraissait se soucier fort peu que' le vicomte Gaspard de Montflanquin ftt le pied de grue dans sa cour. Sans demander son reste, Gaspard baissa le nez, fila piteusement le long du mur, ouvrit là grille' et s'échappa sans bruit.
Que s'était-il passé à là Tiréladé après le départ de mattre Jolibois? Tel était lé mystère que Gaspard s'efforçait en vain de pénétrer. Sa raison s'y perdait. H ne pouvait supposer que Jolibois, qui jusque-là lui avait servi de compère, eût voulu rire et s'amuser à ses dépens. Ce qui semblait très clair au vicomte, c'est qu'il ne devait plus songer à mettre la main sur les millions de M. Levrault; pour le coup, c'était partie perdue, sans espoir de revanche. Gaspard n'était pas homme à s'exhaler en désirs impuissants , en stériles regrets. Il se consolait en songeant qu'il allait retourner à Paris, grâce aux cent écus que Jolibois s'était naïvement laissé gagner la veille. Paris ! ce n'était qu'à Paris que le vicomte respirait à Taise ; il tressaillait à ce nom comme un exilé au nom de la patrie. A Paris donc ! La province n'était pas digne de posséder un esprit si charmant. Gaspard se consolait aussi en se représen-
tant la grimace que ferait Jolibois lorsqu'il apprendrait le dénoûment de l'aventure ; dans la pensée que ce créancier insolent et goguenard se trouvait être le dindon de la farce, il y avait quelque chose qui souriait au vicomte et ne déplaisait pas à sa bonne âme.
Gomme il approchait du château de ses pères, Gaspard aperçut trois personnages de mine équivoque, tranquillement assis sur le pas de sa porte, qu'ils sen^blaient prendre pour celle d'un cabaret. Une carriole d'osier, attelée d'un petit cheval bas-breton, était arrêtée au pied de la colline où s'élevaient les ruines du manoir. Gaspard s'avança sans défiance, tout en se demandant qui pouvaient être ces trois étranges visi- &àTS. Tous trois s'étaient levés en le voyant paraître.
c< C'est à monsieur le vicomte Gaspard de Montflanquin que j'ai l'honneur de m'adresser? demanda le moins sale et le plus laid des trois.
— A lui-même. Que me voulez-vous?
— La lettre que voici mettra peut^tre monsieur le vicomte au courant de la petite affaire qui m'amène, n
Gaspard brisa le cachet et lut :
«Monsieur le vicomte,
« Je ne veux pas quitter Clisson et retourner à Nantes sans vous offrir un nouveau témoignage de l'intérêt que vous m'inspirez. La nuit que je viens de passer sous le toit de vos pères n'a pas été seulement agitée parles émotions du jeu : les bruits sinistres qui ne m'ont pas
pennis dé fermer Toeil m'ont fait trembler en môme temps pour votre sécurité. Je ne dois pas souffrir que le dernier héritier d'une famille illustre reste exposé à voir un beau matin les murs de son château s'écrouler sur sa tête. Agréez donc, monsieur le vicomte, que je mette à votre disposition un logement où vous puissiez dormir en paix quand souffleront les vents de l'équinoxe.
« J'ai l'honneur de vous renouveler, monsieur le vicomte, l'assurance des sentiments qui vous sont dus.