JOLIBOIS
« Qu'est-ce que cela veut dire? demanda Gaspard, qui avait tressailli comme un cerf en entendant le son du cor et les aboiements de la meute.
— Monsieur le vicomte, répliqua l'huissier (hélas ! c'en était un) en tirant de sa poche graisseuse Une liasse de papiers aux armoiries du fisc, je suis chargé par maître Jolibois d'exécuter le jugement qui vous condamne à lui rembourser la somme que vous lui devez, sous peine de vous voir appréhendé au corps et iBcarcéré aux termes de la loi. Je suis en règle : voici les pièces, rien n'y manque. Le jugement est définitif, l'arrêt exécutoire. Étes-vous en mesure de verser entre mes mains cent cinquante mille trente-trois, francs soixante et quinze centimes, montant de la somme qui vous est réclamée, tant en principal qu'en
intérêts et frais ^
16 SâCS £T parchemins.
— Ah ! traître Jolibois ! ah ! perfide ! ah ! bourreau ! lurmara Gaspard en froissant d'une main convulsive i lettre de Tabominable notaire.»
Puis, s'aoressant au jeune groom, qui assistait à ette scène avec une inquiète curiosité :
« Galaor, demanda-t>il négligemment, avons-nous ;ent cinquante mille francs dans la maison ?
•^- J'y vais voir, monsieur le vicomte , répondit le rublime enfant.»
Le vicomte eut bien un instant la pensée de s'en- 'uir ou de résister ; mais, après avoir examiné attentivement les deux lévriers qui veillaient sur lui et ne le perdaient pas de vue , le malheureux comprit qu'il ne lui restait d'autre parti a prendre que celui de la résignation.
Au bout de quelques minutes, Galaor reparut.
« Monsieur le vicomte, dit-il, il s'en manque seulenent de quelques milliers d'écus.
— Adieu donc, mon fils! à des temps meilleurs! lit Gaspard avec mélancolie ; je te confie la garde da hàteau de mes pères. »
Un quart d'heure après, la carriole d'osier émpo^ dt à Nantes le dernier rejeton d'une race de preux, ssis modestement entre deux recors, en face d'un (lissier, tandis que Galaor, debout sur le seuil de U orte, se tordait les bras, s'arrachait les chereux et sait comme Sganarelle :
— Mes gages ! mes gages ! mes gages I
IZ
H. Leyrault était bieu malheureux. Il armt iru toutes ses ambitions trahies, toutes ses illusions mutilées, toutes ses espérances hachées menu eosume chair à pfttée. Pour sauver sa dignité, il avait fait d^abord bonne contenance ; mais il était tombé bientôt dans une espèce de marasme dont rien ne pouvait le tirer. En perdant son vicomte « il avait pardu le mouvement , la joie, le bonheur de sa vie. Hélas ! ce n'était plus le grand industriel que nous avons connu , toujours en beUe humeur, le verbe haut, 1& face épanouie, ranplissant le pays à deux lieues k k ronde du bruit de sa richesse. La foi et la confiance étaient mortes en lui. G^est à peine s'il croyait encore à son importance. Son sommeil, autrefois si paiâble^ et que visitai^it seule*
ment de riantes images^ était agité par d'épouvantables cauchemars ; il lui arrivai: fréquemment de rêver qull vendait du drap rue des Bourdonnais. Si ses nuits étaient, mauvaises, ses journées n'étaient pas meilleures. Le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbaûpré avaient partagé la disgrâce deMontflanquin. La Trélade était devenue silencieuse comme un tombeau. Les chevaux restaient dans les écuries , les voitures sous les remises. Les serviteurs, qui se réjouissaient tout bas des mésaventures de leur mattre, avaient Tair tout à la fois goguenard et consterné. H. Levrault ne sortait de sa chambre que pour se promener sous les ombrages de son parc. Le front baissé, les mains derrière le dos, il pleurait le long des charmilles son titre de baron et ' son brevet de pair. Ce n'est pas tout. Le dernier entretien qu'il avait eu avec Etienne Jolibois avait laissé dans son esprit les traces qui, loin de s'effacer, s'étaient creusées h la réflexion. Il avait commencé par rire des sinistres prophéties du notaire ; il avait fini par s'en alarmer sérieusement. C'était une âme facile à troubler que l'âme de M. Levrault. Je n'affirmerais pas que ce fût l'âme d'un poltron , mais à coup sûr ce n'était pas l'âme d'un brave. Depuis sa dernière entrevue avec le tabellion, il interrogeait avec effroi l'horizon politique, ne déchirait qu'en tremblant la bande de son journal, et s'attendait à recevoir d'un jour à l'autre la nouvelle que le navire de l'État avait sombré sous les assauts d'un coup de vent révolutionnaire. Ainsi, rien ne man-
qnait & ses tribulations ; tout contribuait à le plonger dans un ^bime de tristesse. La république était sa bête noire ; il pensait vaguement à quitter la France, à chercher un coin de terre où sa tête et ses écus fussent à Fabri des vengeances et des appétits populaires. Pour tout dire, M. Levrault ne savait que résoudre, ni à quel dessein s^arréter. Il flottait entre les partis les plus contraires, et, de quel côté qu'il se tournât, n'apercevait que périls , guet-apens et catastrophes de «tout genre. L'expérience qu'il venait de faire avait singulièrement . amorti ses feux pour la noblesse. Il ne voyait partout* que pièges à millions, traquenards tendus par l'aristocratie pour prendre les grands industriels. La Bretagne n'était plus à ses yeux qu'un vaste repaire de larrons. Il se défiait surtout du château de La Rochelandier, qu'il s'obstinait à regarder comme une tanière de chouans, comme un foyer de conspirations, comme un centre d'intrigues et de menées légitimistes. On se rappelle qu'au moment où Gaspard traversait la cour de la Trélade, il avait crié d'une voix de tonnerre qu'on attelât, qu'il allait au château de La Rochelandier; ce n'avait été de sa part qu'une façon ingénieuse de donner le coup de grâce à Gaspard. A tort ou à raison, sans s'expliquer pourquoi, il détestait les La Rochelandier. Je ne saurais dire par quel raisonnement saugrenu ce spirituel bourgeois en était arrivé à les accuser sourdement de toutes ses infortunes. Toutes ses déceptions dataient de l'heure où sa fille avait mis le pied
i50 SACS ET PARCHEMINS.
chez la marquise ; la pair «t le itouheur étaient sortis de la Trélade en même temps que le jeune marquis y était entré. H. Levrault ne sembiaitpas éloigné de croire que, sans les La Rodielandier, le vicomte eût été réellement tont ce qu*il avait voulu paraUare , le modèle «tes pr&ax, le miroir de la obevalerie« Si Gaspard n'élah qu*un Tauri^i , c'était la feule des La Rocbehmdier. £nôn le grand fabricant se sonveaait des bons avis de Jolibois ; il sortait d'un guêpier et n'était pas d'humeur à se fourrer dans un nid de Tipères.
Pendant qu'il s'affaissait sous le poids du efcagrin et gémissait comme un hibou dans em trou solitaire , mademoiselle Levrault, légère et gaie eomme un boavreuil, s'abandonnait tout entièie à ses nouvelles espérances. Je l'ai dit et je le répète^ afin qu'on ne puisse pas se faire d'illusions sur le caractère de notre héroïne, Gaspard eût été l'hoaneur mtme et la loyauté en perisonne, il eût été jeune et charmant, en un mot tout œ qu'il n'était pas, que ksehoses ne se fussent point passées autrement dans le coBur de Laure : le vicomte eût pâli nécessairement et se fût éclipsé devant k marquis, comme une perle auprès d'un diamant , comme une étoile tiu lever du soleil. Laure n'avait revu ni Gaston ni sa mère ; pendant tout le trajet du gothique manràr à la Trélade, Gaston n'avait pas dit un mot :;ui pût eneouragerles rêves de sa jeune compagne; son atôtude vis-à-vis d'elle avait été grave, sévère, compassée, même un peu hautaine ; il n'avait fait dans le salon éa
^and indafitriel qu'âne apparition de quelques minutes; il était sorti fièrement comme il était entré, et cependant Laure espérait. Elle avait déjà calculé toutes «es chances de succès. Uétourderie notait pas son défaut; sa patrie n^était pas le pays des chimères ; elle avait pris racine de bonne heure dans le terrain de la réalité. €!omme toutes les Ames froides, comme toutes les imaginations rassises , mademoiselle Levrault ne manquait pas d'esprit d'observation ; il lui avait suffi d'une visite au château de La Rochelandier pour savoir à quoi s'en tenir sur la fortune de ses hôtes. Quelques paroles échappées à la marquise et à son fils avaient achevé de l'initier au secret de leur destinée. Plus elle réfléchissait à l'accueil qu'elle avait reçu, plus elle s'affermissait dans la conviction qtf elle avait tout lieu d'^es* pérer. Elle ne cherchait pas à s'abuser sur tout le sens des prévenances dontTavait comblée la marquise ; elle comprenait sans efforts et sans humiliation que les chatteries de la noble dame s'étaient adressées moins A «a beauté qu'à son opulence ; elle ne demandait rien de plus. Quant aux répugnances de son père, elle ne s'en préoccupait pas. Ce que fille veut. Dieu le veut; Laure se disait que le jour où elle le voudrait bien , M. Levrault se laisserait conduire comme un enfant au château de La Rochelandier ; elle pressentait que ses dispositions hostiles ne tiendraient pas longtemps contre la grâce et les cajoleries de la châtelaine. En effet; six semaines au plus s'étaient écoulées depuis la disgrâce
du vicomte , et déjà la marquise avait arboré sur la Trélade la bannière de La Rochelandier.
On peut croire que M. Levrault n'était pas allé chez la marquise sans regimber comme un mulet qui sent pour la première fois le mors ou le bât, Féperon ou la houssine ; mais Laure savait mieux que personne la façon de le prendre, de le brider, de le mettre au pas* Que lui importaient, en fin de compte, les opinions po^ litiques de la marquise et de son fils? Ignorait-il, en quittant Paris, que la Bretagne fût le dernier boulevard de la légitimité? Devait-il s*étonner qu'une des plus illustres maisons de cette terre chevaleresque eût gardé pieusement le culte du malheur et là religion de Fexil? Dieu merci ! tous les gentilshommes n'étaient pas taillés sur le même patron que Gaspard. D'ailleurs, il ne s'agissait plus , cette fois , de courir après un gendre qui lui ouvrit la porte des honneurs et des dignités ; il n'était point question de rechercher l'alliance des La Rochelandier. Il s'agissait tout simplement de n'être pas la fable du pays et de se relever au grand jour de l'échec qu'il avait essuyé. Que dirait-on dans la contrée s'il n'était venu s'installer avec fracas à la Trélade que pour servir de jouet à un chevalier d'industrie? On en ferait des gorges chaudes. Tant de chevaux , tant de laquais, tant de voitures , pour aboutir à quoi? au vicomte de Montflanquin! Il fallait se réhabiliter par un coup d'éclat, montrer aux sots et aux envieux que les Levrault n'étaient pas au ban de la noblesse, qu'ils
frayaient, quand ils le voulaient bien , avec les gros bonnets de raristocratie.Enfin, ils ne pouvaient se dispenser de %ire tout au moins une visite aux La Rochelandier, sous peine de passer, à leurs yeux, pour des gens mal appris, pour de petits bourgeois. Le grand manufacturier s'était rendu à ce dernier argument. Il comptait qu'une fois la visite faite, les choses en resteraient là ; mais Laure et la marquise , chacune de son côté, en avaient décidé autrement. Gomment le brave homme eût-il résisté aux manœuvres combinées de ces deux volontés féminines qui se devinaient Tune l'autre, s'entendaient en silence, marchaient vers le même but, et se prêtaient tacitement un mutuel appui ? J'en connais de plus fins qui avaient succombé. Des relations intimes s'étaient établies peu à peu entre les deux châteaux, et, bref, il eût été moins difficile à Laocoon de se débarrasser des étreintes de ses deux serpents qu'à M. Levrault de se dégager, au bout de six semaines, des liens dont la marquise avait su l'enlacer*
M. Levrault s'était d'abord tenu sur le qui-vive. Pour me servir, à mon tour, d'expressions empruntées au vocabulaire des petites gens, chat échaudé craint l'eau chaude : or , le grand industriel avait été échaudé j usqu'à la brûlure. Cependant, lorsqu'il avait vu pour la première fpis la marquise de La Rochelandier monter majestueusement les degrés du perron de la Trélade ; après s'é^e empressé d'ouvrir lui-même la porte à deux battants, lorsqu'il l'avait vue entrer au salon et c avancer
VU SACS ET PARCflËMINS.
avee une grèce imposante, la tète haute, la poitrine en avamt, la boache épanouîe en un âenaî-sonrire, H. Lo- Tranlt wml failli étoulïer d'oi|pieil : il avait cru voir UM reine. Avec un peu de liuérature , il se fût pris pour Leicester recevant Elisabeth dans soii château de Keniivrort. Tain^nent il s'était prtniis d'échapper au charme de Tenchantepesse : comme ce chevalier doot on avait dévissé ramure, il avait senti, en moins de six semaines, toutes ses défiances ^ toutes «es préventions se détacher, tomber, s'éveoMuir une à une. £tait* ce là cette marquise dont avait paiié k vicomte, remplie de morgue et d'ins^tence , eotichée de ses aieux , ennemie née die toute idée nouvdle, regrettaatle régime de la féodalité, et jrèvant, dans son château branlant^ le rétablissement de la dlme et de la corvée? Elle portait fièrement son nom ; mais la fierté n'était dtez elle qu'une séduction^ une grâce de plus. Loin de traîner dans l'omîère du passé , son e^^rit avait marché avee le temps. Son ftme était ua instrument qui vibrait à tous les bruits du siècle* Elle honocatt la haute industrie, et ne pariait qu'avec déférence de ses travaux et de ses mérites. Sans s'humilier devant Taristocratie nouvelle, elle ét&it la première à reconnaître ses titres et à les proclamer. Ëtait-ce là cette marquise que maître Jolibois avait représentée canune la Jeanne d'Arc de la légitimité , conme un brandon de guerve et de discorde, comme une toi^ebe toujours prête A mettre le pays en feu? fiUe restait fidèk au malh^irt non oœur
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4tTait suivi là race de saint Loms sur la terre étrangère. Gomme une hirondelle qui bâiit son nîd dans 1^ nû«nés , sa pensée kibitait avec les exilés ; mais* eHe ne cherchait pas à dissimuler les fautes de la Hestnuratioii «t se faisait peu d^iliuâons sur i^es chances du prétendsQt. €e qu^elle demandait panMlessus tout , c^était le •développement des instittftioAs libérales , qui seules pouvaieat assurer la grandeur et la prospérité de fat Pra»ee« EHe répétait vMontîers qu'une seconde restaiit- «BÛon n'était possible quHi la condition d'entrer fran- ^emest dans la voie du procès et de s'étayer de la koorgeoisâe. S'il lui arrivait parfois de rêver le retour de la branche ainée, elle ne s'exprimait jamais i|n*avec «ne •excessive réserve sur le oompte de la branche cadette. Elle arvait la reine en grande eslme, n*aiina$!t point le roif mais respectait en lui l'élu de la nation. H n'e^t tenu qu'il ^k d'agiler la Vendée, de rateimer les cendres <d*un foyer mal éteint ; cependant die i^éta^ prononcée contre la dernière levée de bendiers, et n'avait pas cessé de travmller depuis à la padfication ei à la fusion des partis. Telle était la marquise «de La Rochelandier. M, Levrault ne Tevenail pas de son étonnement H s'émorveillait surtout de se sentir lA parfisitemeat à l'aise auprès d'elle. Il s^était •etfaroucbé d'abord à la pensée que la marquise le ifiendrait à iS^ stance et le ferœrait à se souvenir de la boutique de ses pères. Loin delà, sans rien perdre de sa dignité, de ses fedUes manières, la marquise avait réussi 4 Tapprivoi-
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éer. M. Levrault avait déjà des airs de cour; il n'était pas la rose, mais il vivait près d'elle.
La Trélade avait pris une face nouvelle. La vie renaissait, s'agitait, bourdonnait dans ces lieux où Gaspard avait laissé la désolation, le silence et la solitude. Laure triomphait en secret. Avec le sentiment de son importance, M. Levrault avait retrouvé toute sa verve et tout son entrain. S'il pensait encore aux prédictions de Jo* libois, c'était pour en rire. Gomment aurait-il douté de la solidité du trône de juillet quand la marquise ellemême se permettait à peine d'en douter? Avec cette finesse d'intelligence qui lui faisait rarement défaut, il en était venu tout doucement à suspecter le désintéressement des bons avis du tabellion, à se demander si le drôle n'avait pas tenté, lui aussi, un coup de main sur les millions du grand industriel ; il se grandissait tout seul en songeant au pied de nez avec lequel mattre Jolibois avait dû, ce jour-là, rentrer dans son étude. Qu'on se rassure donc, notre Levrault nous est rendu. Engourdies un instant par la mélancolie, sa sottise et sa vanité s'étaient réveillées plus vivaces, plus florissantes que jamais. Pour tenir tête aux grands airs de la noble dame, il avait redoublé de faste, et, comme disent les marins, mis toutes voiles dehors. Jamais ses écus n'avaient fait autant de tapage, jamais il n'avait déployé tant de luxe et de magnificence. Use fût agi d'héberger la cour et la ville qu'il n'aurait fait ni plus ni mieux.
Quand il allait chez la marquise , il allongeait son
chemin de deux lieues pour pouvoir arriver en calèche attelée de quatre chevaux; il se vengeait ainsi de ses jréneaux, de ses tours et de ses portraits de famille.
Il faut bien le dire cependant, le grand manc:fi7>C'ftirier n^était pas heureux. Quelque chose manquait à son bonheur : c'était la perspective d'un gendre. Gaston ne remplaçait point Gaspard. M. Levrault n'ignorait pas qu'une alliance dans le parti légitimiste ne pouvait le conduire à rien. Vainement Laure l'entretenait du prochain retour d'Henri V, de l'honneur d'être reçu , en attendant , chez les duchesses du faubourg Saint-Ger-^ main : M. Levrault n'entendait pas de cette oreille, il ne se souciait guère des salons du noble faubourg, et sentait bien qu'il n'avait chance de percer, de fleurir, qu'aux rayons vivifiants du soleil de la bourgeoisie. D'ailleurs, l'attitude du ^une marquis n'avait rien d'encourageant. Si Gaston en voulait, lui aussi, auxmîUions du grand industriel , du moins il ne semblait pas dis* posé à se baisser pour les ramasser. Il laissait à sa^ mère le soin d'en diriger le siège, trop fier pour monter lui-même à l'assaut, mais bien résolu toutefois à entrer dans la place, aussitôt que les portes en seraient ouvertes. C'était un cœur loyal: ce n'était pas une âme poétique et rêveuse, entièrement détachée des biens d'icibas. Quoique jeune encore, il avait mordu aux réalités de la vie. Toute sa jeunesse ne s'était pas écoulée sous le toit de ses pères. Sans mener grand train , il avait vécu à Paris dans un monde élégant, frivole, dissipé,
étm SACS ET PAR€H£MIKS.
honorable pourtant, qni s'était empressé d^aceueilUr, de fêter son nom, son esprit et sa bonne mine. Au bout de quelques années, oompveiiant que les débris de son patrimoine ne lui permeHaîent plus de tenir son rang 4anfi ces régions dorées, condamné à Tînaction par les traditions de sa femille , tirop honnête pour accepter Teustence d^un Honiflanqnin, il avait pris le pMi bé* rofque de se retirer dans le dtftteau rainé de ses ancAires , où sa mère et lui se mouraient littéralement de tristesse et d^ennui , quand les Levrault étaient venna s^étaUir à la TrMade. Notre ami Gaspard avait Isit de la marquise un portrait peu flatté, mais assez ressemblant. Il n*était bruit dans le pays que de la setâse et des millions du grand industriel. Bepuisqaelque temps, madame de La Rocbdandier, dont Torgvi^l ^ aux prises avec la pauvreté , s*étak décidé à oourber la ^e« quitte à la relever plus <ted, rSvait pour son fils une mésalliance lucrative -qui Taidftt à rastauror la fortune de sa maison et leur permît d'attendre sans trop d%npatîence le retour de la légitimité. M^ademoîsefie Le^ vrault lui était apparue cocnne la colombe asmonçMt la fin du déluge. Lra marquise, 'fui ooniMiisaatt tons tes visages delà contrée, s'était dit 8ui4e-champ «pieceftie jeune et gentille amazone arrêtée dans la covr 46 «m château ne pouvait être que la fille 4^ gnud maanfacturier. On devine te reste. Ait propoaitîoB d*épo«ser mademoiselle Levrault, Gaston i^élait vévi^lé 4*aborâ'; puis il avait hésité ; bref, il avait fini par se «omn^ttre*
5€S ET PÂRCIEMIN5. 1119
Ses vi^rtes ù te Trélade atsîent adievé d'imter en lui les appétits 4e la richesse. ïl n'était pas épris de Laure; nms il n'est si'bi)n genillhomoie qni n'en arrive aisé« ment à se démoirtrer à lui-€Q^e qu'il peut ép<mser ssAs «mmr mm j«iine et jolie personne affligée d'va soiliien de dot. f 1 ne s'abusait pas sur les sentiments de lâademoiselle Levrault , et se disait que , puisqu'elle né reeherchait en Im qnW âtre, it pouvait bien , de fK»n cdté , ne rechercber en eHe que Topulenoe.
Le siège durait depuis deuc mois ; les millions ne se Tendaient pas. Lasse d*«tlen4re, k marquise, poiar en fimr, se décida à donner Tassaut. Elle possédait son Levra:utt aussi bien que nows le possédons nousHmémes. Etle avât étudié tous ses oMés feibles , tous :ses points attaquables, et n'ignorait aucun de ses travers. Cette , science , à vrai (Ëre, ne lui avût pis coûté grand tinvûl. L'âme de M. Levi^ault éHiit un abîme dont on avait bientôt louché le fond , ira labyrinthe où, pour se diriger, il n'élaii pas besom du fii d'Ariane. Pour j voir dair, on tf avait qu'à «ivrir les yeux; pour en conna^e tous les détours , U «uâteait d'y fiaive un pas ou deux. Les confidences de Laure avaient complété tes observations de la marquise. Dans Tespoir que la noble dame saurait en profiter, la jeune ille lui a^ait lièvre charitablement les defe de la place.
Un jour doncqufelleavaitdtiié àla Trélade, madame de La Rochelandier s^emparadu bras de Tamphitryon, et , sous prétexte de respirer Tair embaumé du soir,
160 "SÂGS ET PARCHEMINS. '
Tentratna doucement au parc. Ce jour-là, Gaston n*a- Tait pas accompagné sa mère ; Laure , un peu souffrante , s*était retirée de bonne heure. La soirée était belle, la brise tiède et parfumée des premières senteurs de Tautomne ; mais ce n^était poiiit là ce qui préoccupait la marquise et M. Levrault.Ils avaient gagnée tout en causant, une des allées les plus mystérieuses^ et marchaient à pas lents sous son dôme de feuillage que formait une double rangée d'érables et de platanes. Jamais le bras de la grande dame ne s'était appuyé si tendrement sur celui du grand manufacturier; jamais, dans aucun de leurs entretiens, sa voix n'avait trouvé d'accents si pénétrants, d'inflexions si câlines. Elle disait les ennuis de la solitude , les joies de l'intimité, combien sa vie avait changé d'aspect et s'était embellie depuis qu'une jeune et blanche créature était venue s'abattre, comme une colombe, à la porte du vieux manoir. Dans quelle atmosphère assez enchantée , dans quelles régions assez éclatantes , achèverait de s'épanouir cette merveille de grâce et de beauté T Puis, par un mélancolique retour sur elle-même, elle demandait avec tristesse ce qu'elle deviendrait si M. Levrault, en quittant la Trélade, ne se décidait pas à s'établir dans le pays. Rien que d'y songer, son cœur se serrait : ils étaient, sa fille et lui, un second printemps dans son existence. A tous ces discours, comme maître corbeau tenant en son bec un fromage, M. Levrault se croyait le phénix des hôtes de la Bretagne. Il se rengorgeait,
faisait la roue, et répondait par-ci par-là quelques platitudes que la marquise avait Fart de relever en leur donnant un tour galant. Prêter de Tesprit aux sots est le plus sûr moyen de les flatter. De détour en détour^ elle arriva à s'interroger avec une affectueuse sollicitude. Elle s'étonnait que, dans une époque où la bourgeoisie régnait et gouvernait, où Tintelligence pouvait prétendre à tout, un homme de sa valeur n'eût pas Tambition de prendre au soleil la place qui lui était due : elle ne comprenait pas qu'avec l'expérience des affaires et tant de facultés éminentes, il se résignât à l'inaction, à l'obscurité, et se content&t modestement des jouissances de la fortune, quand une foule de médiocrités qui ne lui allaient pas à la cheville se carraient et se prélasrsaient sans vergogne dans les hautes sphères du pouvoir. Certes, il était beau de s'élever jusqu'à l'opulence sur les ailes de son propre génie : elle ne savait pas de conquête plus respectable , plus glorieuse, plus légitime ; mais, pour les âmes bien nées, la richesse n'était qu'un instrument, un point d'appui: il n'appartenait qu'au vulgaire de la considérer comme le but suprême de la destinée humaine. Ces paroles de la marquise ne tombaient pas dans l'oreille d'un sourd. Encouragé par l'intérêt que lui témoignait sa compagne, M. Levrault ouvrit les digues de son cœur, et laissa couler à grands flots tous les secrets enfermés dans son sein. Entraîné par le courant, il se livra à des épanchements immodérés ; il raconta naïvement quel espoir charmant l'avait
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amené en Bretagne, quelles déceptions ameres n avait essuyées. Lamarqnisesemblaitsu^enâue à ses lèvres ; de temps en temps , par nn mouvement dlrrési^tible sympathie , sa belle main blanche et potelée se posait sur la grosse patte de Tancien marchand de drap, qui prenait alors des airs de vainqueur et se demandait avec une admirable fatuité ce que devait penser madame Levrault si la digne femme voyait, du ham dm ^iel, ce qui se passait en cet instant au fond du parc de la Trélade. Quand il eut achevé le récit de ses infortunes, la marquise resta silencieuse, et parut médite^ profondément sur tout ce quelle venait d'entendre.
« Hon ami, dit-elle enfin avec gravHé, je comprends, j'approuve la pensée qui vous a eonduit en Bretagne. Votre ambition tf avait rien dont personne dût s'étonner ; pour ma part, je ne eonnais pas de maison qui ne s'empressât de s'ouvrir devant vous, qui ne s^estim^t heureuse et fière de recevoir à son foyer l'ange qne Bien vous a donné pour fiHe. Ce que j'ai peine à m'eKpliquer, quand luen même je mets de cdté la moralité de monmeur le vicomte de M ontflanquin , c'est que voue vous soyez adk*essé à la noblesse fraîchement ralliée, du lieu de tendre votre main loyale à cette aristocratie chevaleresque dent rien n'a pu entamer la foi, et qui s'obstine i bouder le présent au fond de ses châteaux solitai^s. »
A ces mots , M. Levrault dressa les oreilles. Il n*a- •vait pas oublié les avertissements de Jolibois. Où la
SÂGS ET PâRCHëKINS. 16»
aârqnise toulaît-eîle en veaîr? Dévoué corps et âme au trône de juillet, à Toaibre duquel il espérait croître en puissance, qu'il reganrdait eomme ison trône à lui , €omme son bien, tmtoM sa propriété, le grand industriel n'était pas disposé le moins du monde à mettre ses millions au seryice de la légi<imîlé ; il se tint prudemment sur ses ^des.
« Madame la mrarquise , répliqua-441 avec réserve i }ene sai^ pas Men, je ne m'explkpiepas moi-^néme...
-^ Vous allez me comprendre , reprît la marquise d'un ton de douce autorité, depuis deux mois, je vous observe, je vous*étudie. Aucune des grandes questions qui agitent les sociétés modernes ne vous est étrangère on indifférente ; c'est ma conviction , vous avez m. vous l'éto^ d'un bomme d'État. — Qudie était votre pensée en recfaercbant l'alliance d'une famille aristocratique? Votre «œur, vott« esprit généreux , n'obéissaient41s qu'^ un sentiment d'égoîsme? Non, mon aimable ami : vous pensiez , avant toutes dioses , à rapprocher deux classes trop longtemps divisées, à donner l'exemple de l'oubli, du pardon; vous vouliez, en an mot, oonsom^ mer l'union de la noblesse et de la bourgeoisie.
— C'est la vérité, madame la manquîse, je ne m'en défends pas, répondit M. Levraultavec une modeste assunnce.
— &k bien ! mon ami , pour afleindre le bnt élevé que vous vous proposiez , était-ce à la noblesse déjà ralSée, déjà réconciliée avec les institutions nouvelles ,
9M SACJS Et PARCHEMINS.
que vous deviez vous adresser? Ne comprenez-vous pas qu^uue alliance entre elle et vous eût été sans portée, sans signification, sans valeur aucune aux yeuK de Tavenir ? que ce n'eût été qu'une espèce de superfétation , un pléonasme, un stérile échange d'influences, d'intérêts, de passions identiques? Comprenez-vous enfin qu'au lieu de chercher à planter votre drapeau sur une forteresse déjà réduite, au lieu d'entrer en con-^ quérant dans un pays déjà soumis, vous deviez tourner vos regards vevs cette noblesse ennemie dont je vous parlais tout à l'heure ! Il en est temps encore. Quel triomphe pour vous, quel honneur d'arracher quelque jeune Achille de sa tente, de restaurer l'éclat d'une maison qui menaçait de laisser un vide dans l'histoire, de rendre à la vie publique un des grands noms de l'ancienne monarchie, de rallumer au ciel delà France une de ces étoiles qu'elle croyait disparues pour tou* jours I Au point de vue de vos ambitions personnelles. . .
'^ Oui , madame la marquise , au point de vue de mes ambitions personnelles? demanda M. Levrault^ médiocrement charmé jusqu'à présent des perspectives, très confuses d'ailleurs , qui s'ouvraient devant lui.
— Eh quoi! Monsieur, s'écria la marquise, vous n'entrevoyez pas les avantages d'une pareille alliance? vous ne sentez pas qu'en mariant votre adorable fille dans une des grandes familles demeurées fidèles au CDlte du passé, vous assurez votre politique ? G^est bien simple pourtant. Vous ralliez votre gendre, vous atta-
cbez à la couronne de juillet un fleuron dérobé à celle de saint Louis. Gela fait, pensez-vous que la nouvelle eour ait quelque chose à vous refuser?
— Mais , madame la marquise, s'écria M. Levrault, qui avait tressailli comme un coursier généreux au son du clairon, Taristocratie dont vous parlez est bien trop entêtée... trop chevaleresque, ajouta-t-il se reprenant avec respect , pour adhérer jamais au gouvernement de 1830. Si elle s'est obstinée jusqu'ici à bouder au fond de ses châteaux solitaires , ce n'est pas moi qui réussirai à l'en tirer; ce n'est pas entre mes mains qu'elle abjurera ses rancunes et ses croyances.
— Mon ami, dit en souriant la marquise, on se lasse de tout, même de l'ennui. L'ennui est un rude maître qui a déjà dompté bien des ftmes, ébranlé bien des convictions. Voici bientôt vingt ans qu'il habite avec nous 9 qu'il s'assied chaque jour à notre table, à notre foyer, chaque jour plus maussade et plus renfrogné que la veille. Bouder peut être une douce chose ; mais lorsque l'on a boudé pendant près de vingt ans , malgré soi on éprouve un vague besoin de s'égayer, de se distraire un peu , de vivre comme tout le monde et de faire bonne mine aux gens. Je vous le dis bien bas, je ne le dis qu'à vous , ne le répétez à personne : nous enrageons tous en silence , notre fidélité commence à nous peser.
— Eh ! vive Dieu ! Madame , s'écria dans un mouvement d'enthousiasme M. Levrault, qui frétillait déjà
autour de rhameçon , puisqull en est siasi , pourquoi ne pas vous séparer ouvert^nent d'un parti sans ave*nir, et qui, je ne dois pas vous le dissimuler, n'a jamais eu mes sympathies ni mon approbation? Madame la marquise , ce n'est pas à votre âge , belle encore comme vous Têtes , qu'on s'enveloppe d'un suaire , qu'on se couehe parmi les morts. Pourquoi n'iriezvous pas aux Tuileries ? Je suis sûr que le roi et la reine vous y verraient avec plaisir.
— * Non, mon ami, non, répliqua madame de La Rochelandier avec mélancolie. Je suis allée trop souvent aux Tuileries pour pouvoir y retourner jamais, à moins qu'un jour... mais je n'y compte plus. Je me plais à le répéter, ma semaine est achevée ; pour moi*méme, je n'espère plus rien ici«bas. Je n'irai pas à la nouvelle cour; Gaston s'y [nrésentera sans sa mère.
— Qu'entends-je ! M. Gaston , votre fils...
— A Dieu ne plaise que je veuille emprisonner sa vie dans le cerde de mes regrets et de mes affections ! Gaston est jeune et n'a point d'engagements avec le passé. Il n'a jamais connu les princes légitimes ; c'est tout au plus s'il se souvient de la tempête qui fracassa le vieux trône de France et rejeta dans l'exil les derniers descendants d'une race de rois. Gaston est on enfant du siècle. Il a grandi librement, sans contrain<te , dans l'atmosphère des idées libérales. Au collège, il s'asseyait sur le même banc que les princes de la branche cadette ; il les aime et ne s'en cache pas* Puis-
qu'il peut se rallier sans honte, qu'il suive le courant qui Tentraine , que ses destinées, s'accomplissent l
— Ainsi , madame la marquise , demanda M. Le* mrault en appuyant sur chaque mot, c'est l'intention fonnelle de M. Gaston, votre fils ; c'est sa volonté bien ferme , bien nette , bien arrêtée , de se rallier à la nouvelle dynastie, et vous n'y mettez point obstacle, vous ne cherchez pas à l'en détourner?
— Que voulez-vous? j'en souffre bien un peu; je mentirais si j'affirmais le contraire , et vous ne me croiriez pas. J'en souffre, je m'en afflige en secret; mais je me dis qu'en fin de compte, quel que soit le drapeau qui flotte sur les Tuileries , c'est toujours le drapeau de la France. Vous, mon ami, dites-moi si vous m'approuvez?
— Si je vous approuve, madame la marquise ! s'é-* cria le grand industriel avalant l'hameçon tout entier avec la gloutonnerie d'un brochet; non. Madame, non, je ne vous approuve pas, je vous admire. Plût à Diçu que tous les légitimistes fussent comme vous ! La raison , la sagesse, s'expriment par votre bouche. C'est toujours le drapeau de la France 1 je n'ai jamais rien lu de mieux dans mon journal.
— Et cependant, vous le dirai-je ? il y a des instants où j'hésite, où je sens mon cœur se révolter ou défaillir, en songeant que mon fils, un LaRochelandier, préters Tappui de son nom à un trône devant lequel aucun d( ses aieux n'eût courbé le front ni fléchi le genou. Il me
semble parfois que les portraits de ses ancêtres me gardent d'un air irrité; je crois voir parfois leurs lèvre? s'entr'ouvrir pour me reprocher mon indigne faiblesse.
— Autres temps , autres mœurs , madame la marquise. Quand ils vivaient, les ancêtres de M. Gaston en faisaient à leur tête ; ils sont morts, qu'ils trouvent bon que M. Gaston en fasse à la sienne. Je vousle demande^ où en serait aujourd'hui le monde si, depuis qu'il existe , chaque génération eût suivi servilement, pas à pas, les traces de la génération précédente ? Nous irions encore vêtus de peaux de bêtes. L'humanité n'est pas iin écureuil en cage , un cheval borgne attaché à une manivelle. Tout change, tout se renouvelle, tout se perfectionne. Les chemins de fer ont remplacé les routes royales; la monarchie constitutionnelle a détrôné le droit divin. Mes pères avaient sur la grande industrie des idées qui ne sont plus les miennes ; faut-il s'étonner que monsieur votre fils ait en politique des opinions qui ne sont pas celles de ses aïeux ?
— Allons , qu'il se rallie ! dit la marquise avec un geste de résignation. Ce sera un grand jour pour la nouvelle dynastie , le jour où un La Rochelandier lui présentera sa foi et son hommage. Ce jour-là, Monsieur, on se réjouira aux Tuileries, on prendra le deuil à Prohsdorf.
— Eh bien! siadamela marquise, on prendra le deuil à Frohsdorf. Parce qu'il plaît à M. de Chambord de se poser en prétendant et de jouer au roi de France
dans son petit castel allemand, est-ce une raison ponr que notre jeune noblesse reste les bras croisés au fond de ses domaines et ^'abstienne de prendre part au ma* niement des affaires du pays?
— Allons, qu'il se rallie ! répéta la marquise en sou < pirant. Je ne veux pas, je ne dois pas être un empêchement dans la destinée de mon fils. Cependant la royauté de 1830 vous parait-elle bien solidement établie? Pensez-vous qu'elle ait dans le sein de la nation des racines vives et profondes? La jugez-vous inébranlable ? Mon ami , la fortune des rois a d'étranges revirements. Quand on a vu crouler en trois jours un trêne de plusieurs siècles, il est permis de douter de la longévité d'une monarchie qui sort à peine du berceau. Je souhaiterais que Gaston ne se pressât point; je voudrais qu'il observât la marche des événements, qu'il attendit quelque temps encore.
— Eh! Madame, est-il besoin d'attendre?. s'écria M. Levrault impatient déjà de tenir et de rallier son gendre. Que représente la royauté de 1830? la bourgeoisie. Que représente la bourgeoisie? la nation tout entière. A ce compte, comment le trAne de juillet pourrait-il être renversé ? Il faudrait que la France consentit à se suicider. Je sais bien qu'on rencontre par-ci par-là de petites gens qui se permettent de blâmer les tendances du gouvernement, qui ne se gênent pas pour parler tout haut du prochain avènement de la République. . .
—Delà République? répliqua la marquise avec dé-
dain ; quelle sottise ! Ces gens-ià sont fous. Il n'y a plus de révolution possible en France. Si la nation , usant de son droite se décidait à briser le trône qu'elle a élevé de ses propres mains , ce ne serait, ce ne pouiTait être que pour revenir au grand principe de la légitimité. Il n'est pas impossible qu'un jour elle y revienne. Quoi qu'il arrivé, je suis tranquille, je n'ai point à m'inquié* ter de l'avenir politique de mon fils» Le trône de juillet peut voler en pièces sans que Gaston coure le risque de rester enseveli sous les débris. Rallié à la dynastie nouvelle, il ne cessera pas de tenir à l'ancienne par son nom, par sa mère, par les traditions de sa famille; quels qu'en soient les hôtes , les Tuileries s'ouvriront toujours avec orgueil devant un La Rochelandier. n
La marquise se tut , pour laisser à ses dernières paroles le temps de s'infiltrer dans l'esprit de son compagnon et de produire tout l'effet désiré. Silencieux comme elle, M. Levrault savourait avec délice le brevage enivrant qui venait de tomber goutte à goutte des lèvres de sa compagne. Le monde des honneurs et des dignités se rouvrait devant lui. Le chemin du pouvoir s'apla-nissait de nouveau sous ses pas. Tous ses rêves, toutes ses espérances se réveillaient et battaient des ailes. Il retrouvait au centuple ce qu'il avait perdu en perdant le vicomte. C'était lui-même qui rallierait son gendre ; c^était à lui qu'en reviendraient Thonneur et le profit. Rallier un marquis , un La Rochelandier, quelle aubaine! La cour aurait à complâr avec lui ; M. Levrault
SACS Et PARCifEMÏNS. 171
était bie& décidé à, lui tenir la dragée haute. On n'aurait pas un La Rochelandier pour rien; il faudrait qu'on y mîtle prix. Pour surcroît d'avantages, point de changement de dynastie à redouter ; quoi qu'il arrivât, Gaston retombait sur ses pieds , et M. Levraalt sur son gendre. Ainsi, tout lui souriait, tout l'attirait; il ne découvrait de toutes parts que joies , satisfactions, promesses , sécurité* Il ne s'agissait plus que d'amener la marquise à coBsentir à une alliance avec les Levrault. Le grand industriel avait esi lui tant de ressources ingénieuses, ce diable d'homme se sentait si retors, si madré , qu'il ne désespérait pas d'en v^r à ses fins et de prendre la marquise dans ses filets.
a Revenons à vous , mon ami! c'est assez parler de Gaston , reprit enfin madame de La Rochelandier. Où donc en étions-nous? que vous disais-}e tout à l'heure ?
— Madame la marquise, répliqua le rusé Levrault, vous me disiez que vous ne connaissiez pas une grande maison qui na s'ouvrît devant moi avec^empressement, qui ne s'estimât heureuse et fière de recevoir à son foyer l'ange que Dieu m'a donné poor fille.
— £h bieni mon ami?^ •
— Eh bien! si j'allais un jour vous rappeler ces belles paroles? Si^ prenant ma fille par la main, j'allais vous dire : Madame la marquise , nos enfants s'aiment, ne formons qu'une seule et même famille?...
— Ah! répondrais-je, soyez les bienvenus! s'écria
la marquise avec effusion.' Béni soit le jour qui me donne une fille...
— Et qui me rend un fils! s'écria M. Levrault couvrant de gros baisers la blanche main qu'il pressait dans les siennes.»
Puis, au plus fort de son ivresse, il porta son mouchoir à ses yeux.
a Quoi! mon ami, demanda la marquise avec intérêt, auriez-vous eu le malheur de perdre?...
— Ah! Madame, un enfant si charmant, si blond « si blanc, si rose ! Perdu! hélas ! oui, Madame, perdu ï. . . Souvenir affreux ! . . . C'était à Paris , par un soir de fête... On tirait un feu d'artifice sur la place de la Concorde...
— Mon ami , reprit la marquise peu curieuse d'en savoir davantage, ne soyons pas ingrats envers la destinée, ne mêlons point de funèbres images> aux douces joies de l'heure présente. Vous l'avez dit vous-même , mon fils vous rendra celui que vous avez perdu, d
Une heure après cet entretien, la marquise reprenait le chemin de son manoir, et M. Levrault entrait d'un air de triomphe dans l'appartement de sa fille.
« Madame la marquise , s'écria-t-il , embrassez votre père! »
« Mon fils , disait la marquise en rentrant , embrassez votre mère, vous avez des millions l »
La Bretagne avait tenu toutes ses promesses ; mademoiselle Levrault était marquise. Quelques mois encore, et le grand industriel se présentait à la cour, appuyé fièrement sur le marquis, son gendre. Le roi Tembrassait et le faisait comte. Le titre de baron ne suffisait plus à l'ambition de M. Levrault. Le comte Levrault ! cela sonnait bien à Toreille. D'ailleurs, c'était le moins que le beau-père d'un marquis fût comte. Quant à la pairie, ce n'était plus une question : le comte Levrault entrait au Luxembourg comme un &ne dans un moulin. Le brave homme se disait bien parfois, en se grattant Toreille, que le marquis, son gendre, lui coûtait un peu
cher ; il se consolait en songeant que c'était de l'argent bien placé, sans compter le bonheur de pouvoir s'ëcrier chaque jour, à toute heure : La marquise, ma fille ! mon gendre, le marquis !
Si Ton yeut avoir une idée du faste et de la munificence que déploya M. Levrault à l'occasion du mariage de sa fille, qu'on se rappelle les noces de Gamache. La marquise et son fils avaient insisté vainement pour que tout se passât sans éclat et sans bruit. Les fêtes durèrent toute une semaine : il n'y manqua rien que l'amour. Excepté le comte de Kerlandec et le chevalier de Barbanpré , à, qui M. Levrault ne pardonnait pas d'avoir servi de tompères à Gaspard, toute la noblesse des environs avait été conviée et s'était empressée d'accourir, pour observer l'attitude des La Rochelandier et en faire des gorges chaudes. L'humeur altiëre de la marquise était bien connue dans le pays; on devinait sans peine tout ce qu'elle avait dû souffrir vmnt de se résigner à l'humiliation d'une pareille mésalliance. En flairant de près les millions de l'ancien mardiand de drap , hobereaux et douairières comprirent q«i'eiive<loppée dans mi miel si doux, la pilule la plas amère vaut an bonbon du jour de l'an ; s'ils s'obfiAiaèreBt à rire, c'est qu'ils cherchaient à se consoler. U n'en était pas un qui n*e&t voulu se sentir dans la peau du jeaae marquis, pas une qui n'enviât secrètement la mère de Gaston : tous auraient avalé le calice sans sourdOer. Lamarquise, d'îi^îlleurs, n'avait jamais porté si haut la
SAC3 Et PARCÏŒMraS. 173
tête, jamsàs ^e n'avait montré à ses ands et à ses en-
nemis im Tisage plas mâku oa plus lier; M est permis
4e supposer cpie le diable n^ perdit rie&. €e ae ait,
pen(ia)atlHiitjottrs,qael>ds,J3stiiis, parties de cliasse.
H. Levraoll eoarat un cerf astec le msrcpiâs^ son gen*
4re. Galaor , <pii, par on rare privilège, jdgnait aox
^âces de la dgale la fwèmjnsace' de la fonrBd, et s*oo-
«npait â(^à de ses promiofts d'hiver, se «es» point,
dnrant ces buit jows, detôéer asztonr 4e la Trélade el
dûppa plas dHin bon nHOBeaia,. tandis que le chevalier
4e Barba^ré , assis tiâatement à nne fenêtre de son
petit oastel, regardait; 4'iisi oeil nélaïu&Dlique, à travers
le feuillage éclair ci, TËden d'rà â était exilé , et oà*
l'on faisait de si bons dîners. Donnims un isowrenir 4
notre ami 6asp£»*d. Yiedme d'une légi8la3ian4ont tous
les débiteurss'accordent àrecanasillre iesabcËS, Gaspard
expiait dans les fers quelques étoorderies ée jeunesse:,
ei charmait tes ennuis de sa captivité en combinant de
nouveaux coups debouiUotte et de lansquenet. Quantè
maiûfe JoliboiSi, ses trahisons et ses perfidies venaient
de recevoir leur juste récompense : nouH^uiement il
nVvait pas rédigé le oonlrat, mais encore M« Levrante,
qui se défiait de lui depuis leur dernière entrevue etne
^ulait plus d'un saus-calotte dans sa maôson^ ne iV
vaitpas invité & la noce, et s'était contenté de lui
adresser un billet de part. Le malheureux ne prévoyait ^
pas la veogeance que nia£^e Jolibois tirerait plus tard
4e ce procédé peu chevaleresque.
176 SACS ET PARCflEMINS.
Pour peu qu*oii ait su lire dans le cœur de nos per« son nages, on np se herce pas du fol espoir que Laure et Gaston vont savourer à la Trélade les douceurs de la lune de miel. La saison était belle pourtant. Septembre Jtchevait à peine ; octobre n'avait encore dépouillé ni les haies ni les bois. Les oiseaux chantaient comme au printemps et se poursuivaient dans la lande. Les bruyères étaient en fleurs ; la colchique étoilait les prés ; sur la marge des sentiers, For des ajoncs corn-mençait à poindre. Gomme une fiancée qui sent sa fin prochaine et veut mourir dans ses habits de fête , la nature, près de se voiler, Fjd parait de ses plus riches couleurs et répondait par un dernier sourire aux derniers adieux du soleil. Pour de jeunes amants, il est doux alors d'aller à l'aventure, appuyés l'un sur l'autre, le long des coteaux jaunissants, dans le creux des vallées brumeuses, et de soulever en marchant les feuilles desséchées qui jonchent déjà le chemin. Dans l'ivresse même de la passion, il y a toujours quelque chose de triste, qui s'harmonise avec la mélancolie de l'automne; mais tout cela n'importait guère à Laure, à Gaston. Que leur importaient en effet le silence des champs, le mystère des bois, la mousse au pied des chênes? Quel attrait les eût retenus au fond de ces campagnes? Qu'a* vaient-ils à se dire? Quels secrets auraient-ils pu confier aux divinités de ces agrestes solitudes? Ge n'étaient pas deux bergers d'Ârcadie, deux ramiers roucoulants; Depuis près de trois ans qu'il se mourait d'ennui sons
SACS ET PARCHESIINS. 177
le toit de «es pères, Gaston avait eu tout le temps de se blaser de la poésie de Tidylle ; sa pensée n'habitait pas les bocages ou le bord des ruisseaux. De son côté, Laure n'était pas venue en Bretagne pour respirer l'air embaumé des prairies , voir les feuilles jaunir, tremper ses cheveux dans les brouillards du soir ou du matin. Enfin, ils ne s'abusaient pas sur la valeur des sentiments qui les avaient poussés l'un vers l'autre. Gaston savait très bien ce que Laure épousait en lui ; Laure n'ignorait pas ce que Gaston épousait en elle. On se rappelle l'at* tention froide et réservée qu'avait prise le jeune LaRochelandier vis-à-vis de mademoiselle Levrault dès leur première entrevue. Admis à faire sa cour , Gaston ne s'était montré ni plus empressé ni plus tendre ; il avait veillé scrupuleusement sur tous les mouvements de son cœur, n n'aimait pas sa fiancée : l'eût-il aimée, l'orgueil lui aurait interdit d'en rien laisser paraître, la crainte de passer pour un courtisan de l'opulence aurait paralysé sa tendresse et mis un triple sceau sur ses lèvres. Quant à Laure, l'ami Gaspard l'avait guérie radicalement de ses velléités romanesques. Gaston était marquis, elle se tenait pour satisfaite.' Ainsi , pour ces deux enfants le mariage n'était qu'une affaire , disons le mot , un échange, un troc ; les sacs et les parchemins avaient fait de part et d'autre toutes les avances, tous les frais de coquetterie et de séduction. Dieu juste ! et ils avaient vingt ans! Vingt ans, et la beauté, et la grâce en par- Sage 1 Jeunes, ctîarmants tous deux, on pouvait espérer
•sï
178 SACS ET PÂBGHEMINS.
qu'une fois unis, ils arriveraient, par une pente irrésistible , à rencontrer Tamour qu'ils ne cherchaient pas. Peut^tre Tauraient-ils rencontré sous les ombrages de U Trélade ; mais déjà Gaston était impatient de réaliser les bénéfices de sa mésallianoe, et Laure, échappée d^ sa chrysalide, dépouillée de ce nom de Levrauit, qm avait enveloppé sa jeunesse comme un linceul, n'aspirait qu'à promener dans le monde sa brillante métamorphose. M« Levrault n'avait pas caché à sa fille que 1 mtention du marquis , son cendre, était de se présenter aux Tuileries , et, bien qu'elle se fût contentée d^tre reçue chez les duchesses du faubourg Saint-Germain, lajeuné marquise sentait son cœur palpiter d'allégresst à la pensée qu'elle irait à la cour.
M. Levrault n'était pas moins impatient que sa fille et son gendre de quitter la Trélade. Il brûlait d'aborder les hautes régions pour lesquelles il se sentait né. Déjà un magnifique hôtel, situé tto de Varennes, entre cour et jardin, l'attendait à Paris. M. Levrault avait hésité d'abord entre la Chausséc-d^Antin, le faubourg Saint- Honoïfé et le quartier de ht Madeleine ; mais la marquise lui avait démontré victorieusement fpie c'était en plein faubourg Saint-Germain qu^ devait, par un trait d'audace et de génie, dresser sa tente et planter son drapeau. En effet, que voulait, que cherchait 1» grand industriel ? Quel était son rêve , sa pensée politique ^ le but de sen ambition î N'était-ce pas de rapprocher deux classes trop longtemps divisées , de donner liî-
même Texemple de Toubli, du pardon^ en un mot, de «onsommer Tunion de la noblesse et de la bourgeoisie ? Eh bien ! c'était au cœur même de Taristocratie qu'il fallait s'établir ; c'était dans son dernier asile, dans ses derniers retranchements qu'il fallait aller la surprendre. Il fallait que Vhfttel LcTrault fût comme un filet tendu sur la rive gauche de la Seine, comme une cage dorée où chanteraient tôt ou tard les oiseaux boudeurs de la légitimité, comme un centre de conciliation, de fusion et de ralliement, où la noblesse et la bourgeoisie se rencontreraient chaque jour, et finiraient par s'em* brasser. Ces considérations d'un ordre si élevé avaient frappé vivement l'imagination de M. Levrault. Si la marquise se plaisait à reconnaître en lui l'étoffe d'un homme d'État, il se plaisait à reconnaître en elle ce que les petites gens appellent une maîtresse femme. II s'était laissé conter que tous les hommes politiques ua peu éminents ont une Ëgérie dans leur manche. Quelle Ëgérie que la marquise I Conseillé, dirigé par cette rare intelligence, à quelle position ne pourrait-il prétendre à s'élever ? Quelque chose lui disait qu'il avait sous la main une de ces puissances occultes , une de ces influences mystérieuses qui font et défont les ministres : l'eau lui en venait à la bouche. Seulement la marquise consentirait-elle à briser violemment ses habitudes sédentaires? Se résignerait-elle à ne plus habiter le gothique manoir ! Renoncerait-elle à la tranquillité des champs, à la simplicité ae ses goûts, & la modestie de ses
désirs, à toutes les douces joies qu'appréciait si bien son âme rêveuse et tendre? M. Levrault n'osait l'espérer. « Le mo^de n'a plus rien qui m'attire, lui disait-elle avec méTancolie. Achever de vieillir en paix au fond de ma vallée solitaire, voilà toute mon ambition. Mes rêves ne vont pas au delà des horizons qui bordent ces campagnes. Et pourtant je sens que ma présence à Paris ne vous serait pas tout à fait inutile, je sens qu^en plus d'une occasion je pourrais vous être de quelque secours. Il y'a des instants où ma sollicitude s'effraye, où ma tendresse s'épouvante, des instants où je m'accuse d'égoîsme, et je me demande si ma place n'est pas auprès de vous. Notre adorable fille est bien jeune encore pour s'occuper d'administration domestique, gouverner une maison comme la vôtre, et faire avec discernement les honneurs d'un salon où se presseront, où se coudoieront toutes les grandes figures, toutes les sommités de l'époque. Aux prises avec la vie publique, vous sentirez quel vide affreux la mort de madame Levrault a laissé dans votre intérieur. Ne vous y trompez pas, mon aimable ami, c'est un rude sentier que celui qui s'ouvre devant vous, un sentier escarpé, bordé de précipices. Si je ne cherche pas à vous en détourner, c'est que ma raison respecte les desseins de la Providence, c'est qu'il faut ici-bas que toute destinée s'accomplisse : l'alouette cache son nid dans les sillons , l'aigle bâtit son aire sur la montagne. Allez donc où vos instincts vous poussent, où la voix de Dieu vous
SACS ET PARCHEMINS. lei
appelle, allez vous mêler aux luttes parlementaires pour lesqu «lies vous êtes taillé, et puissiez-vous n'avoir jamais besoin d'une main dévouée pour vous soutenir, pour essuyer la sueur de votre front, »
Puis elle ajoutait d'une voix caressante :
« Au milieu de vos travaux, dans l'enivrement de vos triomphes, vous n'oublierez pas, vous n'oublierez jamais que vous avez une vieille amie sur le bord dek Sèvre. Tous les ans, après la clôture des chambres, vous viendrez près de moi vous reposer de vos nobles fatigues. Vous m'amènerez mes enfants ; nous passerons ensemble, à l'ombre de nos chênes, quelques mois enchantés. Vous aviez l'intention d'acheter un château CQ Bretagne, vous en avez un qui ne vous coûte lien. Le. château de La Rochelandier est à vous, à vous seul. C'est votre bien, votre propriété. J'entends, j'exige qu'il porte désormais le nom du château LevrauU. Nous Cû restaurerons les créneaux et les tours ; nous y transporterons tout le luxe de la Trélade ; nous rachèterons les terres qui formaient autrefois le domaine des aïeux ^® Gaston ; enfin nous n'épargerons rien pour relever, pour rajeunir l'éclat de l'antique manoir dont vous êtes le seigneur et maître. »
Touché jusqu'aux larmes, le grand industriel, quel- <iues jours avant son départ pour Paris, avait dirigé sur ^® château de La Rochelandier, devenu le château Le- ^rault, ses meubles , ses tentures, ses équipages, ses
^ûevaux et ses chiens. Le bruit, le mouvement, la vie
182 SACS ET PÂRC9EMINS.
àe la Trélade avaient passé dai» le cbâteau LerrsrHit. Le grand fabricant, qui avait toujours reproché h la Trélade son architecture un peu bourgeoise, ne se lassait pas d'admirer les allures militaires et la pliysiondmie féodale de sa nouvelle habitation ; seulement, il aurait voulu voir dans la cour et sur hs plaites-lormes des archers, des arbalétriers, et, dans le vallon, la marquise, sa fille, chevauchant sur un palefroi, 1« hmcéa au poing. Il appelait vassaux les paysans, regrettait, en se caressant te menton, certain droit du seigneor, parlait de rétablir au-dessus des portes les armoiries de sa fttmilte, et se demandait parfois s'il n'y avait pas quelque ressemblance entre son visaige et les porlraifs qui décoraient les murs du salon ; je ne crois pas" qu'on Teût beaucoup surpris en lui disant que c'étaient les portraits de ses ancêtres. Cependant, comment décMSer la marquise à le suivre à Paris? Un esprrt vulgaire S9 fût ef&ayé d'une pareille tftebe; pour M. Levroalt, une pareille ttehe n'était qu'uni jeu. On se rsqïpeUe parquets détours ingénieux, par quelles ruses délicafles il «vait amené la marquise à lui jeter son ftls^à la tète, cA bien, lorsqu'il fut question d'emmener à Parits BUtdsnne de La Rochelandier, M. Levrault ne fat ni moins rose ni moins adrdt. Yainemeot la marquise se retrancha derrière sa passion pour la solitude, vainementelle objecta son amour povr la ine dies champs; cette fois encore réloquenee estratnaiÉe de IL Levrault triompte de tous les obstacles^ de toutes les résistances.
..'.if
Quinze jours après le mariage , une chaise de Doste attelée de quatre chevaux emportait à Paris Gaston et sa femme» M. Levrault et la marquise douairière de La i,(^ Rochelandien
D'abord tout alla bien . En voyant la marquise à l'œuvre^ le grand industriel s'applaudissait de plus en plus de sa conquête et comprenait mieux que jamais tout le parti qu'il pourrait en tirer. La marquise était devenue, dès les premiers jours, Tâme et la vie de l'hôtel Levrault ; les bienfaits de sa présence se révélaient dans les moindres choses. Elle s'était emparée sur-lechamp des rênes de l'administration domestique ; Laure ne songeait guère à les lui disputer. Elle avait l'œil à tout; rien ne se faisait que par elle. Gomme elle ne faisait rien sans consulter son aimable ami et qu'elle paraissait n'avoir d'autre ambition que la bonne tenue et la gloire de sa maison, l'aimable ami ne craignait pas de lui laisser prendre trop d'autorité et trouvait bien fait tout ce qu'il lui plaisait de faire. Grâce k la
marquise, il n*y avait pas dans tout le faubourg Saint- Germain un hôtel d*un plus grand air que Fhôtel Levrault. Elle avait déclaré, en entrant, qu'elle entendait que tout respirât le faste de Topulence, non pas ce faste de mauvais ^oût que maître Jolibois avait introduit à la Trélade et qui sentait son parvenu d'une lieue, mais un luxe sévère, irréprochable, qui ne fût pas au-dessus du rang qu'occupait dans le mpnde le beau-père d'un La Rochelandier. S'il ne se fût agi que d'elle, ce n'eût pas été la peine de se mettre en frais. On connaissait la modestie et la simplicité de ses goûts. L'ostentation n'était pas son défaut. Elle avait de tout temps recherché l'ombre et le silence, comme d'autres l'éclat et le bruit. Elle était femme à vivre heureuse sous un toit de chaume ; mais, pour son aimable ami, elle ne pensait pas pouvoir trop exiger. Elle avait pour lui toutes les vanités, toutes les prétentions. Pour embellir la demeure d'un homme aussi éminent, réservé à de si hautes destinées, elle estimait qu'il n'y avait rien d'assez somptueux ni d'assez magnifique. Elle voulait que la cage fût digne de l'oiseau, le cadre du portrait , et regrettait parfois de n'avoir pas à sa disposition la baguette des fées, la lampe d'Aladin. A chacun de ces beaux discours, le grand fabricant ouvrait un large bec et laissait tomber beaucoup plus ^ qu'un fromage. La marquise avait présidé elle-mêm'j à la décoration du fameux salon où devait se consommer l'union de la noblesse et de la bourgeoisie. Les gens de
ib6 SACS ET PARCHEMINS.
la Trélade , à galon pistadie et à <lilatte de ^lucbe jaune, avaient été remplacés par des valets véti»s de noir ; H. Levrault était tonJQors t^té de leur parler le chapeau à la main. Son cocher était pondre à blanc et coiffé d'nn tricorne ; son chasseur avait six pieds de haut. Par une de ces attentions délicates que la marquise ne se lassait pas de prodiguer à son aimiable ami , toute la vaisselle plate, toute Tai^eirteriede ITiÔtel étaient marquées aux armes des La Recheïandier, qui se retrouvûent jusque sur les coutesax et les por* . celainesy Le coupé même de M. Levrault était timbré d'une couronne de marquis. M. Levrault n^était p^s ht^ sensible à des procédés si galants. La marquise le recevait à toute heure de la journée, sortait avec lui en voiture pour aller au bois, plus souvent encore pour visiter les magasins. Elle avait renoué d'anciennes ami* tiés, adressé çà et là quelques invitations nuxquelles on s'était empressé de répondre ; déjà les salons de rhôtel Levraidt commençaient à se peupler de figures aristocratiques. L'œuvre de conciliation était en bonne I voie ; l'hiver s'annonçait sou» de favorables auspices. Quelques mois encore, et ce nMtait plus seulement la marquis, son gendre, c'était le faubourg Saint-Germain en masse que l'ancien marchand de drap ralliait du même coup à la dynastie de 1830 ; encore quelques mois, et la légitimité ne comptait plus un seul partisan sur k rive gauche de la Seine. Qui serait bien attrapé î M. de Ghambord dans son castel allemand.
SACS £T I^ARCHEMIMS.
Pendant que la marquise et son aimaUe and s*a ; donnaient au chaime de leur intimité, les deux y. époux vivaient, de leur côté , en parfaite intelligi i Les exigences de lapassion, ks inquiétudes de Tan i les bouderies, les réconciliations, aucun de ces d i blés petits drames qui se jouent entre deux baiseri ; douces clartés delà lune de miel ne troublait Tunic ; leurs âmes. Bien n'altérait la sérénité de leurs j<: . brilluus et froids comme les diamants dont Lauri mait à «barger sa tête. JN'étaient-ils pas beureux? | manquait-il à leur banbeur? Laure avait un titre Gaston i'oj^ulence ; eUe était marquise, il était mill i naire : que pouvaient-dls soubaiter de plus? A dél d'amour, leurs vanités se caressaient, s'encourageai mutuellement. En voyant son mari se parer de sa cbesse, Laure pensait ne lui rien devoir; en voyan ièmme se parer de son nom, Gaston se croyait qu envers elle. Je n'ai pas besoin d'ajouter que l'attit du marquis de La Rocbelandier vis-à-vis de sa je épouse était celle d'un vraigentilbomme ; sacourtoi l'exquise élégance de son langage et de ses manié flattaient Laure plus délicieusement que n'aurait pi faire l'expression de la tendresse la plus vive, la ] exaltée. C'avait été de tout temps la conviction de ms moiselle Levrault qu'entre gens de qualité les chose se passent pas autrement, et que l'amour dans le : riage ne convient qu'aux petits bourgeois . £n attenc le retour de l'aristocratie qui s'attardait au fond de
parcs effeuillés, Laure préparait ses toilettes et ses écrins; Gaston achetait les plus beaux chevaux de Paris. La jeunesse de sa femme, sa grâce, sa jolie figure, la mettaient à Tabri de tout commentaire injurieux, et devaient lui servir d'excuse aux yeux du monde ; il se consolait de son beau-père en faisant sauter ses écus. Rendons-lui cette justice, que, sans être un héros, un poète, il n'était pourtant pas indigne de Faubaine que lui avait envoyée le sort. Il aimait le luxe comme les fleurs aiment le soleil ; la fortune l'attirait surtout par son cotelumineuxetcharmant.il comprenait, il adorait les arts. C'était un cœur honnête, un esprit généreux. S'il s^était consumé dans l'inaction, c'est qu'il avait dû subir les exigences de son nom , moins impérieuses encore que la volonté de sa mère. Plus d'une fois il avait rougi de sa faiblesse et de son inutilité ; plus d'une fois il s'était emporté contre les préjugés de caste, contre des traditions de famille, qui, prenant l'honneur et la dignité à l'envers, lui imposaient l'oisiveté comme le premier, commele plus saint des devoirs. S'il avait accepté les profits d'une mésalliance, il ignorait par quels détours la marquise en était venue à ses fins ; bien qu^en réalité il eût sacrifié son orgueil à son ambition, il n^avait point failli à l'antique loyauté de sa race. Tout en convoitant les millions, il ne s'était pas abaissé à les courtiser; s'il avait, lui aussi, sacrifié au veau d'or, il l'avait fait sans incliner le front ni ployer le genou. Ainsi tout allait bien; rien ne semblait devoir in ter-
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dévorées en silence, les semblants d*amhié qu'elle avait eus p<»iir lai, les manenivres airtqiielks eHe était desoenduepour capter ja confiance, voilà oe qu'elle ne lui pardoimaiipas. Sa vo»a?aitperduces infl<«io«sc&lines qui le rentraient jusqu'au £imd de rame. L'aimable ami n*était plus que M. Levranlt, font sec et tomt court. Elle avait de temps en temps une façon de pronomer ce nom de Levrault qui frappait de terreur l'anciem mar^ chand de drap et le replongeait. dans sa bovtiqoe. C'en était fait des tendres épanchements et des entretiens familiers. Cette marquise, qui ne parlait autrefois que de la modestie de ses désirs , de la simplidté de ses goûts, et qull avait fallu arracher presque de force aux habitudes du paii^le manoir, cette marquise, amou^ reuse naguère de Tombre et du silence , ne vivait , ne respirait que po«r ks vanités du monde. Elle était rentrée en triooiphe dans la sodélé manarchiq«M , oft elle avait brillé d'un vif éclat sous la restauration , et qui se montrait de moins en moins sévère sur rarticle des mésalliances. Son grand nom, son attachement au parti de la légitimité, son zèle éprouvé pour la sainte cause, lui avaient ouvert toutes les portes du noble faubourg. M. Levrault, bien entendu, ne raccompagnait nulle part ; la marquise ne pensait pas pouvoir Tenv»lopper de trop de mystère. Elle allait, vêtait, sans plus se soucier de lui que s'il n'eût jamais existé. A vrai dire, ce n'était point là l'Égéiie qu'il avait rêvée. Ce n'est pas tout, M. Levrault rappelait dans son hdfel \m
SACS £T PÂRCfiEJlINS. 191
rois ÊûnéaatS' de notre histoife. Gonmie les amâens maires du palais, la marquise avait absorbé ions les pouvoirs et r^à ppe&ait plus oousdl que d'eUe-môme. sue fouveraait âespotiquement , et, de régente^ était passée reine. Elle se fûx aocoimuodée d*uBe cellule , eût vécu heureuse sous un toit de chauaoïe ; en attendant, elle oocupaîl le pius ridie jippartement in logis. Serviteurs, clievaax etvoitnres étaienst à ses ordres; eUe disposait de Umt comoie de son Uen, «sait de tout selon sa fantaisie. CTétait elle qui réglait chaque matin le prc^aaiinedelaîeairnée, re6evait,rendaitles visites, dressait la liste des invitations. Sans être lettré, M. Levraiilt ooiHiaissait la fable ée la Lice et sa Cosipagne. Il £'éitait réjoui d'abord d'avoir toits les jouars 4piinze ou vingt personaes à sa table ; il n'avait \. .js tardé à jpeeon- Biafttre fue le véritable aaphitryen n'est pas toujours celui chez qui l'ondine. 11 n'était lui-même fu'im convive de plus ; ramfàitryon, c'était la i&arquise^ Le soir, la inarquise tnônait axi salon, taadis que M. Levrault, à qui nul ne songeait , errait tiri^emeait à travers la foule« En râdantinapença autour des graïqpes, il avait la satisËaction d'enleadre vanter le luxe etl'éiégaDice de l'hôtel La RochelaoMlier. Il n'était pas rare pourtant ^u'un gentilhomoMB l'abondit «n sovnadt , lui tendît la main , et l'enlrainAt dass r<embra«ire d'une fenêtre pour lui parler avec enthoufisaame de son génie et de ses travaux ; cela se terminait; toujours paar la proposition de quelque entreprise, de quelque association in-
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dustrielle dans laquelle le grand fabriquant serait entré pour son argent et le grand seigneur pour son nom. Eu observant de près la plupart des gentilshommes que la marquise attirait chez lui , en étudiant leurs moeurs , qui étaient celles de Taristocratie du jour, M. Levrault aurait pu croire qu'il n'avait pas quitté les affaires.
Il avait accepté sans dépit, sans murmure, Fétrange rôle auquel le condamnait la marquise ; le moment n'était pas éloigné où il prendrait sa revanche, une revanche éclatante et dont on parlerait. Une fois assis sur les bancs du Luxembourg, une fois revêtu du manteau d'hermine, qu'on ne pouvait manquer de rétablir, il se relèverait, tout changerait de face, et la marquise, qui maintenant commandait chez lui sans contrôle , s'estimerait trop heureuse d'accepter dans son hôtel la splendide hospitalité qu'elle semblait lui accorder* Jusque-là il devait se taire, et il se taisait. Elle était l'âme de sa maison, elle peuplait ses salons, qui, sans elle, fussent demeurés déserts ; elle attirait par sa grâce, elle enchaînait par ses paroles les hommes dont les familles avaient figuré glorieusement dans notre histoire, et qui, sans le charme de la sirène, n'auraient jamais franchi le seuil de l'hôtel Levrault. S'il eût connu la l angue des poètes aussi bien que le prix courant des draps d'Elbeuf et de Louviers , M. Levrault eût volontierf comparé la marquise â l'alouette captive doit se £ert l'oiseleur pour prendre ses crédules compagnes, .«^ans chercher pour sa pensée une forme si délicate.
comme il s'applaudissait de sa finesse et de sa patience ! comme il admirait avec coinplaisance sa résignation et son humilité ! comme il riait dans sa barbe de voir la marquise lancer le gibier et Tamener au bout de son fusil !
Cependant les jours, les semaines s'écoulaient ; Gas- , ton ne parlait pas d'aller aux Tuileries. En homme bien élevé, en bourgeois qui sait vivre et connaît toute la valeur des ménagements dans les transactions humaines, M.. Levrault n'avait jamais posé la question à son gendre en termes formels; rassuré pleinement par le langage modéré de Gaston, par ses opinions libér^: les , par la sympathie qu'il montrait en toute occasion pour les jeunes princes de la famille régnante, M. Levrault n'avait pas douté un seul instant que le jeune marquis ne se prêtât docilement à tous ses projets. Gaston n'avait rien promis, mais la marquise avait engagé sa parole, et le fils, en accomplissant la promesse de sa mère, ne réaliserait que le vœu secret de sa conscience; son intention avait toujours été de se rallier : à cet égard, le grand manufacturier n'avait aucune inquiétude. Chaque fois que, devant son gendre, il avait fait allusion à ses rêves, à ses espérances, Gaston, qui B'était pas dans le secret de l'ambition de son beaupère, avait répondu en souriant, et H. Levrault avait pris son sourire pour un acquiescement. Le digne homme était plein de sécurité ; il aurait eu dans sa poche son double brevet de comte et de pair, qu'il n'eût pas
IM SACS ET PARCHEMiNSc
été pltts tranquille. Un jear vint pourtast où oette s6* eurité fut ébranlée. ^
Enhardie ]f>ar rhumillté du maître de la maison^ la marquise, qui jneque-là n'avait jamais parlé de la nouvelle dynastie qu'avec déférence , prenait maintenant on ton moqnenr , un accent dédaigneux, qui piongeaien t M. Levrault dans une stupeur profonde. Celle femme, naguère si bienveillante, d'un caraelère iû al£able et ji conciliant, qui aooeptait le présent sans oolëre, qui regrettait le passé sans amertume, raillait maintenant sans pitié la cour et ses institutions nouvettes. Le salon où devait se consommer Tunion de la noblesse et de la bourgeoisie n'entendait qae des conversations boudeuses, mêlées de cruelles épigrammes. Après Tépigramme venait Tespérance bautemeat avouée. On ne s'entretenait plus du passé comn» d'un édifice lézardé depuis longtemps, emporté sans retour par te fleit de la révolution, mais comme d'unpalais<lojit les piecres, un nmment dispersées, allaient se réunir et reprendre leur place. Le présent allait s'eUàcer comme un songe , le trône de saint Loms allait se rdever. À ces bardis propos, M. Levrault tressaillait, âressmt l'oreille comme nn mulet qui flaire l'orage, et se denoondait avec efl roi sll avait bien entendu , s'il était bien chez ini^ s'U n'était pas dupe de quelque ballucination. Plus d'une lois , il avait été tenté d'imposer silence à ces botes malencon* treux , à ces parleurs impertinente la prudence avait toujours enchaîné l'indignation sur seslàvres. Les contre-
dire, leur fei^mersa^^rte, n'était-ce pas compromettre, niner en «n jour le fruit de sa longauknitét II se coatenak donc; mais tout en se contenant, il se sentait démeré de défiance. La marquise, qui, a« diftteau de La Roclielandier, dans les allées de la Trélade, caressait si eomplaisamment ses rêves ambitieux, ne les encourageait plus même par une allusion détoiumée. Agité par de iiounds pressentiments, M. Le^n^uh interrogeait d'un regard inquiet tout ce qui se passait autour de lui. Bi^n qu*en apparence Tunion deLaure et de Gaston fût toujours la même, leur intimité recélùt déjà des germes de tvouble et de discorde. Le fauboui^ Saint-Germain, où Laure avait espéré recueillir tant de joies et de triomphes , ne tenait pas toutes ses promesses. Cette société , dont les traditions et les grandes manières Pavaient d^abord éblouie , lui semblait maintenant un peu froide, un peu compassée. Plus d'une fois, à tort ou à raison , elle avait cru s'apercevoir qu'elle n'hait pas complètement acceptée : elle comprenait que ces gran^des dames, tout en l'accueillant, n'oubliaient jamais la distance qui la séparait d'elles. Un imperceptible sourire , je ne sais quoi de hautain ou de distrait dans le regard disait clairement que la boutique de son père n'était un mystère pour personne. Chose étrango! on pardonnait à Gaston d'avoir bies voulu descendre jusqu'à elle, on ne pardonnait pas à Laure d'avoir voulu monter jusqu'à lui. Au milieu des fêtes les plus brillantes, elle se sentait isolée ; l'atmosphère qu'elle respirait
était glacée. Un vague malaise pesait sur son cœur. Ren* trée chez elle) seule avec elle-même, elle repassait dans sa mémoire toutes les paroles qu'elle avait entendues, tous les regards , tous les sourires qu'elle avait épiés, et les interprétait avec une cruauté ingénieuse. Gaston, tout entier à ses plaisirs, ne devinait pas les larmes de sa femme, et n'était pas là pour les essuyer. Laure se disait que la cour serait plus indulgente que la vieille aristocratie ; là , comme sur un terrain neutre , la noblesse et la bourgeoisie se coudoyaient , se donnaient la main ; jeune, belle, tout le monde à la cour lui tiendrait compte de son titre, et personne ne songerait à lui reprocher son origine. Bientôt Laure n'eut plus qu'une seule pensée : aller à la cour. Convaincue, comme son père, que Gaston avait l'intention de se rallier à la dynastie de 1830, elle se consolait des dédains qu'elle avait dévorés, en songeant à l'éclatante réparation qui l'attendait ; mais les semaines s'écoulaient, et toutes les fois que Laure parlait à Gaston d'aller aux Tuileries , Gaston, qui ne voyait dans ce désir qu'un pur enfantillage, un caprice sans importance, répondait en riant ou ne répondait pas. Plus clairvoyante que son père, elle ne s'était pas longtemps abusée sur l'attitude prise par la marquise, sur l'autorité souveraine qu'elle s'était attribuée et dont elle jouissait comme d'un droit légitime. Sa belle-mère se jouait de la crédulité de M. Levrault; Gaston serait-il son complice ? Ce soupçon, une fois entré dans son esprit, grandit de jour en jour. Trop fière
pour réclamer ce qu'elle regardait comme Faccomplissement d'un marché , Laure s'éloigna de plus en plus de son mari et se mit à douter de sa loyauté. Elle n'insista pas davantage, mais elle ne put se défendre d'un secret dépit, qui, s'aigrissant dans le silence, devint bientôt presque de la haine.
Dans son impatience , M. JLevrault s'était adressé à sa fille pour savoir à quoi s'en tenir sur les projets de s6n gendre : la réponse de Laure, en redoublant son anxiété, avait achevé de l'exaspérer. Il résolut donc de s'adresser à son gendre en personne. Plus d'une fois déjà il avait tenté de lui poser nettement la question ; mais , pour deux raisons , cette velléité de hardiesse était toujours demeurée sans résultat. Gaston avait arrangé sa vie de façon à ne rencontrer M. Levrault qu'aux heures des repas, souvent même il passait plusieurs jours sans le voir; puis, par sa politesse constante, à toute heure, en tout lieu , il avait toujours su le tenir à distance. Vainement M. Levrault avait essayé de prendre un ton familier, Gaston avait répondu à toutes ces avances de manière à le décourager.
Un matin pourtant, M. Levrault se présenta chez le jeune marquis. Gaston achevait de s'habtller, et n'attendait plus qu'un de ses amis pour aller au bois. Bien qu'on fût en février, il faisait une de ces tièdes journées qui semblent dérobées au printemps. A peine entré , M. Levrault s'établit dans un fauteuil , et, promenant autour de la chambre un regard curieux et satisfait :
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« Êh bien ! monsieur le naniiiis, je vms atscplaisir ispjb V6US faites chaque j our de aovTeUes et charmantes emplettes. Voilides bronzes qœ je ne vous connaissais pas. Vive Dieu ! vûîre appartement est un véritaide ma sée. Oi^ne saur^ mieux choisir. Votre bôngott se potrouve en toutes choses. Il n'est bruit partout q[ue de Téiéganœ de vos équipages. Je viens d'admirerdans la cour le cheval arabe que vous avez acheté hier %\ qui va vous mener au bois. G'^t à merveille, monteur ie marquis, vous dépensez gaiement votre jeunesse ; mais vofre vie tout entière ne peut se passer ainâ. Vos écuries sont au complet , tous avez dans votre semé les plantes les plus rares derancienet du noaveaumonde, votre gderie de tableaux est fort belle, à ce qu'on dit; mais enfin toute la vie n'est pas là. Maintenant, que comptez-vous faire? »
k cette question, Gaston regarda son beau-père d'un air surpris.
(c Ge q«ie je compte faire, Monsieur? Ce que j'ai fait iier, ce que je fais aiqourd'hui. Partager mon temps entre les exigences du monde et celles de l'amâtié; ia matinée au bois, le soôr à l'Opéra, au Théàtie-Italien ; chercher pour ma femme d'aimables distractio«s; visiter les peintres , les sculpteurs en renom ; assister aux courses deGhantilly, parier, quelquefois courir, n'y at-il pas là de quoi lemplir la vie?
'— Toi^t cela , Monsieur le marquis , suffirait sans doute à remplir la vie d'un homme sans valair, qui ne
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msgerait qu'à manger ses revenus. Dieu merci, vous ja'étes pas un de ces h0fimies-*là. Votre nom, voireédu*cation, votre alliance avec les Levrauh, vous imposent des devoirs sérieux, et jasais que vous ne les ignovez pas; vous êtes animé d'une noble ambition.
— De quelle amintioA voulez-vous pari^? demanda 6a$toii de plus en plus surpris*
<-*- Vous êtes un en&nt du siècle, reprit M. Levrault, qui se rappelait les paroles de iajaiarquise; vous n'avez point d^engagements avec le passé. Yoiis avez grandi librement, sans contrainte , dans ratmosplhèrà des idées libérales ; c'est à peine si vous vous souvenez de la tempête qui fracassa le trAne de saint Louis. Je ne vous ai jamais entendu parler qu'avec déférence de la nouvelle dynastie ; vous aimez les jeunes princes.
— Je ne m'en défends pas, répondit Gaston, qui cherchait vainement à deviner où son beui-^père vou^ ilaîten venir. Je me suis assis avec les jeunes princes sur les bancs du eoUége. Plus tard, le hasard ni'a placé sur leur route. Je les aireneonlrés àFontainebleau, dans une partie de ehasse, et je n'oublierai jamais la journée charmante que j'ai passée an milieu d'eux. Ce sont de braves jeunes gens, qui servit loyalement leur pays.
«— £h bien ! qu'attendez-vous ? demanda M. Levrault d'un air victorieux.
— l'attends. Monsieur, que vous vous eiqpliquiez, répliqua le jeune marquis.
r- Parbleu! mon gendre, vos intentions nesonlim
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mystère pour personne. Vous avez compris les obligations que vous impose votre nom ; vous brûlez de prendre part /"n maniement des affaires publiques. Un La Rochelandier ne doit pas rester à Fécart et se croiser les bras. Le présent , l'avenir, vous réclament. Vous roulez vous rallier, et vous avez raison.
— Me rallier! s'écria Gaston comme un homme réveillé en sursaut ; me rallier ! Qui donc m'a prêté de telles intentions? Chacun comprend à sa manière les obligations que lui impose la naissance. Je n'ai pas de haine contre les institutions nouvelles, j'aime les jeunes princes, mes regrets pour le passé sont sans amertume; mais pense-t-on que j'oublie à quelle famille j'appartiens? Mon père m'a laissé un noble exemple que je ne déserterai pas. Si je ne fais pas de grandes choses, du moins je ne renierai pas, je ne foulerai pas aux pieds les traditions de ma famille.
— Ainsi, monsieur le marquis, s'écria M, Levrault se dressant brusquement sur ses jambes, votre intention n'a jamais été de vous rallier?
— Je n'y ai jamais songé , répondit tranquillement Gaston. Mais, encore un coup, qui donc, je vous prie, a pu vous conter une pareille fable ?
— Qui me l'a dit? Votre mère , monsieur le marquis.
— Ma mère ! reprit Gaston avec hauteur ; ma mère ! Vous n'y songez pas, Monsieur; si je pensais à me rallier, si ma mère le savait, elle me donnerait sa malédiction.»
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En ce moment la porte s'ouvrit, et un jeune bomme élégant , en Jiabit de cheval , la cravache à la main , frappa familièrement sur Fépaulede Gaston. Gaston, qui ne comprenait rien à l'insistance de son beau-père et ne devinait pas quelle importance M. Levrault pouvait attacher à de pareilles questions, s'excusa en deux mots, et sortit. M. Levrault, pâle, muet, stupide, était retombé dans son fauteuil. En entendant crier sur ses gonds la porte de la cour, :; éè leva machinalement et se mit à la fenêtre : son gendre, fièrement campé sur un cheval pur sang, partit au pas, et salua du bout de sa cravache.
M. Levrault ne fit qu'un bond de l'appartement de Gaston à l'appartement de la marquise ; la marquise venait de sortir. Il demanda son coupé ; la marquise Vavait pris. Pour la première fois, il comprit pourquoi elle avait fait peindre une couronne de marquis sur le panneau de sa voiture ; il comprit tout. Ce qui se passait en lui, on le devine, il n'est pas besoin de le dire. Mystifié, joué comme un petit bourgeois ! Il ne pouvait pas tenir en place ; il sortit à pied et se dirigea vers les. Tuileries. Il avait compté sur le bruit et le mouvement pour calmer sa colère; son attente fut déçue. A mesure qu'il marchait, son agitation redoublait. Il lui semblait que tous les visages avaient une expression moqueuse : tous les passants qu'il coudoyait le regardaient avec un sourire goguenard, comme s'ils eussent été dans le secret de sa mésaventure. Arrivé aux Tuileries, l'aspect
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ducb^aullrrita Picore davairtage. Le solerl res^ndissait ; les vitre» étincelaiest; r^mcliitecture gracieuae et eo^uettc de Philibert Delora» , haàgaée àmm une lumiërè abcmdante , étaiait aux yeux toute sa nckesae^ Adossé au groupe d'Anus et Peta^ ks bras cDoké» sut sa poitrine, M. Leyraiât' demeuira longtemps ahw^rhé dans la contempladïioiL du château^ qus^ pmr cette bcile jcmniée, atait un air de fête. Âblmé dama sescéfteadoi», il se demandait avec désespoir si les portes éft eae f^daîa ne s'ouvriraient jamaifr devant lui^ s'il étaii condamné à ne jamais en franchir le seuil.. Malgré lesr avertissements de maître Jolibois, il était tombé de Gharybde et Scylla, des griffes de Montflanqpjdnentreeelks de la marquise. La confuiûon , la rage, se disputaie&t sob cœur. Après une heure d'iBuniâ)ilité , iL fit à gnmds. pas le teur du jardin, et, comme le soleil eon^aençaiFtà baisser, pensant que la marquise devait être r^trée ^ il franchit rapidement le Pont*Royal pour régaler la rue de Yarennes. Gomme il approchait de son hâtel, il aperçut au-dessus de la porte une inscription en lettres étincelantes. Quel ne fut pais son étonnemem en lisant sur un food de marbre noir : EbTEL La Booib- LANDiER ! Ce fut la goutte d'eau qui fait dâ)order le vase déjàplein. La marquise venait de rentrer; M. LevrauU monta chez elle*
A la même heure^ Gaston quittait le bois de B^okh» gne et brtiait la route de Paris. En partant de la rue de Yai^ennes, il traitait de billevesées toutes les paroles
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de sonr beau-père, qu'il n'avait jamais prises au sérieux. Gomment croire , en effet , que sa mère eût fait une pareille promesse? Peu à peu cependant, en parcourant les avenues du bois, il se rappela l'attitude de la marquise à la Trélade , son empressement auprès de M. Levrault, les cajoleries adressées à sa fille. Plus d'une fois il avait souffert en voyant sa mère caresser la sottise et la vanité de son hôte; ces souffrances,, inexpliquées jusqu'alors, prenaient maintenant un sens injurieux pour lui, pour safamille. Il se rappelait aussi avec quelle instance Laure l'avait pressé d'aller à la cour; les bouderies de sa femme , qu'il avait à peine remarquées, lui revenaient en mémoire , et^ rapprochées des entretiens de la Trélade , les éclairaient d'une luour inattendue. En rassemblant tous ses souteairsr, Gaston sentait la rougeur lui monter au vi-^ sage. Ea proie à des doutes cruels , ne ponvnnt plus contenir son impatience , il enfonça ses éperons dan» les flancs de son ebeval , et courut à Paris pour arilF chQ à la marquise la vérité tout m'&btsu
Eu voyant entrer M. Levrault , madame de La Kochelandier comprit sur-le-champ qu'une explication décisive allait s'engager ; elle y était préparée.
« Madame la marquise , dit M. Levrault sans autre préambule , je désire savoir si vous êtes chez moi ou si je suis chez vous , si Thôtel où nous sommes est Thôtel Levrault ou Thôtel La Rochelandier?
— Vous m'adressez une étrange question , répliqua madame de La Rochelandier sans s'émouvoir. Je ne comprends pas ; que voulez-vous dire ?
— Vous allez me comprendre, madame la marquise. Je viens de lire sur la porte de l'hôtel l'inscription que vous y avez fait placer.
— Eh bien! Monsieur?...
— Eh bien ! Madame, j'ai lu de mes yeux : Hôtel La Rochelandier.
— - Est-ce là ce qui vous fâche , mon ami ? reprit la marquise de la voix douce et caressante qu*elle avait sous les ombrages de la Trélade, et qu'elle venait de retrouver comme par enchantement. Quoi de plus simple,, de plus naturel? Le château de La Rochelandierne s'appelle-t-il pas maintenant le château Levrault? En mettant sur la porte de votre hôtel le nom de notre famille , j'ai cru vous être agréable. Je n'ai vu là qu'un moyen délicat de resserrer plus étroitement encore notre intimité.
— Ainsi, madame la marquise, je vous dois de la reconnaissance? C'est à moi de vous remercier?
— Entre nous , mon ami, vous le savez bien , il ne peut être question de reconnaissance ni de remerciement. Ce que j'ai fait pour vous , je Tai fait avec bonheur. Bientôt, je l'espère, vous lirez en rentrant chez vous : Hôtel Levrault de LaRochelandier. J'en ai touché deux mots au garde des sceaux, et je crois pouvoir vous promettre qu'il vous sera permis d'ajouter à votre nom celui de votre gendre.
— Mon nom , madame la marquise , mon nom, tel qu'il est, me suffit, répliqua M. Levrault en relevant la tète. avec orgueil. Je n'ai pas de blason, mes aïeux n'étaient pas aux croisades; mais, par mes travaux, par mon génie , j'ai enrichi mon pays ; cette gloire en vaut bien une autre. Au reste, ajouta-t-il d'une voix plus calme, comme un homme satisfait de la réparation qu'il vient de s'accorder lui-même , l'inscription que
âOa SAGS ET fARCH£HlN3i.
j'ai loe tout à l'heure ne m'a rien appris; madame la marquise , vous régnes ici en maîtresse abaolue.
— Est^e va^ reproche , Monâeur ?
— C'est la vérité. Je ne m'abuse pas sar le rôle que vous m'avez ftdt, et je suîs^ bien aise de vous le dire* Les convives qui s'asseoient à ma table y qui les choisit? qui les invite? n'estp'Ce pas vousl Qui peuple mes salons ? n'est-^6 pas votre seul caprice ?
— Mon ami, vous êtes ingrat», répliquais marquis» avec une angélique douceur. Qu'attendiez-vouadone de moi en m'appelaat auprès de voua? Je vivais en paix dans mon ehAteau , au fond de la vallée. Pour vous, ja me suis décidée à rentrer dans le monde. Pour vous, pour voua seul, j'ai sacrifiéimes goûts de retraite etde^ solitude. Dq^ift trois mois, pour vous plaire, je vis au milieu du bruit et des fêtes. Votre bonheur est mon seul souci, l'édat de votre maison ma seule préoccupa» tion. De quoi vous plaignez- vous? N'ai-je pas réuni dans vos salons l'élite de la noblesse?
— Oui, sans doute, madame la. marquise- Votre parti, j'en conviens, est parfaitement représenté dans mon salon; mais le mien? mais la bourgeoisie? Ne suis-je pas, chez moi , seul de mon opinion? Vraiment, j'en entends de belles! [S'entretient-on de la nouvelle dynastie, c'est à qui donnera son coup de langue. Vos amis ne se gênent guère pour dire ce qu'ils pensent; bien sot ou bien fou serait celui qui se méprendrait sur leurs vœux et leurs espérances. Vous me parliezt à la
Trélade, de rapprocher, de réconcilier la noblesse et la bonrgeoisie. On «'y prend, parbleu ! d'une étrange manière. Est-ce en glorifiait le passé, en insultant le présent, que vous comptez accomplir notre projet de\ fusion et de ralliement?
— Dans Taccomplissement de notre projet, neToobliez pas, mon ami, chacun de nous avait sa t&che. La mienne est remplie, la vôtre commence. Je m'étais engagée à réunir chez vous l'aristocratie ; n*ai-je pas tenu parole t C'e^tt à vous maintenant d'appeler la classe bourgeoise. Qui vous arrête? Allons, mettons en présence bourgeoisie et noblesse; qu'elles s'écoutent, qu'elles se comprennent mutuellement, et nouç verrons se réaliser notre rêve.
— Eh bien ! madame la marquise, dit M. Levrault allant droit au but, si vous souhaitez sincèrement que vou^ rêve se réalise, pourquoi votre fils ne donne-t-41 pas lui'^méme l'exemple de la réconciliation? Qu'attend-il pour se rallier ?
— * Mon fils est libre et ne prendra conseil que de sa conscience. Q}i'il se décide à se rallier, je ne l'en détournerai pas; mais vous comprenez bien, mon ami, que ce n'est pas moi qui dois l'y pousser.
«— Ne m'avez^vous pasdit que c'étaitlà son intention?
— Oui, mon ami, je le croyais, et je vous l'ai dit. -— Vous croyiez , madame la marquise! s'écria M. Le-
vrault, qui se contenait à peine ; mais à vous entendre, vous en étiez sûre, et j'y comptais.
— Je n'ai pas engagé jna parole pour mon fils « j e n'ai pu vous répondre de ses intentions. Mais pourquoi tant insister sur ce point ? Quel intérêt puissant attachez-vous à cette démarche?
— Pourquoi? Quel intérêt? Vous le savez, Madame ; vous connaissez mon ambition.
— Eh ! mon ami, pouvez*vous souhaiter une vie plus heureuse que la vôtre ? Que manque-t-il à votre félicité ? Entouré d'une famille qui vous aime, vous passez l'hiver au milieu des fêtes. Vienne le printemps, vous avez en Bretagne le château Levrault qui vous appelle, qui vous tend les bras. Ah ! mon ami, vous êtes bien injuste envers la Providence. Riche comme vous l'êtes, vous n'avez qu'un mot à dire pour rassembler les débris du patrimoine desLaRochelandier. Initié à toutes les découvertes de lascience moderne, dans ce domaine reconstitué par vous, qui vous empêche de faire pour l'agriculture ce que vous avez fait pour la grande industrie ?
— Vo4is ne parliez pas ainsi k la Trélade, madame la marquise. Vous trouviez en moi l'étoffe d'un homme d'État, vous me rendiez justice. Ma place, disiez-vous, était à la tribune, dans le conseil. Loin de condamner mes espérances, vous les encouragiez. Vous vous étonniez qu'un homme de ma valeur se résignât à l'inaction, 4 l'obscurité, quand une foule de médiocrités se prélassaient dans les hautes sphères du pouvoir ; vous approuviez la pensée qui m'avait conduit en Bretagne.
— Eh bien, dit la marquise avec un geste de rési-
gnatioBf si vous ne sentez pas tout le prix de voti*e bonheur, si vous fuyez la paix , si la vie seigneuriale ne vous sourit pas , si Tambition est votre marotte , si vous avez compté sur mon fils, adressez-vous à Itii ; lui seul peut vous répondre. »
Ici , M. Levrault se leva blême de colère.
« Madame la marquise, vous vous êtes jouée de moi. Aujourd'hui, ce matin même, j'ai vu votre fils^ je lui ai posé nettement la question. L'intention que vous lui prêtiez, il ne la jamais eue. Il n'a rien fait, rien dit pour vous abuser. Vous n'ignorez pas ce qu'il veut, ce qu'il pense. Je sais maintenant ce que valent vos belles pa* rôles. Vous périssiez d'ennui dans votre château en ruine. Pour relever votre maison, pour rentrer dans le monde, vous vous êtes abaissée jusqu'à courtiser, jusqu'à encenser le roturier que vous dédaignez à cette heure. Je hais votre parti , je n'en ai jamais fait mys* tère. J'ai toujours détesté votre caste; entre les Le» vrault et M. de Ghambord, rien de commun ne saurait exister. Si vous ne m'aviez pas dit, si je n'avais pas cru que votre fils se rallierait un jour, je ne lui aurais pas donné ma fille et le tiers de ma fortune. Je me fiais à votre loyauté , et vous m'avez indignement trompé, y
Tandis que M. Levrault prononçait ces derniers mots , Gaston , qui venait d'entrer, se tenait debout à la porte du salon, pâle, immobile et muet. La marquise allait répliquer ; en apercevant son fils , elle de« meura interdite.
<( Ma mère, dit froidement Gaston après s^étre avancé vers elle, je comprends tout : vous avez trafiqué de mon nom. Mieux eût valu cent fois accepter notre pauvreté , ou me permettre , m'enseîgner le travail pour relever notre fortune. Vous avez passé un marché que je n'ai pas signé , mais que je tiendrai pourtant. »
Puis se tournant vers M. Levi'ault :
« Soyez satisfait, Monsieur, nous irons à la cour. »
Et Gaston se retira sai:» ajoute i' une parole, laissant la marquise atterrée,M. Levraultivre de bonheur.
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devenu morne et presque désert. Plus de fêtes, plus de visites. Cependant le grand industriel nageait dans la joie, il étendait déjà la main pour saisir la pairie et son brevet de comte. Chaque jour, il travaillait avec délices à la composition de ses armoiries. Il assistait assidûment aux séances de la noble chambre, non plus en simple curieux, mais comme un acteur qui, avant ses débuts y va entendre ses camarades pour prendre Tair et le ton de la maison, li avait déjà choisi sa place. Il se substituait par la pensée à chacun des orateurs qu'il entendait , jugeait sévèrement leur débit, leur action, et, quand les applaudissements éclataient, il se troublait, et parfois même saluait comme pour remercier. Plus heureux encore pendant son sommeil, il était à la tribune, il récitait d'une voix sonore un discours écouté dans un religieux silence. Le banc des ministres lui souriait. Il retournait à sa place en distribuant des poignées de main. Une nuit, son valet de chambre , réveillé en sursaut , entra tout effaré dans son appartement et le trouva sur son séant, s'agitant, gesticulant, et criant d'une voix glapissante : Je demande la parole pour un fait personnel! Homme digne d'envie, il avait toug les enivrements de l'ambition sans aucun de ses déboires. Son oisiveté ne connaissait pas l'ennui; il n'avait pas une heure libre dans la journée. Chaque malin , pour délier sa langue , il déclamait dans son jardin quelques pages de Mirabeau ; puis , avant d'aller au Luxembourg, il se promenait devant le château
des Tuileries, etTétudiait sous toutes ses faces, comme un héritier avide |*ôde autout* du 'domaine qui va lui échoir. Sa voiture, qui l'amenait à la grille du jardin , le reprenait à la grille du Carrousel : car il aimait à passer sous le vestibule , et s'arrêtait pour contempler le grand escalier qui mène à la salle des maréchaux. Quelques jours encore, se disait-il, et je franchirai à mon tour cet escalier qui a vu passer tant d'hommes illustres. L'heure de la justice s'est bien fait attendre ; que de soucis! que de traverses! mais mon génie a surniontétous les obstacles. Je vais donc enfin prendre le rang qui m'appartient. Puis il se représentait la rage de la marquise; ce n'était pas la moindre de ses joies. Pourtant son bonheur n'était pas complet. Il pensait^ Timoléon , à ce fils perdu depuis tant d'années , et se disait parfois avec amertume que le nom de LevrauU et son titre de comte périraient avec lui : mais ce regret altérait à peine la sérénité de son âme et se dissi* pait bientôt comme un nuage.
Laure n'était pas moins joyeuse que son père. La cour avait été le rêve de toute sa jeunesse. C'était à la cour qu'elle voulait retrouver ses anciennes compagnes, qui l'avaient humiliée de leurs dédains et de leurs railleries ; c'était dans les salons des Tuileries qu'elle devait prendre sa revanche. Dans son ivresse, elle remarquait à peine l'air sombre de Gaston, et, s'il lui arrivait de le remarquer, elle ne prenait pas la peine d'en chercher la cause. Dans le monde où elle était née, où elle avait
3U SACS ET Ï^AKCHEMINS.
vécu , qui donc lui eût appris les devoirs qu'imposent une grande naissance et une tradition de fidélité ? Le jour où Gaston lui avait annoncé sa résolution , elle avait battu des mains et bondi comme trn enfant, tandis que son mari Tobservart avec une sourde colère , lui reprochait de eomprendre si mal toute retendue du sacrifice auquel il se résignait , et raccusalt secrètement d'avoir, comme son père , spéculé sur le nom des La Rochelandier. Ainsi, les rôles étaient changés. Le ressentiment avait passé du cœur de Laure dans le cœur de Gaston. Plus le jour de la présentation approchait, plus le jeune marquis devenait irritable. Lavuedeson beau-père lui était odieuse ; la présence même de sa femme lui était insupportable ; la joie de Laure l'exaspérait. Il maudissait la sottise de H. Levrault, la vanité de sa fille, et ne songeait pas à maudire sa propre faiblesse, qui l'avait lié pieds et poings liés à la cupidité de sa mère.
Les brodeurs venaient de mettre la dernière maint l'habit de cour de M. Levrault. Un matin, en s'éveiilant, M. Levrault l'aperçut sur un fauteuil, avec la culotte courte de Casimir blanc, le tout surmonté d'une épëe à poignée d'acier, k fourreau de chagrin, et d^un chapeau à cornes, aux ailes tapissées de duvet de cygne. Il ne résista pas au désir de répéter son rôle en grand costume, et sauta à bas de son lit. Le futur législateur, debout devant une psyché, se contemplait depuis une heure et ne pouvait se rassasier de lui-même. Son va-
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let de chambre eatra et lui remit sur on plat d'argent le journal où le grand industriel puisait depuis trente ans ses convictions. M. Levrauli s'assit en face de la psyché et parcourut d'un œilné^igentles nouyelles du jour. Il avait entendu parler la veille de quelque agitai tiondansPariSy sans y attacher la moindre importance. Il comprit que l'agitation se propagesût ; mais, plein de confiance, il haussa les épaules et n'acheva pas même sa lecture. Il était si content de se voir ainsi vétu^ qu'il garda son costume et passa la journée chez lui. Il ar^ pentait à pas mesurés toutes les pièces de son appartement, et se caressait le menton chaque fois qu'il apercevait son image réfléchie par plusieurs glaces à la fois. Le soir venu, il s'habilla plus simplement et sortit à pied, pour juger par luirméme de la physionomie de Paris. Arrivé sur les boulevards, il vit défiler les trou'^ pes qui regagnaient leurs casernes , les maisons illuminées comme un soir de fête, les promeneurs qui se pressaient dans les allées ; en comparant le spectacle qu'il avait sous les yeur aux nouvelles qu'il avait lues le matia, pour la première fois de sa vie il se prit à dou-* ter de la sagacité de son journal. Ainsi cette émeute^ qju'on disait si menaçante, n'était qu'un feu de paille. M. Leyrauh rentra chez lui joyeux et triomphant. Il se mit au lit, et s'endormit bercé par les songes tes plus séduisants. La vue de son habit brodé avait subitement changé le cours de ses idées. Dans sa mobile imagina*^ tion,ai»: triomphes de la tribune avaient succédé les
Sfl6 SÂGS ET PARCHEMINS.
triomphes delà salle de bal. Use voyût Tépée au côté, figurant dans un quadrille en face des jeunes princesses. Les femmes chuchotaient en le regardant et demandaient son nom. Un aide de camp du roi répon* dait à voix basse : C'est le comte Levrault !
Le lendemain, il s'éveilla frais et dispos, le visage épanoui. En apercevant son journal , il le repoussa d'une main dédaigneuse, comme pour se venger d'avoir été abusé par un récit mensonger. Son valet de chambre s'était permis de lui dire qu'on avait entendu pendant la nuit des bruits sinistres. M. Levrault le tança vertement, et raconta ce qu'il avait vu la veille, en appuyant sur chaque mot d'un air d'importance , comme un homme qui n'a eu qu'à se montrer pour réduire l'émeute , comme un nouveau Neptune devant qui s'apaisent les flots irrités. Après avoir déjeuné seul, lentement, en vrai gourmet exempt de soucis, il descendit au jardin, et s'occupa d'improviser le discours qu'il se proposait d'adresser au roi le jour de sa réception. Gomme M. Jourdain tournant un complimenta la belle marquise, il aurait eu besoin d'un maître de philosophie pour l'assister dans cette tâche laborieuse. Cependant, au bout de deux heures, il avait réussi à mettre debout, ferme sur ses jarrets, une phrase, une seule, mais qui en valait bien deux : « Sire, c'est mon gendre qui me présente à Votre Majesté, mais c'est à moi que Votre Majesté doit mon gendre.» Heureux et fier d'avoir mis au monde cette phrase éloquente, il courut à
son bureau, sç hâta de Técrire, jafin de n'avoir plus rien à redouter des caprices de sa mémoire, et la serra soigneusement dans son portefeuille, comme une perle dans son écrin.
Dans l'après-midi , il voulut revoir ses chères Tuileries, théâtre prédestiné de ses prochains triom]phes. II suivait la rue du Bac d'un air préoccupé ^ récitant à voix basse son improvisation de la matinée, consultant son portefeuille chaque fois que sa mémoire bronchait. Au moment même où, pour la trentième fois peut-être, il redisait, avec une satisfaction toujours croissante: « Sire, c'est mon gendre qui me présente à Votre Majesté, mais c'est à moi que votre Majesté doit mon gendre », comme il débouchait sur le quai, il aperçut au pavillon de Flore d'étranges personnages qui ne portaient pas d'habits brodés, et qui s'occupaient à jeter les meubles par les fenêtres.
En ce moment, les abords des Tuileries présentaient une scène de tumulte et de confusion impossible à décrire. Des bandes armées parcouraient le pont et le quai. Les coups de feu tirés en l'air ajoutaient à l'ivresse des vainqueurs. Des fenêtres du château envahi s'échappait le mugissement de la multitude , pareil au fracas de la mer. Des chevaux de cuirassiers , montés par des enfants, galopaient à travers la foule. Tout Je peuple était en armes; il n'y avait de désarmés que les soldats. Çâ et là des groupes curieux, inquiets, effarés, colportaient les nouvelles : la famille royale venait de
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s'enfuir, et, parmi tous, lesicourtisanis , toiis4esr hom* mes de guerre qui Tentcmnient^ pas.ua n^avait brûlé une amorce. 9I..LeYranll n^ardait tout, écoutait tout d'un air hébété, quand il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule : il se;retounia brusquement et se trouva en fa€0 de Jclibois^ Maître Joliboisiàtait armé jusqu'aux dents. Il avait à sa ceintureideuxvpaires de pistolets d'arçon, un sabre dedragonquiitralnait surlepavé, sur Tépaule un fusil de chasse à deux coups. Â voir sa figure barbouillée de poudrai on eiki dit un soldat qui depuis une heure déchire la cartouche. Ses armes innocenter n*avaient pas un meurtre à se reprocher; en guerrier prudent, il avait atteidu que tout fût fini pour descendre dans la rue. Il mardiait sur la chambre , à la tête d'une vingtaine d'hommes accoutrés comme lui. En le reconnaissant , M. Levrault s'arrêta frappé d'épouvante :
« Eh bien ! s'écria maître Jolibois , que vous disaisje? N'avais-je pas raison? Vous refusiez de me croire; me croyez-vous maintenant? J'ai le. nez fin; je flairais depuis longtemps ce qui arrive aujourd'hui. Le peuple triomphe, la monarchie est à bas, l'infâme bourgeoisie est morte. Moi et mes. hommes, nous allons à la chambre proclamer la république.
— La république! balbutia M. Levrault d'une voix étouffée.
— Oui, mon cher, la république! Vous l'aurez dans tine heure. »
SACS ET PAUeHËMliNS. 210
Etleprenantàpart, comme s'il eût craint que sa Tok ne fût «[liendtte par sa trempe :
« Vous voilà dans de beaux draps^ mon bon ami, continua-t-il ; je ne voudrais pas être dans votre peau. Vous n'avez pas voulu d'un notaire peur igendre ; il vous fallait un Jmaiiquis. Ce n'était pas assez de vos millions pour vous: désigner à la colère, à la justice du peuple. Votre hdtôl est: un foyer dexhouamierie ; ce soir peutêtre, il ne sera; quhinimoneeou de cendres. Tenez'-vous pour averti, et tir6z^ous)drlà comme vous pourrez.»
Là-dessus, Jolibois s'arracha des mains de M: Levrault, qui se cramponnait à ses vêlements^ et courut vers la chambre. Il faut renoncer à peindre la consternation, la terreur de M. Levrault* Le seul mot de république aurait suffi pour: égarer sa rmon, pour glacer son sang dans ses veiaes. La république n'avait jamais représenté pourlui que l'incendie, le meurtreet le pillage. Qu'on ajoute à ce sujet d'effroi ses richesses, son gendre, ses relation avec le parti légitimiste. Eperdu, désespéré comme un:homme quise noie, il croyait entendre murmurer son nom^ et lisait sur tons les visages la menacô etlaveogemce. Il lui semblait que le chiffre de sa fortune et le titre dci ses gendre^ étaient écrits sur sol. chapeau. Le maîlieureux n'osait pas rentrer chez lui y de peur d'être suivi. Il errait çà^ et là , pâle, tremblant, les y eux hagards, dierchant par quel moyen il pourrait mettre son hôtel à labri de la fureur populaire , lorsqu'il aperçut un ouvrier porté sur un bran-
card ; une pensée lumineuse traversa son cerveau . D'un geste il arrêta le brancard, et d*une voix retentissante: « Où portez-vous ce brave ?
— A rhôpital.
— A rhôpital? un enfant du peuple, un héros qui a versé son 9ang pour la liberté, pour la république ! à l'hôpital ! ce serait une honte pour nous , mes amis. Qu'il vienne chez moi, ma maison est à lui. Moi aussi, je suis uia ouvrier. Qu'il vienne chez Guillaume Levrault. Suivez-moi, camarades; soyez tranquilles , il ne manquera de rien.
— Vive Guillaume Levrault ! s'écria la foule en battant des mains.
— Mes enfants , criez : Vive la république ! »
Et, se mettant à la tête du cortège, au milieu des cris mille fois répétés de : Vive Guillaume Levrault ! vive la république! il reprit bravement le chemin de son hôtel.
Les bruits du dehors avaient enfin pénétré jusqu'à l'hôtel Levrault. La marquise et Laure étaient réunies dans le salon. Laure, inquiète, agitée, se levait à chaque instant pour guetter à la fenêtre l'arrivée de son père ou de son mari. La marquise triomphait. A ses yeux, les événements de la journée ne pouvaient avoir qu'un sens : le retour du comte de Ghambord. La bourgeoisie était remise à sa place ; la noblesse rentrait en possession de ses privilèges. Il y avait dans la catastro* phe qui venait de s'accomplir quelque chose de providentiel: Dieu n'avait pas voulu qu'un La Rochelandier
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se parjurât. Dans son ivresse, la marquise pardonnait à Laure, à H. Levrault ; elle oubliait son ressentiment pour ne songer qu'à sa prochaine fortune. Elle allait reprendre aux Tuileries le tabouret qu'elle avait sous la restauration.
« Galmez-vous, ma chère fille, disait-elle d'une voix affectueuse. Que craignez-vous? Que perdez-vous? Vous vouliez aller aux Tuileries, nous irons ensemble ; c^est moi qui vous présenterai. Quelle différence entre la cour où je vous mènerai et la cour où vous vouliez aller ! Dans le palais de notre jeune roi , vous ne serez pas exposée à rencontrer des intrus, des gens venus on ne sait d'où. Ce qui s'en va mérite-t-il un regret? Qu'était-ce que cette cour? une cohue. Hier encore les Tuileries n'étaient qu'une hôtellerie. Bel honneur, vraiment , que d'entrer dans des salons où passait toute la rue ! Demain, Henri V fera maison nette et choisira ses hôtes. Consolez-vous donc, ma chère enfant, le jeune roi n'a rien à refuser aux La Rochelandier. »
Gaston entra dans le salon.
«c Eh bien! mon fils, nous triomphons! s'écria la marquise avec fierté.
— Qu'espérez-vous donc, ma mère? demanda gravement Gaston.
— r Nous allons revoir l'enfant du miracle ; notre cher - Henri va remonter sur le trône du Béarnais.
— Mais , ma mère , vous ignorez donc ce qui se passe?
— La France pousse un cri de délivrance et tend les bras vers son roi légitime, poursuivit la marquise avec exaltation. Qu'attendez-vous, mon ïils? Votre devoir n*est>il pas d*aller au-devant de lui? Partez; que ne p iis-je vous donner des ailes !
— Ma mère, vous vous abusez étrangement, répondit Gaston en secouant la tête ; nous n'assistons pas à la résurrection de la monarchie de saint Louis, mais à Favénement de la république.
— La république ! s'écria la marquise. Quel rêve insensé ! C'est impossible !
— La république ! s'écria Laure ; il n'y aura donc plus de cour?
— C'est impT)ssîble ! répéta la marquise. Rassurezvous , ma fille. Vous êtes fou , Gaston. La république ! Y pensez-vous , mon fils? La France en a tâté et sait trop ce qu'elle vaut. »
Comme elle achevait ces mots, la porte du salon s'ouvrit, et 'M. Levrault parut, soutenant de son bras la n^rche chancelante de l'ouvrier blessé qu'il avait recueilli , et suivi d'une douzaine d'hommes armés qui l'avaient escorté jusqu'à son hôtel. Gaston , Laure et la marquise contemplaient d'un œil étonné cette scène étrange. Le blessé était un homme de trente ans tout au plus. Atteint d'un couple feu à l'épaule, malgré la souffrance, son visage, encadré entre des cheveux bruns et une harbe rousse, respirait encore l'ardeur du combat. C'était une de ces figures empreintes d'une énergie sau-
vage^ qu'on voit paraître à point nommé dans tous les mouvements populaires.
« Inclinez-vous, dit M. Levrault en entrant, saluez . avec respect ce héros qui a donné son sang pour nous délivrer de latyrannie. »
£t s*adressant au blessé :
« -Mon 'ami,*vous êtes ici chez vons, et tes braves qui vous ont accompagné ne vous quitteront pas. Mes enfants, cette maison est la vôtre. Tout ce qui est ici, tout ce que vous voyez, -je l'ai gagné à la sueur dB monfront. Je suis trop heureux de partager avec vous ma petite fortune, le fruit modeste de mon humble travail. Voici mon gendre , un ouvrier de la 'pensée , un républicain comme moi, comme vous.
— Dites le marquis de LaJlochelandier, interrompit brusquement ^Gastoni^Hîer, je faisais bon marché de mon titre ; aujourd'hui- que ce thre est proscrit , je le revendique hautement. »
M. Levrault faisait en vain signé iOastonde se taire; Gaston acheva d'une voix ferme la phrase qu'il avait commencée, et sortit fièrement en jetant sur son beaupère un regard de3)itié. La marquise, indignée, suivit son fils. Laure, à son tour, voulait se retirer ; un geste suppliant de son père la-retint,
« Un marquis ! dit le blessé promenant antour du salon un regard défiant; camarades, ne restons pas ici , portez-moi à l'hôpital.
— Mes amis, yous êtes ch^z Guillaume Levrault, an-
i24 SACS £T PARCHEMINS.
den tisseur de laine à Elbeuf. Connaissez-vous Jolibois? C'est mon meilleur ami. Je marchais avec lui sur la chambre f lorsque je vous ai rencontrés. Voici ma fille, une fille du peuple , un cœur d*or. Tout ici vous appartient. Vous vous êtes battus comme des lions ; nous allons trinquer ensemble. »
En cet instant le blessé fut saisi d*une soudaine défaillance , et répéta d*une voix éteinte : a Portez-moi à rhdpital. »
M. Levrault tira le cordon de la sonnette , un valet parut , et rentra bientôt avec un panier de vin. M. Levrault versa une rasade à ses nouveaux amis, offrit luimême un verre plein au blessé , et d*une voix émue : « Buvons, mes enfants, à la grandeur, à raffermissement de notre jeune république. Plus de rois, plus de noblesse, plus de bourgeoisie! Buvons au nivellement de toutes les classes ; ne formons plus qu'une seule famille, une famille d'ouvriers. Chacun pour tous, et tous pour chacun 1 »
Tous les verres s'entre-choquèrent aux cris de: «Vive Guillaume Levrault !
— Vive le peuple de Paris 1 s'écria Guillaume Le-
vrault en levant son verre.
— Mes amis , dit le blessé d'une voix sourde après avoir léché ses moustaches , méfiez-vous , c'est du vin de bourgeois. »
Malgré ce sinistre avertissement, les camarades remplirent de nouveau leurs verres, les vidèrent d^un trait.
et se regardèrent entre eux d'un air dlncrôdulité. Le blessé s'évanouit. M. Levrault le fit porter dans une chambre bien chaude, le coucha lui-même dans un lit bassiné , envoya chercher un médecin pour panser sa blessure, et mit un corps de bâtiment t la disposition de ses nouveaux frères, qui ne se firent pas prier pour s'y installer. Il rentra au salon , et trouva sa fille pâle, consternée.
«Malheureuse! lui dit-il, tu vois où m*a conduit ta folle vanité. Je voulais te marier à Jolibois. Tu as voulu être marquise. Dieu seul sait maintenant ce que nous allons devenir ! »
Gela dit, il descendit à pas de loup, courut aux remises, badigeonna de sa main les armoiries des voitures , remonta du même pas , prit dans son buffet les boites d'argenterie , courut à la cave, enfouit son trésor dans une futaille, et sortit pour acheter quelques douzaines de couverts de la fabrique de Ruolz et Elkington.
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La prophétie de Jolibois s'était accomplie ; la république était proclamée. Les décrets du gouvernement provisoire tombaient dru comme grêle : deux gréions de cette giboulée atteignirent Thôtel Levrault, Tabolition des titres et Tabolition de la pairie.
Ce fut pour Gaston un rude coup. Le jeune marquis avait cru s'acquitter envers sa femme en la faisant marquise ; il était maintenant vis-à-vis d'elle dans la position d'un débiteur insolvable en face d'un créancier toujours présent. Sans doute, le décret qui abolissait les titres n'avait à ses yeux aucune valeur, il savait bien qu'un trait de plume ne suffit pas à rayer le passé , il avait bien la conscience d'être aujourd'hui ce qu'il était hier; mais il connaissait la puérile vanité de Laure, il regrettait ce hochet donné en échange de la richesse et
si tôt brisé. Laure, en effet , n'aimit pas pris gaiement la chose. Ellç n'avait épousé'fiasti)D que pour avoir un titre ; ^Ue avait troqué ses écus ookïtre'Bne couronne de marquise ; sa couronne brisée ,t son» titre déchiré , elle avait foit un marché de dupe Elle eût rougi de se plaindre ; quel reproche lui ^adresserîPouvait-elle lui faire un tort des événements accomplis? Cependant Gaston devinait trop bien ce qui se passait en elle.
iEn lisant le décret qui abolissait la pairie, M. Levraillt se crut dépouillé; Il s^eafei^a tout un jour pour mesurer à loisir la profondeurs de l'abîme où venaient de s'engloutir ses esiTéranecs. «Il contemplait avec tristesse ces armoiries, fruit de tant de laborieuses méditations, que devait surmonter une- couronne de comte, ce Miirabeau qui devait^lui enseigner l'éloquence, et surtotutyô douleur! ce magnifiqueiiabit brodé, qui devait figurer dans les quadrilles des Tuileries. Plus de titre, plus de cour, plus de chambre haute : son gendre lui avait fait banqueroute.
Laimarquise se>réveiilait chaque matin encore plus exaspérée que la veille; elle pestait contre le monde entier et parlait de partir poiur Frahsdorf ou d'aller souleverda Vendée. &)n premier mouvement avait été de s'enfuir à La Rochelandier ; mais Gaston l'avait retenue. Il ne partageait pas les folles terreurs de sa mère , et pensait que la ^lace d'un homme de cœur était à Paris , sur la brèche^ au milieu du danger. On peut se faire aisément une idée de llintimité^ de
ces quatre personnages réunis sous le même toit. C'était chaque jour une nouvelle discussion , c*est-à-dire «ne nouvelle qpereUe. M. Levrault avait fermé sa porte à tous les visiteurs dont le nom aurait pu le compromettre. Il avait repris possession de son hôtel « et se vengeait de sa déconvenue sur la marquise et sur Gaston. Il vantait, il exaltait devant eux, il célébrait comme des chefs-d'œuvre de bon sens et de justice les décrets qui Tavaient frappé lui-même si cruellement. Il traitait les titres d'oripeaux, de vieux galons bons à mettre au creuset. Le soir, il se promenait dans son salon en tredonnBXit la Marseillaise, Lui qui naguère avait toujours la bouche pleine de princes, de ducs et de marquis, ne reconnaissait plus qu'un seul titre , celui de citoyen. €haque soir, ils se quittaient après un échange de paroles amères , et pourtant un sentiment de commune inquiétude les réunissait le lendemain.
Le blessé recueilli par M. Levrault, loin de le rassurer par sa présence, n'était pour lui qu'un nouveau sujet d'effroi, gardait une attitude hostile, et n'attendait que le moment de sa guérison pour quitter l'hôtel. Vainement M. Levrault , qui voulait faire de lui son sauveur, avait essayé de l'apprivoiser ; Selon Marche- Toujours (c'était le nom et le sobriquet du héros) avait repoussé toutes ses avances. La marquise et son fils avaient toujours refusé de rendre visite à Selon . Madame de La Rochelandier, malgré sa frayeur, n'avait pu se résigner à cet acte de condescendance^ et Gaston, qui.
dans toute autre circonstance, n'eût pas dédaignéde l^i serrer la main, aurait rougi de s'associer, par une telle démarche, à la couardise de son beau-père. Les amis du blessé, que M. Levrault avait reçus chez lui comme un surcroît de garantie , n'étaient eux-mêmes qu'une cause de trouble et de désordre. Ils mangeaient bien, buvaient mieux encore, entraient, sortaient à toute heure, et remplissaient la maison de leurs cris. Gaston, indigné, avait parlé de les chasser ; mais M. Levtault avait déclaré énergiquement qu'il n'y consentirait jamais. Un jour, au lever du soleil, tout l'hdtel fut réveillé en sursaut par des coups de fusil : les amis de Selon venaient de planter dans la cour un arbre delà liberté orné de rubans et surmonté d'un drapeau tricolore dont la hampe était coiffée d'un bonnet rouge. M. Levrault, tout en frissonnant, descendit pour trinquer avec eux. De plus en plus épouvanté, il employait ses journées à rôder sur les places publiques , dans les rues , dans les carrefours , se mêlant aux groupes , écoutant d'une oreille avide les orateurs en plein vent. U avait oublié les Tuileries pour l'Hétel de Ville; un invincible aimant le ramenait vers le quartier général de la révolution. Chaque fois qu'un membre nouveau du gouvernement se montrait au balcon pour haranguer la foule , c'était M. Levrault qui donnait le signal des applaudissements. Au bout de quelques jours, son enthousiasme bruyant, infatigable, les poignées de mains qu'il prodiguait aux ouvriers , lui avaient acquis une sorte de popularité.
SaO SACS £T PARCHEMINS.
Dès qu'il paraissait, il entendait murmurer le nom de Guillaume Levrault. Ses gros souliers ferrés , ses bas chinés, son pantalon de Yelours à cdtes^son ^ilet de drap i^mge, son habit bleu à boutons de métal , lui donnaiékLtraspectd*un contre-mattre endimanché et le désignaient à Tattention. Il ne passait jamais devant un tronc désigné aux blessés sans y jeter une poignée de gros sous. Son langage exalté, tout en lui conciliant les sympathies de son auditoire, lui causait à lui*mâme une sourde frayeur.Ses paroles, répétées à renyî comme par un écho ccunplaisant, lui semblaient autant de me* naces. Après avoir déclamé contre les nobles, contre les mauvais riches, contre Tégoîsme des grands et Texploitation de Thomme par Thomme , il rentrait chez lui le cœur plein d'effroi. Et pourtant il retournait le lendemain se mêler aux scènes, aux délibérations de la rue. Peu à peu son ambition , qu'on devait croire ensevelie sous les ruines de la monarchie, releva la tête et changea de but. Plus de royauté , plus> de pairie : malheur aux vaincus ! Pourquoi Guillaume Levrault ne prendrait-il pas sa part des: fruits de la victoire?
Agité par des rêves confus, il se promenait un jour »ir le boulevard. Empassantau coin de la rue des^ Capucines il se trouva nez à nez avec le vicomte Gaspard de Montâanquin , que Tabolition de la contrainte par corps avait rendu à la libertés Le vicomte , radieux ^ «borda M.Levrault c(»nme un protecteur aborderait son client. Son visage respirait Vorgueil et le contentemrat.
« Eh bien ! .iïion.cker naonsieur^LevraaU, que deve- He»-vous?que £aites*yQnst.GeipiLarrive n'est pas précisément ce que vous attendiez* Siie comte de Cham* bord TeTient ^ France , ivous pouvez prétendre atout, grâce à votre gendre ; il est vrai que les dés ne sont pas aujourd'hui pour le comte de Ghambord. fist-ce que v^us boudez la 'république? Pour.moi, je n'ai pas à m'en plaindre ; elle m'a rendu justice. Je suis heureux de vous rencontrer pour vous faire mes adieuxiJe pars demain ; je suis nomméconsul général dans l'Océanie. , « — Consul général 1 s'écria M. Levrault; quel titre avez-^vous fait valoir pour obtenir ce poste important?
— Le premier de tous les. titres : détenu politique. Je gémissais dans les; cachots de la .monarchie , quand l'heure de la délivrance a:s0&né;. La république me devait une éclatante réparation, et je l'ai obtenue: ma nomination a été signée hier ^u soir; Vous pensez bien que je ne compte pas ju'en tenir là. .L'Océanie n'est pour moi qu'un marcbefâed... Mais je vous quitte, mon cher monsieur Leva'ault; je pars. demain, et j'ai iant d'affaires à régler S Si votre alliance avec lesXa llocbelandier vous attirait quelque méchante afiaire , comme il est permis de le prévoir, n'oubliez , pas que vous trouverez toujours en Océanie, au consulat gé* EÎéral, un asile assuré. .*)
Gela dit, le vicomte Gaspàrâ de Montflanquinfitune pirouette et s'éloigna d'un pas rapide. M. Levrault demeura cloué à sa: place par l'étonnement. Gonstemé ,
humilié, il reprit à pas lents le chemin de son hôtel. Gomme il passait devant la riie de Grenelle , il fat salué par maître Jolibois :
(c Parbleu ! s'écria Jolibois en lui frappant sur Tépaule, je suis enchanté de vous rencontrer J'ai un avis à vous donner. Dites aux La Rochelandier^ s'ils retournent dans leur pigeonnier de Bretagne, de biense tenir, de veiller sur leur conduite, car je suis décidé à ne leur rien pardonner, moi, Etienne Jolibois, commissaire général de la république dans les départements de rOuest. Tous les petits hobereaux qui voudront réveiller la chouannerie trouveront à qui parler, j'en réponds.
— Commissaire général de la république ! s'écria M. Levrault avec stupeur ; c'est-à-dire , mon cher Jolibois , que vous voilà d'emblée quelq:!e chose comme préfet ?
— Moi, préfet? allons donc 1 Dictateur, mon cher, ni plus ni moins.Mespouvoirssont illimités; je ne relève que de ma conscience. A mon arrivée , toutes les autorités sont suspendues ; les provinces que la république me confie n'ont d'autres lois que ma seule volonté. L'a^ mée, la magistrature, sont à ma disposition. Si votre attitude, si votre langage me paraissent dangereux, s'il vous échappe une parole injurieuse pour la démocratie, d'un trait de plume, d'un signe de tête, je puis vous envoyer en prison, vous et votre gendre. Je suis la loi vivante , les tribunaux n'on rien à voir dans ce que j'ai une fois résolu. Ainsi, je vous le répète, mon cher
mcMisieurLevrault, VOUS et les vôtres, tenez-vous bien. Vous connaissez depuis longtemps mes prii.cipes inflexibles ; malgré Tamitié qui nous unit, je ne trahirai pas naon devoir,
— Vos principes sont les miens, Jolibois.Les dernières fautes de la monarchie ont achevé de dessiller mes yeux. Que vous êtes heureux de servir la république ! Quelle gloire pour vous ! combien je vous porte envie l
— Il vous fallait pour gendre un marquis; vous nV vez pas voulu d'un patriote éprouvé. Vous recueillez ce que vous avez semé. Ne vous plaignez pas ; réjouissezvous plutôt d'avoir encore la tête sur les épaules. Le peuple est généreux, mais il a ses mauvais quarts d'heure; n'abusez pas de sa patience. Au reste, mon cher monsieur Levrault, vous avez en moi un ami dévoué. Je pars dans deux jours ; si je puis vous être bon à quelque chose , venez me voir, voici mon adresse. »
Là-dessus, Jolibois prit congé, et M. Levrault regagna son hôtel, le cœur navré, l'esprit en proie à d'amères réflexions. Les deux gendres qu'il avait refusés étaient nantis ; le gendre qu'il avait choisi, loin de pouvoir servir son ambition , n'était pour lui qu'un obstacle. Le soir venu, en présence de la marquise, de Gaston etdeLaure,il exhala librementsamauvaisehumeur:
tt Eh bien ! disait-il en se promenant dans son salon comme un ours mal léché, ce Gaspard de Montfianquin que vous traitiez comme un homme de rien,jerai ren-
Sd4 SACS ET PARCHEMINS.
contre aujourd'hui ; le voilà en passe d'arriver à tcmt. Dans un an« peut-être, nous le verrons ambassadeur à Londres ou à Vienne. Pour son début, il est nommé con. sul général de France en Océanie. Et Jolibois, que vous traitiez desans-culottev Jolibois à qui j'ai fermé ma porte par une lâche ccndescendance, Jolibois est commissaire général de la république dans Touest ; c'est un franc patriote; je le savais bien, je l'aimais. Vous m'avez brouillé avec lui, et maintenant, si nous retournons en Bretagne, notre liberté, notre vie , sont à sa merci. Ses pouvoirs sont' illimités, son autorité absolue. Il dispose en.dictateur de l'arnaée, de la magistrature ; il est la loi vivante.
— Yraîment ! répliqua la marquise, si le vicomte de Montflanquin est nommé consul général , le gouvernement nouveau a fait là un beau choix : qu'il reçoive mes sincères compliments.
— Que le ohoix jsu)it bon ou mauvais, le citoyen Montflanquin n*en est pas moins consul général; cela vaut encore mieux que de se croiser les bras.
— Vous vous trompez. Monsieur, reprit. GÉaston. Il vaut mieux se 'croiser :les bras que de se ruer à la curée des places; mieux vaut garder sa loyauté en se condamnant à l'inaction que d'acheter au prix d'une lâcheté le droit de jouer un râle. D'ailleurs, chacun de nous , dans le temps où nous vivons , n'a-t-il pas son devoir tracé? Pour se(rvir la France, il n'est pas besoin de -se donner à la<république.
— Mon. gendre, répliqua vertement M^Levrault, la
république et la France ne sont qu'une seule et même chose. ,
— Sachez, Monsieur, dit la^marquise avec hauteur, que la France de<4aint. Louis n'est pas celle de Robespierre.
— Je respecte yos préjugés , Madame , répondit M. Levrault d'un ton de pitié généreuse; mais, grâce à Dieu , je ne les partage pas. »
Voyant la querelle engagée, Cbston, commeà l'ordinaire, prit le parti de se retirer. Débarrassés de sa présence, la marquise et M. Levrault donnèrent un libre cours à leurs récriminations. Laure essaya vainement de les apaiser . La querelle s'envenimait de plus en plus. Après avoir épnisé l'épigramme , ils allaient en venir aux invectives , quand une bande .^rmée passa devant rhdtel. La lueur des torches édairaitla cour. Trente voix entonnaient da ManeiUaise. La marquise et M. Levrault pâlirent , se regardèrent avec effroi et se tur rent : la peur les avait mis d'accord.
Avant de rentrer dans son appartement, M. Levrault voulut rendre visite à Selon , qu'il n'avait pas vu de la journée.. Il trouva le blessé .au< coin du feu , les pieds sur les chenets,, fumant sa pipa:
« £h bien ! demandattril d'une voix affectueuse, comment vous trouvez-vous ce soir î Avez-vous bien tout ce qu'il faut? Commencez-vous à vous acclimater sous le. toit de Guillaume Levrault ?
— Dans quelques jours, je l'espère, je serai tout à
fait guéri, répondit Solon d'un ton bourru , et je quitterai votre maison , qui n'est pas faite pour moi. Les soins ne m'ont pas manqué , mais Solon ne doit pas dormir sous le même toit qu'un marquis.
— Il n'y a plus de marquis, vous le savez bien, mon ami. Les grands patriotes réunis à l'Hôtel de ^Viile on*, jeté au feu tous les parchemins. Et d'ailleurs , à quoi bon vous inquiéter démon gendre? N'étes-vous pas chez moi , chez Guillaume Levrault , tisseur de laine , ouvrier comme vous?
— Pour un ouvrier, vous n'êtes pas mal logé. Il paraît que vous faisiez de fameuses journées et que votre patron vous donnait une fière part dans ses bénéfices. Est-ce avec votre livret de la caisse d'épargne que vous avez acheté cet hôtel? Allez, ce n'est pas Solon qu'on endort avec de pareils contes. Je sais bien chez qui je $uis. Vous êtes un bourgeois et votre gendre un aristocrate. Dès que ma blessure sera fermée , j'irai retrouver mes frères. Ma place n est pas ici. Je hais la richesse, mais je ne suis pas ingrat; pour vous prouver ma reconnaissance, j'oublierai le chemin de votre hôtel. Mes camarades ne restent chez vous que pour me tenir compagnie; nous partirons tous ensemble.
— Partir, mon ami ! et pourquoi? Que vous manquet-il? N'êtes-vous pas chez vous? N'êtes-vous pas chez un frère ?
— Croyez-vous donc que je sois sourd et aveugle? Oroyez-vous que je ne voie pas ce qui se passe autour
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de moi, et que je n'entende pas ce qui se dit? Est-ce que votre, fillef, votre gendre et votre mère me prennent pour un frère? Ils attendent mon départ avec impa^ tience, j'en suis sûr. Ils n'auront pas autant de plaisir à me voir partir que moi à les quitter. »
M. Levraultredoublaiten pure perte ses protestations de dévouement, Selon ne répondait que par un sourd grognement, et lui envoyait en plein visage des bouffées de fumée. Dans la crainte de passer pour un aristocrate, M. Levrault avait d'abord fait bonne contenance ; mais bientôt, enveloppé d'un nuage, saisi d'une toux convulsive, il fut obligé de battre en retraite.
Une fois seul, il repassa dans sa mémoire toutes les impressions de la journée. Selon, qui devait le protéger, le sauver, l'effrayait de plus en plus par l'amertume de son langage. Un rêve affreux vint mettre Je comble âux angoisses de M. Levrault. Une bande furieuse envahissait l'hôtel, la torche à la main , et So- Ion , au lieu de repousser les assaillants , les guidait lui-même à travers les appartements , les animiait au pillage, prenait sa part du butin, et mettait le feu aux quatre coins de la maison. Laure et la marquise, échevelées, franchissaient les escaliers en flammes ; Gaston les précédait, armé jusqu'aux dents. Tout à coup l'arbre de la liberté planté au milieu delà cour se transformait en un gibet de proportions gigantesques ; le drapeau qui le couronnait se détachait et laissait voir Selon armé d'une corde. Déjà la marquise , Laure et Gaston
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étaient lancés dans réternité^et les pillards, dansaient autour de la potence comme une ronde de <;annibales. Le tour de M. Levrault était venu. Solou lui passait au cou le nœud coulant. . ^L.ce moment suprême^ M. Levrault se réveilla en sursaut^ haigné d'uue sueur gbcée. Il porta la main à son coQ,.et raidit grâce à Dieu^de se trouver sain et sauf dans: sœ lit Pourtant sa frayeur n'était pas. encore calmée^ Il sa léva^ prit une.be«gie, parcourut rh&tel, ouvrit une: fenêtre sur la cour^ prêta roreilk, et. ne. regagna sa chambre qu'après s'être as^ sure que tout était tranquille* Que voulait dire ce. rêve? N'était-ce pas un avertissement céleste ? M; Levrauh n'essaya pas de se rendormir ; il jse mit à réfléchir sur sa destinée. Que faire poiur sauver sa fortune^ pour sauver sa vie ? La rencontre de Montflanquin et de Jolibois avait déjà surexcité son ambition ; la peur lui montra dans l'ambition son .unique moyen do salut. Il n'y avait pas deux partis à prendre: il fallait absolument servir la république à la face du soleil. Il se rappela les offres de service^que lui. avait faites Jolibois, et résolut d'aller le trouva au point du jour.
Le jour se levait à peine, que déjà M. Levrault était sur pied. En entrant chez Jolibois, il trouva l'antichambre et le salon peuplés de solliciteurs. Un valet vint lui demander son nom; après une heure d'attente, il fut enfin admis dans le cabinet de mattre Jolibois.
<^ Mon cher monsieur Levrault , lui dit le commissaire général, mes moments sont comptés. Allons
&u fait; ditesHmoi en deux, mois ce que vous désire^.
— J'ai songé toute la nuit à notre conversation d'hier. Je suis décidéàservirilairépubliquev et je viens vous prier de parler pour moi.. Je n'ai rien^ demnadé sous le gouvernement déchu ; j'étais loin d'approuver sans réserve sa politique. Si vous n'êtes pas mon gendre y c'est que ma fille ne l'a pas voulu. J'aurais été heureux et fier de vous nommier. mon fils. Je retrouvais en vous mon cher Timoléon. Votre foi. politique est la mienne ; la république a toutes mes sympathies , elle répond à toutes mes espérances. Mon bonheur sera de lui.dévouer ma fortune et ma vie.
— Vous avez là, mon cher monsieur Levrault, d'excellents sentiments ; mais quels sont vos titres pour entrer au service delà république? Voyons : avez-vous été en prison î avez-vous conspiré î étiez*vous lié d'amitié avec les sergents de La Rochelle? avez-vous combattu au cloître Saint-Merry? avez-vous juré sur un poignard la mort de tous les rois ? »
M. Levrault demeura abasourdi sous cette avalanche de questions.
« Vous comprenez , poursuivit maître Joliboîs , qui jouissait de son embarras, que la république, avant de vous confier le soin de ses intérêts, doit exiger de vous des garanties. Âvez-vous souffert pour notre sainte cause ?
-^ Hélas ! répondit M. Levrault d'un ton consterné.
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je n'ai jamais souffert ni combattu pour la république, mais je suis résolu à la servir.
— Je sais quelle a été votre conduite depuis la chute du tyran. Vous avez recueilli chez vous un blessé, vous Favez soigné ; c'est bien, mais ce n'est pas assez. Je n'ai pas vu votre nom sur la liste des dons patriotiques. Est-ce que, par hasard, vous n'auriez pas souscrit pour les blessés de février?
— Pas encore, balbutia M. Levrault avec confusion.
— Si vous voulez, mon cher monsieur Levrault, que je parle pour vous, il faut absolument que votre nom figure demain dans le Moniteur^ qu'il figure au premier rang sur la liste des dons patriotiques et dané la souscription pour les blessés de février. Vous avez beaucoup à vous faire pardonner, ne l'oubliez pas. Vous habitez le faubourg Saint-Germain , vous êtes allié aux La Rochelandier, vous vous êtes enrichi de la sueur de vos commis. Vous sentez qu'il est temps de rendre au peuple une part de ce que vous lui avez pris.
— Je n'ai rien pris au peuple, répondit M. Levrault ; mais, pour le soulager, je ne reculerais devant aucun sacrifice.
—-Écoutez, continua maître Jolibois avec un accent paternel ; M. de Rothschild a souscrit pour dix mille francs : c'est un étranger, et il n'était que baron.
— Mais, moi, je ne suis rien, reprit M. Levrault jivec orgueil ; j'ai toujours méprisé les titres.
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m. Levrault allait donc enfin jouer un rôle ; la^car^ rière politique s^ouvrait enfin devant lui. Ce n'était pas sans raison qu'il avait préféré la diploniatie à Tadministration. Sans avoir une idée bien nette du droit des gens, il savait cependant que partout la personne d'un diplomate est sacrée ; et puis il espérait retrouver dans les cours étrangères l'occasion de porter son habit brodé. A l'heure indiquée, il se présentait chez maître Jolibois.
« Recevez mes compliments , dit mattre Jolibois en lui tendant la main. J'ai lu ce matin votre nom dans le Moniteur ; vous vous êtes conduit en grand citoyen, en vrai patriote. La république ne sera pas ingrate, et saura vous récompenser dignement. J'ai vu hier soir le chef du cabinet des affaires étrangères; il vous attend. Venez, ne perdons pas un instant. Le poste qu'il vous des-
tine vous fera bien des enrienx. Battons le ter tandis qu'il est chffud. »
M. Levrault ne se possédait pas de joie et se confondait en remercîments. Une heure après, maître Jolibois introduisait son client à llïôtel des Capucines. Le cœur de M. Levrault battait à coups redoublés. A la vue de Jolibois, rhuissier de service ouvrit la porte d'un cabinet. Un horome de trente ans au plus, à Tceil fin , à la
bouche railleuse , était assis devant un bureau chargé •«de papiers et de tcartons.
« Mon cher .uni, dit Jolibois, je vous amène le candidat dont je vous ai parlé hier soir.
—* Soyez le bienvenu. Monsieur, reprit Finterlocuteur de Jolibois en se tournaut vers M. Levrault; soyez le bienvenu, et causons» )>
M. Levrault, dont la vue se troublait, dont les. jambes flageolaient, tomba plutAt qu'il ne s 'assit dans un fauteuil.
«Utiensie m'a fait part de vos : intentions. DqMiis louglempsdéjà votre nom m'est connu ; vous n'êtes pas pour moi un homme nouveau.. L'oubli où vous avez langui jusqu'ici n'est pas une des. moindres. fautes du gouvernement déchu. Si la famille d'Orléans eût placé sa confiance en des hommes tels que vous, elle ne serait pas aujourd'hui à. Glar^ooiont. »
M. Levrault s'inclina et ue trouva pas un ntot à. répoudre.
« Il est vraunent incroyable que .la monarchie n'ait
2U SAGS ET PARCHEMINS.
jamais fait appel à vos talents. Le ministre m'a parlé de vous hier dans les termes les plus flatteurs.
— Je ne me plains pas de la monarchie^ dit AI. Levrault, dont la langue se déliait enfin. Elle ne m'a rien offert; mais je n'aurais rien accepté d'elle. Inébranlable dans mes principes, fidèle à mes convictions , j'ai attendu patiemment l'heure de la réparation.
— Je vous l'avais bien dit, s'écria Jolibois, le citoyen Guillaume Levrault est un républicain éprouvé. Ce qu'il pense , ce qu'il veut aujourd'hui , il Ta toujours pensé, toujours voulu. Ce n'est pas une girouette qui tourne à tous les vents.
— Grâce à Dieu , la république n'est pas aveugle comme la pionarchie , reprit le prétendu chef du cabinet. Citoyen Levrault, elle sait ce que vous valez et va vous donner aujourd'hui une preuve éclatante de confiance. Le corps diplomatique a besoin d^être renouvelé avec discernement. Chaque mission veut un homme spécial, et celle que la république vous destine semble faite exprès pour vous. J'avais d'abord songé à vous accréditer comme représentant du commerce français auprès des villes anséatiques; mais le ministre, au premier mot que je lui en ai dit, a repoussé bien loin cette proposition. Une mission commerciale au citoyen Levrault! s'est-il écrié, y pensez-vous? Ce qu'il lui faut, c'est une ambassade.
— Vraiment, dit M. Levrault, le ministre a daigné vous parler de moi en de pareils termes?
— Ainsi» dèmaiHla.M. Lerrault, je rapporterai en France la tête de Gharlemagne?
— Oui , citoyen, j'ai cm: potiTOir répondre de voti^ acceptation ; me suuet^e trompé ?
—J'accepte avec reconnaissance, reprit M. Levrault en balbutiant.
— Je dois maintenant tous expliquer toute la gravité des fonctions qui vous sont confiées. Le ministre vous charge d'une tâche difficile ; mais , si vous l'accomplissez dignement, et,'paur mapart, je n'en doute pas , T6tre nom est assuré d^ passer à la postérité la plus reculée;. Lestambassades de Londres, de Vienne et de Saint Pétersbo«rg 0epea(vent,^5ous aucun rapport, se comparer à la mission que vous acceptez. €e n'est pas ici une affaire ordinaire , ne vous y trompez pas. Réussissez, et la France reprend en Europe le rang qui lui appartient. Parlez fièrement le langage du droit, de la vérité ; forcez la Prosse à nous r rendre la tête de Gharlemagne , dans trxns mois nous aurons reconquis nos frontières du Rhin, et la France reconnaissante vous saluera comme ain libérateur, car vous auvez déchiré les traités de 1815. Ressaisir la tête de Gharlemagne et la déposer sous le dame des Invalides, à côté de Napoléon , c'est dire à TEurope que nous n'acceptons pas le partage qui s'est fait au congrès de Vienne , et si nous consentons à ne pas réclamer toutes nos con^ quêtes, l'Europe devra nous savoir gré de notre modè« ration.
— Ainsi , reprit M. Levrault en ouvrant de grands yeux, je déchirerai les traités de 1818! Mais si la Pruisse me refuse la tête de Gharlemagne ?
— Elle ne l'osera pas; vous parlerez au nom de la France. Le cabinet de Berlin verra derrière vous cent mille baïonnettes, et votre voix sera écoutée. Votre/ mission est d'autant plus glorieuse , qu'elle n'est pas sans danger ; peut-être aurez-vous le soi^t des envoyés français à Rastadt. '
— Quel sort î demanda'M. Levrault.
— Si l'on osait porter la mûn sur vous , attentera votre vie , soyez tranquille , la France vous vengerait.
— Quel a donc été le sort des envoyés français à Rastadt?
— Ils ont été lâchement assassinés.
— Assassinés! s'écria M. Levrault.
— Reculeriez-vous devant le danger?
— Jamais! s'écria M. Levrault tremblant de totïs ses membres.
— Je réponds de lui /ajouta Jolibois. S'il a pâli en vous écoutant, c'est d'indignation, non de crainte. Ce tragique souvenir neisaurait Tébraûler.
— Quand partirai-je? reprit' M. Levrault d'une voix où se trahissait toute sa terreur.
— Quand vous lirezvotre nomination dans /e -Mmiteirr^ venez che^her vos lettres de créance, et toui^ partirez surie-cbamp .Je vous recommande la discrétion ht plus absolue J Ne parlez à personne de votre mission»
Il fautque votre départ pour Berlin prenne au dépourvu toutes les chancelleries de TEurope.
— Eh bien ! dit Jolibois à M. lievr^ult en arrivant sur le boulevard , vous avez maintenant le pied dans ïétrier; c'est à vous d'aller en avant. Quelle magnifique carrière s'ouvre devant vous ! Si vous échappez au sort des envoyés français à Rastadt, peut-être à votre retour vous confîera-t-on le portefeuille des affaires étrangères. »
M. Levrault ne répondait pas. Jolibois continua : « Vous pouvez facilement mettre votre vie en sûreté. Munissez-vous d'une bonne cotte de mailles à l'épreuve de la balle et du poignard , cachez-la sous votre costume diplomatique , et vous défierez hardiment tous les complots.
«- J'avoue, dit enfinM. Levrault avec mélancolie, que j'aurais mieux aimé représenter le commerce français auprès des villes anséatiques.
— Parlez-vous sérieusement? demanda Jolibois d'un ton sévère. La république , en mère généreuse , vous offre l'occasion de la servir au péril de vos jours , et vous hésitez! Me serais-je trompé sur votre compte? N'ête&-vous pas un cœur intrépide , une âme républicaine ? Me suis-je trop avancé en parlant de vous ? J'ai répondu de Guillaume Levrault comme de moi-même. Âurai-je donc à rougir de mon amitié pour vous? Regrettez-vous la parole que vous avez donnée? Il est temps encore de la retirer ; mais , songez-y bien , ai
VOUS ne parlez pas, je ne réponds plus ni de votre fortune ni de vptre vie. >
— Je partirai, répliqua M. Levrault; vous n^aurex pas à rougir de moi. Seulement, je croyais, je m'étais laissé dire que partout la personne d'un agent diplomatique est sacrée; j'ignorais le sort des envoyés français à Rastadt.
— Moi^ bon ami, reprit Jolibois, la diplomatie républicaine n'est pas, comme la diplomatie monarchique, une vie de plaisirs, de causeries, d'oisiveté ; c'est une lutte aussi active, aussi périlleuse que la vie militaire; ne ïe saviez-vous pas?
— Je partirai, réponditM. Levrault avec la résignation d'une victime qui marche au supplice.
— A propos, reprit Jcrlibois, avez-vous songé à votre costume? Le temps presse ; demain peut-être votre nomination paraîtra au itfonîleur.Yous connaissez le costume des agents diplomatiques delà France régénérée?
— Mon Dieu ! non,
— Pantalon collant, bottes à revers, gilant blanc à la Robespierre, habit bleu à basques flottantes, et, sur la poitrine, le triple symbole de la république, le bonnet phrygien , le niveau , deux mains qui s'étreignent : liberté, égalité, fraternité. Quant à la cotte de mailles, venez avec moi ; vous aurez pour cent écus celle que portait François P' à la bataille de Pavie. »
Une demi-heure après, ils entraient dans un niaga- «in du quai Malaqùais. M. Levrault donnait cent ecus
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aingoisses : la cotte de mailles de François I"^ lui allait comme un gant. Il se trouvait si à Taise , il se plaisait tellement dans cette armure royale , qu'il la portait en guise de vareuse dans son cabinet. Consolation impuissante ! La politique étrangère (absorbait toute son attention. L'Europe était en feu, Berlin s'agitait. Quel moment pour aller redemander la tête de Gharlemagnc ! Il ne pouvait penser à sa mission sans se comparer modestement à Daniel dans la fosse aux lions. Et pourtant sa terreur devait s'accroître encore. Un jonr qu'il avait parcouru en tous sens le faubourg Saint-Antoine et le faubourg Saint-Martin, il rentra chez lui dans un état que je renonce à décrire. Il avait vu et compté quelques centaines de drapeaux noirs placés sur les maisons des propriétaires récalcitrants qui s'obstinaient À toucher leurs loyers. Il avait entendu des cris sinistres : Mort aux riches ! mort aux aristocrates ! mort aux bourgeois ! Les groupes auxquels il s'était mêlé l'avaient épié d'un œil défiant. Ëxân, en regagnant son hôtel , il avait recueilli des bruits encore plus formidables : on annonçait pour la nuit même le pillage du faubourg Saint-Germain.
Gomme il rentrait à l'hôtel, il apprit que tous les amis de Solon venaient de sortir. Gaston était absent. BI . Levrault trouva la marquise et Laure seules au salon ; il raconta ce qu'il avait vu, ce qu'il avait entendu.
a Un seul homme peut nous sauver, dit-il en terminant : Solon, qae vous n*avez jamais consenti à rece-
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^oir, Solon , qui ne s^est îamais assis à notre table. Tous ses amis sont partis ; Dieu seul sait s'ils reviendront, et avec qui ! Solon seul peut nous pfotéger, nous défendre, nous sauver. Si les pillards viennent ici, il faut qu'ils le trouvent assis au milieu de nous, comme notre ami , comme notre frère. Je vais le chercher, je vous ramène, et j'espère que vous lui ferez bon visage.
— Qu'il vienne donc ! dit la marquise eu joignant les mains, d^
Quelques instants après, H. Levrault rentrait don<^ nant le bras au vainqueur de février. Solon, qui jusquelà n'avait reçu que les visites de M. Levrault, s'était laissé entraîner sans trop de résistance; son orgueil était flatté d'une invitation en règle à laquelle il ne s'attendait pas. La marquise, en voyant sa blouse et sa barbe, ne put retenir un mouvement de dégoût; d'un regard H. Levrault la contint. Solon s'établit dans une bergère, et la conversation s'engagea. Malgré la singularité de son allure et de ses principes, c'était un assez bon diable. La verve originale qu'il mettait dans la défense de ses opinions faisait de lui plutôt un sujet de curiosité que de colère. Laure et la marquise l'écoutalent avec résignation ; M. Levrault applaudissait è toutes ses saillies, à toutes ses boutades. Pour entrer plus avant dans les bonnes grades de son hôte , il témoigna le désir de connaître son histoire.
« Racontez-nous, je vous en prie, mon cher camarade , comment vous êtes 'arrivé à découvrir les prîn-
cip€S sublimes que vous professez aujourd'hui. Jus» %{U'i€Î j ^e Tatoue , je n'avais jamais rien entendu de pareil. Vous m'avez révélé un monde nouveau; cpi donc votti Ta révélé à voufr-méme?
— Ma^ soienee est rhisteira de ma vie, répliqua Solonen earessa&t sa barbe avec orgueil.
— Eh biea4 oonlez^neuiS votre histoire. »
La marquise étoufEa un soupir en songeant au récit dont elle était menacée.
« VottsToyezen moi^ dit. Selon, une victime denotre civUisation dépravée; le n*ai pa& cosaiiu. mes paEreAts. A Tàge de trois ana, je fiis recueilli par un petit boui^ geois, n^rié devais vingt ans et désespéré de n'^oir pas d'enSsmts^ Sa joie fut sigcai&de en me voyant instaUé chez lui, qu'il ne fit aucune démarche pour découvrir le nom et la demeure de ma famille. Rien ne me man* quait : bien nourri, bien vétu^. bien eouciié, logé ehau«dément, je n'avais rien à désirer. Mon âme, naturellement généreuse, s'abandonnait à la reconnaissance; mais je ne tardai pas à comprendre le' but égoïste de mes prétendus bienfaiteurs. Je venaiâ d'avoir neuf ans. Mon père adoptif me fit un long sermon pour me dé^ montrer les avantages du travail , et m'envoya le jour même à l'école. C'est à l'école que je compris pour la première fois les deux grands vices de notre société : rinjustice et l'inégalité. A l'heure du déjeuner, je tirai démon panier une tartine de beurre; l'enfant assis près de moi mordait dans une tartine de confitures. Je
SACS £T FA]tCKEHIN& m
n*avais qae neuf ans^. prartant cette tartine de confitures m'iiluxmoft iCu3ae elarté: sfibile, et fût pour moi la première révékKtion de la vérxlè spciaie.
— Âaeaf ans! s'écria M. Levraal4«
— Le lendemain, peiiEnsaîvit.SoIciiL, k rheore de la lécréation^ trois enfants étaient a^nouiUés an ndliea de ïa cour, arec des oreilles d'ftne ; j'étais un des trois*. Savez-^tous pourquoi on nous punissait? l^arce que nous n'avions voulu rien faire. Ainsi la tartine de confitures m'avait révélé l'inégalilé, les oreilles d^ûne me révélèmt l'injustice. L'écs&le est Timagie fidèleiiehi so-^ ciété. Dans ma vie ai féconde en épreuves, j'ai retrouvé à. chaque pas ce que l'écola: m'avait appr^. Alléché par le fol espoir d'une prochaine indépendance, je m'étais cé^ signé à écouter les leçons^ qu'on me donnait; j'expiai craellement mon imprudence. A peiae savai&je lire , écrire et comptot, que mon père adoptif me fit un seeond sermon et me parla de la néoessité de preédre un état. Placé en apprcaoïtissage chez un bijoutier, je découvris, dès les premiers jours, une des plaies les plus hideuses de notre misécaUe société, l'exploitation de l'homme par l'homme. Là, comme à Técole, le travail» c'est-à-dire la stupide servitude de l'homme réduit à la condition de machine, était récompensé par un salaire corrupteur; l'oisiveté, c'est-à-dire rexerciceconstantdu libre arbitre, était flétrie du nom de paresse, et condamûail à la pauvreté l'ouvrier passionné pour la réflexion. Chaque matin, un maître , sans respect pour la dignité
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humaine, nous distribuait notre tâche, nous attelait au travail comme les bœufs à la charrue. Je compris bientôt que Tatelier dégrade en nous les plus hautes facultés. Gomme je méditais sur le problème du travail et du loisir, ou, pour parler en termes plus vrais , de la servitude et de la liberté, un grand événement me montra ma véritable mission. En faisant le coup de feu sur les barricades de juillet, je me sentis appelé à guider, à régénérer l'humanité. J'avais quinze ans à peine, mais oh vieillit vite à Técole de l'oppression. Nous venions de mettre en fuite les satellites étrangers soldés par la tyiTannie; j'entrai le premier au Louvre» »
La marquise indignée voulait se lever et quitter la place ; le chant des Girondins qui retentissait au dehors la cloua sur son fauteuil.
Selon continua :
« En parcourant les salles dorées de ce palais quia vu tant d'ignobles intrigues, je sentis redoubler en moi ma haine contre la richesse, mon amour pour l'égalité ; je sentis que j'étais choisi par la Providence pour ruiner sans retour, pour renverser à jamais l'aristocratie et la bourgeoisie, aussi bien que la royauté. Fidèle à cette conviction , depuis dix-huit ans , j'ai pris part à tous les coups de maiA, à toutes les insurrections. Mon pèreadoptif, qui ne comprenait pas la sublimité de ma mission, s'oublia jusqu'à m'adresser quelques remontrances : je lui tournai le dos. Au lieu de flétrir mon intelligence dans un travail servile et mercenaire, comme
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ms SACS ET PARCHEMINS.
Je suis, je me proclaise hautement rennemi de totit^ce qui est, car je pressens ce qui sera.
— Et que pressentez-vous ? demBuda H. Levrault pâlissant.
— Je pressais un srenir magnifique 1 s*écria Selon se levant avec enthonsiasafee.
— Quel avenir î
— Vous me demandes la vérité sociale ; étes-vous préparé, je ne dis pas à la comprendre, mais à Fen tendre seulement? La pleine iolelligente de la vérité sociale , poursuivit Solon avec gravité, n*appartient qn^aux hommes nourris de la mœile des lions et des ours ; mais je manquerais à mon apostolat m refusant de vous éclairer. Vous vouiez la lumière, ouvrez donc les yeux, dût la lumière vous éblouir. Oui, je pressens un avenir magnifique; mais eombien sara laborieuse la conquête du monde nouveau ! que de sang, que de ruinés, avant de toucher la terre promise! Toiute Thistoire du passé n'est qu'xm jeu d'enfants, comparée aux batailles que rbunuonté dewa livrer pour se saisir de cette nouvelle toison d'or, défendue par deux dragoos jaloux , Tagristocratie et la bourgeoisie.
— Du sanag et des ruines i s'ésriaM. Levrault éperdu. Que reste-t-il debout ? Tout n'est-il pas renversé, aristocratie et bourgeoisie? Ne sommes-nous pas tous frères ? -Je vois encore debout bien des sottises déifiées^ adorées par la foule ignorante. Tant qu'elles ne seront pas détrônées , livrées aux flammes , jetées au vent
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comme une poussière inutile , on ne doit pas songer au règne de la vérité sociale. Il hnx en finir avec les pré* jugés qui emiF^illottent Thumanité : la propriété. Théritage, la famille , ont fait leur temps.
— La propriété, Théritage, laiSsimillel Vous voulez donc la ruine universelle?
— Vous l'avez dit, citoyen, répliqua Selon avec autorité , je veux la ruine universelle. Qu'est-ce que la propriété? une insulte à Tindigence. Qu'est-ce que riiéritage?une insulte à la justice. Qu'est-ce que la famille? une insulte aux enfants trouvés.
— J'aurais cru pourtant, dit M. Levrault d'une voit timide , que la famille avait du bon.
— La famille, reprit Selon, c'est l'égoïsme organisé, c'est une ligue contre la vérité. Moi qui vous parle, que saurais-je à cette heure si la Providence, qui avait ses vues sur moi, ne m'eût séparé de mes parents ? Je croupirais dans l'ignorance, je serais parmi les oppresseurs. Je posséderais la richesse peut-être, mais je ne posséderais pas la vérité sociale : car, je n*en puis douter, je suis né dans la bourgeoisie.
— Intéressant jeune homme, ajouta M. Levrauh, par quel accident, par quelle catastrophe avez-vous été séparé de votre famille?
— Rien de plus simple. Le soir d'un jour de fête , mon père, bourgeois stupide; m'avait mené sur la place de la Concorde et m'avait pris dans ses bras pour me montrer le feu d'artifice. • •
— Grand Dieu ! s*écriaM. Levrault , que dites-^ous? Un feu d'artifice... quel trait de lumière! Achevez, mon ami. C'était sur la place de la Concorde... Votre père vous avait pris dans ses bras...
—On venait de tirei^ le bouquet, toute la place était rentrée dansFobscurité.La foule, en s'écoulant comme un flot furieux, m'enleva des bras de mon père, et je fus recueilli au coin de la rue Saint-Florentin par rhomme qui plus tard a voulu m'exploiter.
-— Sainte Providence , que tes voies sont impéné* trables! s'écria M. Levrault en levant les bras au ciel. Parlez , mon ami ; n'aviez-vous rien sur vous qui pût mettre sur la trace de vos parents?
— Hélas! j'étais vêtu comme le fils d'un privilège, ma chemise était garnie de dentelles.
— Marquée d'un T et d'un L ? demanda M. Levrault d'une voix ardente.
— Précisément, répondit Solon d'un air étonné.
— Et n'avez-vous pas un signe sur la poitrine ?
— Une tache écarlate, emblème du sang que je devais répandre pour l'affranchissement de l'humanité , repartit Selon entr'ouvrant sa blouse.
— Timoléon ! . . .s'écria M. Levrault ; Timoléon, viens dans mes bras! Viens, mon fils, tu as retrouvé ton père!»
Et il pressait Timoléon contre son cœur, il mouillait de ses larmes la barbe de son fils, qui se débattait V2U« nement sous les étreintes paternelles. La marquise contemplait avec stupeur cette scène imprévue ; Laure elle-
môme, qui n*àvait jamais connu son frère et ne s^était j amais préoccupée de lui^paraissait médiocrement flattée de le retrou versons les traits de SolonMarche-Tùujours. tf Mais, s'écria Ifi marquise étouffant de colère, vous me disiez que vous aviez perdu votre fils?
— Et je vous disais la vérité. Je Tavais perdu , je le retrouve.
— Vous m*avez trompée , reprit la marquise.
*- Rappelez-vous mes paroles : je ne vous ai jamais dit qu*il fût mort. J'ignorais depuis vingt-sept ans ce qu'il était devenu. La Providence me le rend ; vous étonnez-vous que je m'en réjouisse T
— • Vous m'avez indignement jouée ! ajouta la marquise ne se possédant plus.
— De quoi vous plaignez -vous. Madame? Craignez-vous que Timoléon fasse tort à votre fils ? Craignez-vous qu'il réclame sa part d'héritage! Oubliezvous ses principes généreux, ses doctrines fraternelles? Il ne veut rien , il ne demande rien , que le règne de la justice et de la vérité.
— Halte-là I s'écria Timoléon revenu de son éton-> nement ; n'embrouillons pas les affaires. Oui , je veux le règne de la justice et de la vérité ; mais ce n'est pas nous qui le verrons, ni les enfants de nos enfants. Le monde nouveau dont je vous ai parié est encore bien loin de nous. En attendant que l'humanité mette le pied sur cette nouvelle terre de Ghanaan, soumettons» nous aux vieilles routines de la civilisation. »
La marquise sortit comme un tourbillon , en jetant >6ur M. Levrault un (negard indigné ; Laure la suivit en silence.
Resté seul avec son père, Thnoléon se sentit plus à l'aise ; car, malgré tout son aplomb, Tattitude de la marquise r^mbarmasait* Il caupa court aux épanchements de M. Levrault , et , après l'avoir interrogé sur Tétatde sa fortune avec une insistance, avec une âpreté dignes d'un procureur, il reprit d'une vûix solcâinelle:
« Qui m'eût dit que je retrouverais un jour ma sœur mariée à un marquis ? Quand mes amis sauront que je suis votre fils, qnaad ils m'interrogeront sur cet étrange mariage, que leur répondrai-je?
— Ah ! mon fils, répliqua M. Levrault d'un air contrit , ta sœur m'a donné bien du chagrin. Je lui avais choisi pour mari un fcanc républicain, Jolibois, que tu connais sans doute, qui a marché sslv la chambre, et que j'allais suivre quand je t'ai rencontné. Laure a trompé toutes mes espérances. Dieu. m'est témoin que je n'ai rien négligé pour lui enseigner la foi républicaine. Ses amies de pension lui ont tourné la tête : Laure a voulu être marquise. Te dire ce que j'ai souffert en voyant s'accomplir cette union si contraire à toutes mes cnoyances, je ne l'essayerai pas. Moi, Guillaume Levrault , m'allier volontainement à raristocratie ! Moi , donner ma fille à un marquis élevé dans l'oisiveté! Peux-tu le oroise.un seul instant?
— Allons , répliqua Timoléon, je vous pardonne le
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mariage ée ma sœiir ;inah je n'ose espérer que mes amis vous le pardonneront aussi fiacilement. Pour racheter une faute aussi énorme, à défaut â*expia(ion il faut donner des gages à notre sainte cause.
— Des gages ! reprit M. Levrault effrayé ; expliquetoi, TimoléoD, que faut-il faire?
— Il faut leur prouver, par un généreux sacrifice^ que vous êtes vraiment dévoué à la justice, à Fégalité. Jusqu'ici notre sainte cause n'a pas eu d'organe : don* nez-moi cent mille écus pour fonder un journal qui s'appellera la Vérité sociale.
.^ Cent mille écus ! s'écria M. Levrault ; cent mille écus pour la vérité sociale, pour une vérité dont nous ne verrons pas l'avènement , c'est toi-même qui l'as dit! Cent mille écus pour une vérité dont je ne sais pas encore le premier mot 1
— Croyez-vous donc qu'un jour, une semaine, un mois tout entier, suffisent à vous expliquer ce qui a été la pensée , le travail de toute ma vie? Donnez-moi de quoi fonder la Vérité sociale ; vos yeux s'ouvriront À la lumière , et nos frères vous béniront. »
Vainement M. Levrault insista pour savoir le. mot de î'énigme: Timoléon s'enveloppa d'un voile impénétrable et demeura sourd à toutes ses questions. Deux ieureç du matin venaient de sonner. M. Levrault, éclairé trop tard sur les vrais principes de Timoléon touchant l'héritage, tout en regrettant d'avoir, avec tant d'imprudence , ouvert ses bras à son fils , sentait
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jours ajourné son projet : car elle ne sentait pas en ellemême la force de renoncer à cette vie opulente qui lui avait déjà coûté tant de sacrifices ; elle se défiait de Timoléon et restait pour veiller au grain ; puis, quand elle vit la république, dont le nom seul Tavait d^abord épouvantée, si clémente pour les partis vaincus, elle releva la tête et prit part à toutes les petites intrigues qai déjà s'agitaient dans Tombre. Gaston s'interrogeait avec anxiété, cherchait un rôle et attendait. Laure, qui avait réduit toute sa vie à une seule pensée, pleurait amèrement la ruine irréparable de toutes ses espérances; comtne si la cour, en quittant les Tuileries, eût emporté avec elle sa grâce , sa beauté , sa jeunesse , elle croyait sa vie close , sa destinée manquée.
Cependant Timoléon réclamait avec instance les cent mille écus que lui a^it promis son père. M. Levraalt, avant d'ouvrir sa bourse^ voulait connaître la pensée tout entière de Timolécm. Un jour doAC que son fils revenait à la charge :
« Je tiendrai ma promesse; mais, avant de te compter mes écus, je serais bien aise d apprendre ce que c'est que la vérité sociale.
^- Je vous le répèle^ moa pèare,^ous ne pourrez pas entendre ce que j'ai à vous dire sans être foudroyé. Il y a si loin des préjugés ^rosisiers au milieu desquels vous avez vieilli à la pensée sublimte que je dois vous févéler, que je tremble pour votre raison.
—Eh bien ! répliqua M. Levrault, dussé-je être foo-
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<lroyé, dût ma raison s'égarer, la curiosité l'emporte. Je veux savoir à tout prix la vérité sociale.
— Ainsi, dit Timolëon, vous V4>ulez,' comme Taigle, regarderie soleil iace à face ?
-^ Oui ^ répomlit M. Levrault , j'y suis résolu .
— &i^pelez*^vous ce que }e vous ai dit de la propriété, del'héritage, de la famille. L'abolition de ces trois monstruosités nous mène directement à la découverte d'une vérité encore plus élevée. Mon système politique se résume en deux mots. Dans les long& loisirs que je dois au travail servilede mes frères, j'ai feuilleté les philosophes. Hobbe6,vous le savez, conclut pour la tyrannie. Son opinion ne vaut pas la peine d'être réfutée. Montesquieu, infatué des idées anglaises, se prononce pour legouvemementreprésentatif,c*e8t»à-dire pour une vieille msu^bine usée qui vdantdese détraquer sous nos yeux. Avez-vous laie traité de Gicéccmsuria république?
— Jamais^ dit M. LevraulL
— Tant pis, reprit Timoléon. SiViOus l'aviez lu, vous sauriez comme moi tout œ que la république cache au fond de ses entrailles d'impuissance et d'absurdité. La foi*mule de Hobbe&, c'est-àdirela tyrannie, est tout simplement un crime de lèse-hnmanité ; c'est un défi porté au droU, et je ne m'abaisserai pas jusqu^à discuter une pareille ineptie. La république, malgré tous les arguments entassés par Cicéron, est stérile pour la fraternité. Quant au gouvernement représentatif, si pompeux sèment vanté par Montesquieu , c'est un système bâtard,