‹ SadyaChapitre 4 sur 16 · VOIX CONFUSES · texte numérisé non relu

VOIX CONFUSES

Ah I Pas trop tôt î

ALEXANDRE

Ma selle ici ! Vite, les drôles !

Ou ma lanière ira caresser vos épaules !

ARISTOTE

On part, c'est bien. Mais je te prie, où s'en va-t-on?

(A ce moment, un soldat entre, portant la selle d'Alexandre, qu'il dépose au fond)

ALEXANDRE

En Macédoine !

(La figure du soldat s'illumine de joie).

Et par le chemin le plus long !

(La figure du soldat trahit le désappointement) Ah ! vous allez chanter, mes joyeux camarades ! (Le soldat sort)

voix confuses, au dehors On part ! On part !

ALEXANDRE, railleur

Voici la saison des roulades, Le printemps !

(Au dehors)

Et mon mors !

(Le soldat apporte le mors et le fouet, qu'il dépose près de la selle)

Et ma bride, à présent !

(Uesclave hindoue apporte la bride) C'est bien !

(Au soldat qui se retire)

Je monterai mon cheval alezan.

Qu'on me l'amène! Allons, plus vite ! le temps presse !

(A Uesclave hindoue)

Et toi, tu salueras de ma part ta maîtresse !

(Uesclave fait un grand salut oriental et sort. — A Aristote)

On se gaussait de moi ! Par Hadès, qu'en dis-tu ?

aristote sentencieux

Triompher de soi-même est la grande vertu.

Plus l'obstacle est puissant et plus la gloire est belle !

Alexandre, enthousiaste

Oui, je sens maintenant que la gloire m'appelle ! Je suis l'élu du sort, et suivrai mon destin !

aristote

Va, mon fils!

(Se dirigeant vers la gauche)

Quant à moi, fêtant ce beau matin, Je veux fixer enfin, pour les races futures, Le portrait de l'amour, et de ses forfaitures! J'y vais rêver.

(// sort)

Alexandre, avec un grand geste

Les dieux inspirent ton courroux I Merci de m'avoir pu sauver !

(// se dirige à pas décidés vers la sortie. Sâdya, venant du jardin, se précipite à sa suite)

Où courez-vous ?

ALEXANDRE, Slirpris

Elle ! Sâdya !

En vérité, c'est une fuite !

Mais ce n'est point par là, mon seigneur, que j'habite !

Alexandre, déclamatoire Je vais vers mon destin !

N'est-il plus de m'aimer?

ALEXANDRE

Trop longtemps, dans tes bras, j'ai voulu m'enfermer?

N'y êtes-vous pas bien?

ALEXANDRE

Trop, certes, pour ma gloire!

Du goût de nos baisers perdez-vous la mémoire?

ALEXANDRE

Ils m'ont fait perdre plus : le cœur de mes soldats.

Ce n'est pas sérieux, mon maître, n'est-ce pas?

ALEXANDRE

Console-toi, Sâdya : tu fus ma seule amie. Ton regret survivra dans mon âme affermie. Demeurons forts. Adieu.

(Un pas et il revient)

Un baiser? Le dernier!

sâdya, reculant

Non, non ! Fuis ton cachot ! Va-t-en, beau prisonnier l

Alexandre, timidement

Me conserveras-tu du moins quelque tendresse?

sadya, évasive

Du trouble de mon cœur je ne suis point maîtresse. Que penser d'un félon qui volait mon amour?

Alexandre, sur un ton de reproche

Tes beaux serments n'auront duré qu'un jour.

ALEXANDRE

Un jour... d'un an I

Mais qu'est-ce, au prix de tes promesses? Àh ! tu mentais fort bien, maître en scélératesses? Hélas ! hier encor, que ne me disais-tu?

Alexandre, comme parlant à lui-même

Triompher de soi-même est la grande vertu ! Plus l'obstacle est puissant, et plus...

sadya, vivement

Ah ! j'étais sotte !

Cette phrase n'est-elle pas dans Aristote?

ALEXANDRE

Tu connais donc...

Parbleu ! Cet austère savant !

Je comprends tout. Je n'y comprenais rien avant !

ALEXANDRE

Que comprends-tu ?

C'est lui qui te blâme et fustige !

ALEXANDRE

Non, ce sont mes remords, Sadya !

C'est lui, te dis-je î

(Avec un rire de dépit)

Moraliste menteur ! Hors lui, tout est mauvais. « Fais comme je te dis, et non comme je fais ».

ALEXANDRE

Ne parle pas ainsi, Sàdya, de ce grand maître.

Je dois, pour ses bienfaits, le vénérer peut-être !

ALEXANDRE

Chanter sa gloire et lui baiser les pieds, A ce vieux-là !

Alexandre, sèchement

C'est mon maître, vous l'oubliez.

Est-ce lui qui t'apprit l'art de mentir aux femmes?

Alexandre, s'échauffant

C'est le grand pétrisseur des esprits et des âmes, Le maître unique, et mon père disait jadis : « Je rends moins grâce aux dieux de me donner un fils Que de me le donner du vivant d'Aristote î »

Pour éminent qu'il soit, tout grand homme radote. Que celui-là soit docte et profond, peut m'en chaut ! Si son esprit est froid, son cœur est toujours chaud ! De quel droit vient-il donc, par sa morale obtuse, Contester pour autrui les plaisirs dont il use ?

Alexandre, se laissant tomber, en riant, sur la couche

Ah ! Ah ! Voir Aristote en posture d'amant : Tu ne le connais pas.

Est-il donc autrement Que ne furent, ne sont et ne seront les hommes?

Alexandre, riant de plus en plus

Je donnerais, je crois, les plus fortes sommes, Vingt empires avec vingt ans de bonheur pour...

sadya, doucement

Donnerais-tu, pour voir cela, un peu d'amour?

ALEXANDRE

Ah! ah! ah! L'hypothèse est, pour le moins, bouffonne ! Mais Aristote, enfant, n'est pas une personne : C'est un principe. On peut le railler, si l'on veut, Mais nul ne pourrait rien sur lui, pas même un dieu !

(Reprenant)

Il est, du reste, vieux.

Ces vieux-là sont les pires!

ALEXANDRE

Ah ! ah ! je te le dis, vingt ans et vingt empires...

Tu connais tout sans doute, ô mon aimé ! Pourtant, Tout homme est, en amour, un piètre débutant, Fût-il vieux comme un chêne, et la moindre des femmes, Fût-elle une ingénue, en peut tirer des flammes !

ALEXANDRE

Ce courroux combatif me plaît infiniment. Il est digne de vous. Mais Aristote, amant !

Sans doute, et plus flexible et plus doux que les autres! On voit tant de félons qui font les bons apôtres !

(Changeant de ton brusquement)

Je voudrais simplement, et sans plus le ternir, De ses préventions le faire revenir.

Lui parler?

ALEXANDRE, Fiant SADYA

C'est mon droit.

ALEXANDRE, tOUJOUPS liant

Je voudrais bien y être !

Mais sois-y,

ALEXANDRE

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