OÙ
Ici... Garde-toi de paraître Cependant. Ta présence, à coup sûr, me nuirait. Quoique tu puisses voir, reste en ton coin, discret.
(Elle défait ses cheveux qui s'éparpillent et entrouvre sa robe)
ALEXANDRE, étonné
Mais que fais-tu ?
sadya, simple
J'ai chaud.
(On entend des pas. Alexandre se précipite vers la sortie et revient précipitamment)
JLl
ALEXANDRE
C'est lui î
sadya, le prenant par la main
Cachons-nous vite!
(Les deux amants se dissimulent derrière un bouquet d'arbres. Aristote entre)
aristote, ses tablettes à la main
Oui, je crois que l'idée est bien ainsi transcrite.
Relisons : « Faible ou fort, homme, qui que tu sois,
Ne laisse pas entrer chez toi l'amour sournois.
Cet humble mendiant qui frappe à la poterne
Ne veut qu'un verre d'eau puisée à ta citerne.
On ne refuse pas un verre d'eau. Voici
Qu'il s'assied, le regard par les pleurs obscurci,
Et tu lui prends la main, et doux, tu le consoles.
Il a l'âge, à peu près, qu'on a dans les écoles ;
Il est charmant ; il rend service quand il peut.
Garde-le, n'est-ce pas? Il te gêne si peu !
Huit jours après, il met tes amis à la porte,
Change tout, brouille tout, — d'une manière accorte,
Et tu dis : « Quel enfant ! Mais c'est qu'il a du goût ! »
Huit jours après...
(Sa voix s'adoucit, ses yeux regardent dans le passé)
Je la revois. Autour du cou Elle avait un collier de nuance changeante, Et je n'étais qu'au temps où la tempe s'argente !
(77 squrit, puis brusquement)
Chassons ce souvenir. « Huit jours après... »
(Son attention s'égare à nouveau)
C'était Un jour comme aujourd'hui où la terre chantait. Chryséis apparut. Quelle simple élégance ! Quelle grâce ! Vraiment, Socrate eut moins de chance...
(Revenant à ses (ablettes)
« Huit jours après... »
(Relevant la tête)
Ce fut l'enfer huit jours après.
(77 parle sans finir ses mots)
Et cela dura bien... Mais le début fut très...
Que chantait-elle, ce jour-là? Oui, des bêtises !
Des histoires de cœurs troublés, de chairs surprises...
(Violemment) Travaillons !
(77 se dirige vers la droite, et presque aussitôt on le voit à travers la fenêtre basse, dans la maison, derrière le rideau de fleurs. Il se prépare à écrire sur ses tablettes. Cependant Sâdya sort à pas de loup de sa cachette, les cheveux épars, la robe dégrafée à demi)
Ce matin me trouble, par ma foi, Et j'ai tort d'évoquer Chryséis...
(A mi-voixf Sâdya fredonne en cueillant des fleurs, tournant le dos à la fenêtre. Arisiote surpris lève la tête)
Eh bien, quoi ?
(77 écarte le rideau grimpant, voit Sâdya, et le laisse retomber aussitôt, observant)
sadya, chantant en cueillant des fleurs
J'ai baigné pour toi mon corps Dans des Ganges pleins de lune.
Loin des roseaux, loin des bords, Comme un lotus dans l'eau brune.
Tu vois ma chair en émoi Ne voudras-tu point de moi?
aristote, à mi-voix Chryséis ! Est-ce un rêve? Eh non ! ce n'est pas elle ! (Rassuré)
Elle ne peut me voir — Quel doux chant ! — Qu'elle
[est belle î
sadya, même jeu
J'apporte dans mes cheveux Toute l'âpre odeur des jungles, Et tous les croissants des cieux Dans l'agate de mes ongles.
Tu vois mes sens en émoi.
Ne voudras-tu point de moi?
aristote, même jeu
Non. Chryséis, je me souviens, était moins blonde. Ces cheveux de soleil valent tout l'or du monde !
sadya, même jeu
Tu vois mes seins délicats Teints du sang des roses neuves.
Mes yeux ont tous les micas, Mon sang roule tous les fleuves !
Tu vois la vie en émoi.
Ne voudras-tu point de moi?
aristote, même jeu
Le rêve de ces yeux égnle tous les songes.
Le mien ne s'est-il point perdu dans des mensonges?
Car, par toi seul fécondé, Peut éclore mon mystère.
Rayon, du soleil dardé, Perce-moi ! Je suis la Terre !
Je suis la Terre en émoi.
Ne voudrais-tu point de moi?
ahistote, de plus en plus nerveux
Mais quel est ce prodige et pourquoi cette fièvre ? A mon âge, il est bon que soi-même on se sèvre... Pourtant, sont-ce les fleurs, la femme ou la chanson? Vais-je donc commencer à perdre la raison?
{Elle s est assise dans V herbe, a posé près d'elle la brassée de fleurs quelle a cueillie, et dans un abandon charmant, en choisit quelques-unes pour commencer son bouquet. Tout en le faisant, elle chante)
J'ai des fleurs pour toutes les peines, La fleur du chanda pour les songe-creux, Des fleurs d'amour pour les reines, Des lotus pour les heureux.
ARISTOTE
Mon vieux cœur se révolte et bat dans ma poitrine... Cet air est merveilleux ! Cette femme est divine I
(Elle s'est relevée et danse, des fleurs dans la main, et de temps en temps elle en jette à poignées à droite, à gauche, et jusque sur le rideau grimpant de la fenêtre, qui vient battre le front d'Aristote)
Je les donne à qui veut les prendre,
— J'en ai par monceaux, j'en ai par milliers —
J'ai vu briller leur chair tendre Dans la prison des halliers.
aristote, frémissant, et recevant des fleurs lancées
vers lui
Que c'est bon d'être ainsi frappé par des corolles! Je sens monter en moi les sèves les plus folles !
sadya, toujours dansant et jetant des fleurs
J'en ai pour l'ombre et la disgrâce, Pour le richi pauvre et le vieux dêva; J'ai, pour le guerrier qui passe, La fleur du bandhujivâ.
AKISÏOTE
Ah ! cette fois, tant pis! C'est le printemps qui veut ! Je n'étais qu'un vieux fou, je désire être un dieu !
{Elle a tout jeté. Dansant toujours, elle écarte sa robe dans un geste d'exquise impudeur)
Mais cette autre-ci, la plus belle,
— Des rois en sont fous, les rois les plus grands —
Ah ! c'est la rose rebelle ! Tu l'auras, si tu la prends!
(Et comme elle passe en dansant près de la fenêtre basse, elle se sent happée par les deux bras d'Aristote, passant à travers les plantes. D'un ton de suprême effroi)
Hé dieux ! que m'advient-il ?
aristotk, au plus lutul degré de i 'exaltation
Ah î je te tiens, ma fille !
JEt ce n'est pas pour rien que mon vieux sang pétille î
(La tenant toujours, il franchit l'appui de la fenêtre) sadya, se débattant énergiquement
Lâchez-moi !
(Elle se retourne et feignant la plus grande surprise) Quoi ! c'est vous, maître?
ahistote, égaré
Ce n'est pas moi !
Vous, l'abstracteur puissant !
ARISTOTE
Il est de chair pour toi.
Vous, le cerveau du monde !...
ARISTOTE
Un jour, le corps réclame !
Je ne mérite pas ce grand honneur...
ARISTOTE
O femme !
Il n'y a point d'honneur à mériter ici.
sadya, feignant d'être trop honorée Quoiqu'il en soit, monsieur, grand merci, grand merci...
aristote, la tirant par les poignets Oui, viens donc !
Mais souffrez...
ARISTOTE
Quoi donc?
Que je refuse.
ARISTOTE
Hein?
sadya, ingénue
Je vous laisse à la Sagesse, votre muse.
ARISTOTE
Je veux de la folie, aujourd'hui !
J'ai d'ailleurs — Pardonnez-moi, monsieur — les motifs les meilleurs.
ARISTOTE
Il n'en est point, car je suis l'homme et toi la femme, Et l'éternel désir a souftlé sur mon âme.
(L'entraînant) Viens !
Vous aimez le roi, cependant?
ARISTOTE
.le crois bien :
C'est mon élève !
sadya, fièrement Et mon amont !
aristote, un instant étonné, puis secouant la tête
Ça ne fait rien.
(Paternel)
Le roi sentait depuis longtemps, pauvre petite, Son amour lui peser, et c'est dit, il te quitte. Ces cœurs de conquérants s'évadent volontiers.
SADYA, fâchée Mais c'est à vous qu'il doit ces sentiments altiers?
aristote, bafouillant N'en crois rien... Ou plutôt... Ma langue s'embarrasse.
sadya, se jetant èplorée contre sa poitrine
Ah ! Maître, je désire tant rentrer en grâce !
aristote, la humant
Je me flatte d'avoir quelque pouvoir sur lui. Peut-être...
sadya, Venlaçant ingénument
Oh î vous serez si bon !
aristote
Dès aujourd'hui..
sadya, même jeu Que je vous aimerai !
aristote, perdant complètement ta tête Sur l'heure !
Oh ! je vous aime !
ARISTOTE
Quand tu m'auras donné, récompense suprême, Tes beaux yeux...
(77 veut V embrasser)
sadya, se défendant Laissez-moi !
aristote, V enlaçant
Ton beau corps...
sadya, lui tapant sur les doigts et se dégageant
Voulez-vous !
aristote, dépité N'allons-nous point signer l'accord qui m'est si doux?
sadya, se rajustant wSi. Mais pas aujourd'hui.
aristote, doctoral
Demain n'est à personne.
L'amour n'est bon qu'autant que l'esprit déraisonne.
sadya, feignant V indignation
C'est vilain comme tout ce que vous dites là. Vous n'aimez point.
ARISTOTE
Quand je renie avec éclat Mon passé !
Justement, c'est ce qui me fait craindre. (Emphatique).
Sa lumière ne peut, en un instant, s'éteindre.
aristote, emballé Non, c'est avant que mon soleil était éteint !
Je ne serais pour vous qu'un jouet d'un matin.
ARISTOTE
Nous sommes des jouets, tous autant que nous sommes !
Mais vous n'avez que des désirs, vous tous, les hommes ! Nous, nous voulons l'amour !
ARISTOTE
Ne vous l'ollré-je pas?
Il m'en faut une preuve, au moins !
ahistote, hors de lui
Mais tu l'auras, Fût-ce la plus extravagante et la plus Toile !
sadya, faisant mine de se retirer
Mais non... je ne veux point vous paraître frivole. Du reste, ici, vous me prenez au dépourvu. Demain...
AHISTOTE
Non, à l'instant !
sadya, le menaçant du doigt
Ah î vous l'aurez voulu !
(Cherchant) Voyons... C'est votre orgueil qu'il faut mettre à l'épreuve.
AHISTOTE
Je suis prêt: mon amour me fait une âme neuve.
Oh ! tenez ! pas besoin de projets inhumains !
(Candide)
Marchez donc devant moi sur les pieds et les mains î
(Aristole la regarde étonné. D'un ton parfaitement ingénu, elle lui dit)
A quatre pattes, quoi !
AHISTOTE
Que je...
Comme une bète !
Quoi ! c'est ce rien du tout déjà qui vous arrête !
ARISTOTE
Moi? mais bien volontiers...
sadya, vivement
Vous avez hésité.
aiiistote, se mettant à quatre pattes.
M'y voici.
sadya, secouant ta tète
J'ai bien vu : cela vous a coûté.
arisïote, toujours à quatre pattes
Mais du tout.
sadya, enjouée
Acceptez alors ma fantaisie.
Je vais monter sur vous, ô monture choisie !
(Regardant autour d'elle)
Et d'abord, de mes mains, mon fidèle coursier, Je vais vous harnacher...
(Courant, elle va au fond du théâtre et revient avec le mors d'Alexandre attaché de brides magnifiques)
Ce mors-ci est princier !
(Expliquant)
Il traîne ici, toujours, des défroques guerrières.
aristote, à quatre pattes, inquiet Mais vraiment ces apprêts sont-ils bien nécessaires?
Tout à fait.
(Elle lui fait ouvrir la bouche)
Prenez-moi ce mors entre les dents.
(Elle place le mors et ramène les brides sur le cou) Vous êtes un cheval qu'on sait des plus ardents.
aristote, flatté quand même ; voix mâchonnante* à cause du mors Vraiment ?
sadya, gamine
Pas de ruade, ou sinon, pas d'avoine.
Vous m'entendez, petit cheval de Macédoine?
(Elle le flatte de la main)
ARISTOTE
Mais n'est-ce pas, vraiment, par trop me ravaler?
Silence! Un bon cheval ne doit jamais parler.
(Elle essaie de monter à califourchon, mais redescend aussitôt)
Non, cela ne va pas : il faudrait une selle.
(Elle va au fond du théâtre, et revient portant la selle d'Alexandre)
Voici celle du roi : elle est commode et belle.
(Elle met la selle sur le dos d'Aristote et s'occupe à en lacer les courroies)
Ne bougez pas, voyons....
ARISTOTE, humblement
Pourrais-je vous prier...?
sadya, sans l'écouter
Laissez-moi remonter un peu cet étrier.
(Elle remonte Vitrier) Là ! c'est parfait !
(Elle va prendre le fouet. Àdmirative)
Vous êtes beau comme Pégase.
ARISTOTE
C'est très amusant, mais....
sadya, mettant le pied à Vitrier
Oh ! la vilaine phrase î Comme Ta dit le philosophe bien connu : « Triompher de soi-même est la grande vertu ! »
ahistote, flatté Eh quoi î vous me citez î
Je sais mon Aristote.
(Sautant à chenal) Hop là î
(Prenant les brides et le fouet en main). Et maintenant, au trot î
ARISTOTE
Moi, que je trotte ?
Oui, sur ce beau gazon, simplement quelques pas.
(Tirant sur les rênes) Hardi, mon beau cheval, hardi î
aristote, mouvement de mâchoire
Ne tirez pas !
(Gauchement, avec Sâdya sur le dos, il s'essaie à faire quelques pas dans l'herbe)
sadya, chantant
Amour, amour, de ton breuvage L'aîné boit comme le cadet.
Aristote était un grand sage :
L'amour en a fait un baudet !
(Depuis un instant, Alexandre est sorti du bosquet où il se cachait, et il rit largement, les bras sur la poitrine. Aristote, qui déjà montrait quelque inquiétude, comprend aux derniers mots qu'il est joué, et se dresse brusquement, si vivement que Sâdija a à peine le temps de retomber sur ses pieds)
ARISTOTE
C'en est trop !
(Mais comme il se redresse, la selle sur le dos, le mors dans la bouche, il se trouve justement en face d'Alexandre. Confus)
Vous, seigneur !
ALEXANDRE, compatissant
Mais ce harnais te gène?
S AI) Y A
ARISTOTE
Du tout, du tout.
ALEXANDRE, Boulant lui défaire son mois Ce mors...
AiusTOTE, protestant
Ne prenez pas la peine.
Je vous expliquerai.
ALEXANDRE
Ah ! pauvre grand ami !
Dans quel piteux état la perfide le mit !
sadya, riant un peu à l'écart Pour garder voire amour, on en ferait bien d'autres.
ALEXANDRE
Tu le gardes, Sâdya !
AiusTOTE, plaintivement
Faibles cœurs que les nôtres !
{Reprenant pourtant son ton doctoral)
Puis donc que je suis pris dans ces filets, moi, vieux, Tu vois combien, toi, jeune, on peut t'y prendre mieux. Comprends donc, à la fin, par cet exemple utile...
sadya, se rapprochant
Aristotc s'en tire en scoliaste habile,
Mais avant d'achever qu'il sache seulement
Que ce n'est pas mon goût d'entraver mon amant.
Je comprends que le sort, hors d'ici, le réclame,
Kl je le veux très grand dans mon orgueil de femme.
S AD Y A — r
Il ne sera pas dit que mon amour, vainqueur, Aura diminué le héros de mon cœur.
Qu'il aille donc vers la conquête qui l'enivre, Précédé de la gloire aux cent bouches de cuivre ! Et s'il veut d'une esclave, eh bien, je le suivrai !
Alexandre, l'attirant à lui Viens, c'est un univers que je te donnerai î
sadya, levant les mains Gloire à l'amour par qui les Ames s'agrandissent!
Alexandre, tendrement Et par qui. la beauté se hausse au sacrifice!
Dieu puissant !
ALEXANDRE
Dieu charmant !
aristote, la selle sur le dos
Dieu sacrilège et sourd !
Fuyez l'amour !
Suivez l'amour !
ALEXANDRE
Aimez l'amour !
Juillet 11)10
Sculpture sur bois d'une miséricorde de stalle à la cathédrale de "Rouen
Dessin d'après 'Langlois