PREFACE
à la partie documentaire
La partie documentaire de cet ouvrage se compose :
lo De la présente préface, destinée à établir un lien entre les divers documents ;
2° D'un lexique de la bibliographie et de l'iconographie, où sont repris, avec toutes explications utiles,
les mots de cette brochure qui sont précédés d'uni astérisque ;
3° De notes sur le vieux français ;
4« Du texte du Mai d'Aristote, auquel est emprunté le sujet de Sâdya, et qu'il nous a paru honnête, et amusant, de reproduire.
Qu'on ne croie pas à de l'érudition purement personnelle. Nous n'avons presque fait que suivre ligne à ligne, en colligeant les textes et les références, deux livres fort intéressants: l'un, de M. A. * Héron, intitulé Œuvres de Henri d'Andeli, donne toutes sortes d'indications sur l'auteur et l'histoire du lai d'Aristote; l'autre, d'une portée plus générale, Les Fabliaux (2e édition, 1895), par M. Joseph *Bédier, contient des études très fouillées au point de vue « anti-orientaliste ». 0)
Le fabliau, auquel est emprunté le sujet de Sâdya, se trouve dans quatre des manuscrits de la Bibliothèque Nationale, fonds français, cotés :
No 837, fol. 80 à 83: Li * lais d'Aristote; in fine: Explicit li lais d'Aristote ;
N« 1.593 (2), fol. 154 à 156 ; Aristole ; in fine : Explicit d'Aristotes ;
No 1.104 (nouv. acq.), fol. 69 à 72 : C'est le lay d'Aristote, et en rappel en bas du folio : Li lays d'Aristote ;
No 19.152, fol. 171 à 173: d'Alixandre et d'Aristote; in fine : Explicit d'Aristote et d'Alixandre.
Nous reproduisons ci-après la leçon du N° 837, en
(1) L'explication de ce mot sera donnée plus loin.
(2) Exemplaire du Président Fauchet.
donnant en renvoi les plus intéressantes des variantes offertes par les trois autres.
D'une manière générale, les leçons des N*>s 837 et 1.593 présentent de grandes ressemblances, à ceci près que le N° 1.593 contient quelques vers faux, et que l'écriture en est plus dilïicile à lire, parce que plus rapide, vraisemblablement.
La leçon du No 1.104 s'éloigne de ces deux premières, et celle du N° 19.152 plus encore, notamment par suile d'intercalations nombreuses, et qui ne paraissent pas être de l'auteur du fabliau primitif; on y sent le souci de faire des mots, et ceux-ci n'ajoutent rien à l'intérêt.
Il est peu probable, à notre sentiment, que l'un quelconque de ces manuscrits ait été copié sur les autres. Nous croyons que chacun d'eux a été en quelque sorte dicté par un jongleur, qui tenait d'une suite plus ou moins longue de traditions orales une leçon qui allait se déformant.
Sur la foi de Barbazan (ouvrage de 175G), on attribue le lai d'Aristote à un trouvère, nommé Henri d'Andeli, bien qu'à vrai dire l'auteur ne s'y désigne que par son prénom dans le vers suivant :
Henri ceste aventure fine (termine)...
Cet Henri serait le même que celui qui fit le * Dict du chancelier Philippe (où l'auteur Henri d'Andeli se désigne nommément), et aussi la * Bataille des VII Ars lihéraus et la * Bataille des Vins, (*)
Le Dict pouvant être daté (1237 environ), on voit que le lai d'Aristote pourrait être attribué à la première moitié du xni° siècle.
Sur la personnalité de cet Henri d'Andeli, — qu'il
(1) Où l'auteur se désigne également sous le nom d'Henri d'Andeli.
ne faudrait pas confondre avec Roger d'Andeli, poète du même temps, et dont il reste des chansons, — on s'est livrée de longues controverses. 11 nous paraît, en somme, peu important de savoir si ce poète était chanoine de Rouen, comme l'a affirmé l'abbé de *La Rue, ou simple clerc attaché à la personne de l'archevêque de Rouen, comme l'assure * Héron ; il est vraisemblable, en tout cas, que c'était un homme d'église, car le ton de ses fabliaux est assez dogmatique et n'est jamais licencieux.
L'auteur du lai d'Aristote a-t-il pris son sujet quelque pari, et où? La discussion a fait, et fera couler peutêtre encore des flots d'encre.
L'origine indienne de nos fabliaux et contes, défendue en France par Gaston * Paris, attaquée par *Bédier, reste controversable. Le lai d'Aristote pouvait fournir à la thèse affirmative un sérieux appoint, tant par le lieu de la scène, qui est en effet dans l'Inde, que par des rapprochements précis avec des textes anciens de ce pays. (!)
On trouve, en effet, un sujet très analogue dans les recueils indiens suivants, qui sont certainement antérieurs au xme siècle :
Le *Pantchatantra.
*Mahâkâtjâjana et le roi Tschanda Pradjola.
De même, dans les contes étrangers suivants, qui doivent être à peu près du même temps que notre fabliau, mais qu'on n'a pas de raison péremptoire de croire antérieurs plutôt que postérieurs :
Le * Vizir sellé et bridé (conte arabe). *Aristotc et Fillis (conte allemand).
(1) On a soutenu également que le sujet avait été emprunté à l'Allemagne et à L'Espagne.
D'après Gaston * Paris, dans un article de la * Ro mania (vers 1882), l'histoire viendrait du "Pantchatantra par le *Vizir sellé et bridé. Du conte arabe, le sujet serait passé dans la tradition orale des clercs, qui l'auraient adapté à l'esprit du moyen âge, en le mettant sur le compte d'Aristote, le philosophe par excellence. Il serait alors apparu en Europe sous trois formes: l'une latine (dans le *Promptuarium Exemplorum), l'autre française (notre fabliau), la troisième allemande (*Aristote et Fillis).
D'après *Bédier, cette origine ne serait pas vraisemblable. Il établit, en effet, que les formes indiennes (y compris la seconde, que ne connaissait pas jusquelà Gaston * Paris), sont inférieures à la forme française, tant au point de vue du sens profond que de la mise en valeur ; que les contes arabes et allemands, très semblables au conte français, n'ont pas une antériorité certaine; tque le sujet de V homme chevauché a pu naître spontanément dans l'imagination des hommes du moyen âge ou de leurs aïeux (« faire tourner en bourrique », n'est-ce pas une expression populaire?) La chose est possible ; cherchant à montrer, par un exemple matériel, la puissance de la femme, il est logique de placer l'homme dans la position la plus servile, et l'homme considéré comme le plus éloigné de nos faiblesses; il est également dans la nature du problème qu'il subisse ce joug de la part d'une femme qu'il aurait d'abord méprisée.
Les lecteurs que cette question de « l'histoire d'une idée » intéressera pourront utilement consulter au lexique les mots: 'Textes orientaux, *Paris, *Bédier, *Ecole de l'origine orientale.
Quoiqu'il en soit de cette discussion, l'épisode prin-
cipal du lai d'Aristote, célèbre au moyen âge, et depuis, a été souventes fois exploité par les sculpteurs des cathédrales. C'est ainsi que, de nos jours encore, on le retrouve sur un chapiteau de * Saint-Pierre de Caen (datant de 1308 environ. Voir fig. p. 7), au portail de la Calende (fig. p. 53) et sur une miséricorde de stalle (datant de 1460 environ, fig. p. 45) de la cathédrale de *Rouen, à l'un des portails de *Saint-Jean de Lyon (fig. p. 98), et dans un médaillon de la chapelle de * Gaillon (fig. p. 90), transporté dans la cour de l'école des Beaux- Arts, à Paris. On a cru quelquefois que l'homme chevauché était Socrate recevant de mauvais traitements de la part de sa femme Xantippe.
Nombreux sont les objets d'arts, ou reproductions, anciens et modernes, ayant trait à ce même objet :
'Dyptique en ivoire du Musée du Louvre (xine siècle. Voir *Montfaucon. Fig. p. 6), * Ivoires de la Bibliothèque Nationale, *Àquamaniles (aiguières) du xive siècle, boiserie de Saint-Valéry-en-Canx (voir * Héron), gravure du *Maître du Livre de Raison (allemand, milieu du xiv^ siècle), peinture sur verre du Musée de *Nùremberg, * frontispice de vieux livre (1522), tableau de *Spranger gravé par Sadeler (xvnc siècle), marbre appartenant à M. le marquis de *Vence, gravure sur bois de Hans *Baldung, tableau de *Lehmann (1855) lithographie par Lemoine, etc.
Parmi les innombrables auteurs traitant directement du même sujet, ou y faisant allusion :
Le *Promptuarium Exemplorum, *Adam de la Halle (vers 1270), Jean de *Meung (début du xiv° siècle), Jean *Le Fèvre (2e moitié du xivc siècle), œuvres de René d'*Anjou (milieu xve siècle), *Go\ver, *Ha\ves, *Hans Sachs, *Aeneas Silvius Piccolomini (1444),
*Lange, *Gringore, *Bras de Fer de Dammartin, un manuscrit de la bibliothèque d"Epina] (xv< siècle), le Recueil des * Anciennes poésies françaises du xv€ et du XVIe siècles, "Durante da Gualdo (1508), P. de *Montfaucon (1710), Comte de 'Caylus (1753), *Belair (1801), E.-H.*Langlois(1827 et 1838), abbé Gervais de *La Rue (1820 et 1834), 'Guilhermy (1840), 'Guenebault (1843), Théophile * Gautier (1861), Victor *Hugo (1862 et 1865), Wléray (1873), *Gidel (1874), *Bonnardot (1876), *Liebrecht, J. *Adeline (1879), 'Bégule (1880). 'Héron (1881, 1891, 1892), Gaston 'Paris, Armand *Gasté (1887), Bédier (1893 et 1895), etc.
Et nous n'avons point parlé :
Des textes qui ne que des copies du fabliau : édition 'Barbazan (1756), réédition Méon (1808) ; *Montaiglon et Raynaud (1872 a 1890); 'Renaissance du Livre (1910);
Des adaptations ou imitations analogues à la nôtre : traduction en prose par *Legrand d'Aussy (1779-1781), réédition * Renouard (1829); pièce de théâtre de "Barré et Piis (1780); conte en vers d' *Imbert (1788); opéra-comique de Paul * Arène et Alphonse Daudet (1878).
On peut également apparenter par le sujet : la pièce de théâtre le * Tribunal Domestique; un conte moral de "Marmontel : Le Philosophe soi-disant; les *Hieronymi Morlini Novellae; un épisode de Nana d'Emile Zola, et d'une tragédie d'*Ot\vay.
Sur la conception assez étrange que se faisait d'Alexandre et d'Aristote 0) la littérature du moyen âge, consulter : Le * Roman d'Alexandre, les *Gesta
(1) Virgile, du reste, n'était pas traité plus historiquement, et on le considérait comme un enchanteur.
Romanorum, les *Gesammtabenteuer, *Rutebeuf (fin xme siècle), le * Secré des Secrez, * Landair, *Gidel (1874), Wilhelm * Hertz, Paul Wïeyer (1886), *Héron (1892).
La plaisanterie du moyen âge ne tombait cependant pas si mal, à ce que m'apprit un philosophe. On soupçonne qu'Aristote dut faire, pour les femmes, quelques bêtises. Il a dédié un traité de morale à l'un de ses bâtards. Et ayant épousé la nièce (d'aucuns disent la fille ou la petite-fille) de son ami Hermias, il éleva à sa femme un autel où il offrait des sacrifices ; il eut même, croit-on, quelques ennuis à ce sujet. Voir Charles de *Bouvelles.
Nous n'insistons pas davantage, renvoyant au lexique pour toutes les explications de détail. On ne nous pardonnerait pas d'alourdir, par de longues théories, la pièce légère qu'après * Barré et Piis, Paul * Arène et Alphonse Daudet, nous avons tiré du lai d'Arïstote. Notre excuse de venir troisième en cette entreprise est d'une grande simplicité : nous ignorions complètement nos prédécesseurs. Les eussions-nous connus, du reste... mais cela n'est pas la question.
Sculpture du portail de la Calende à la Cathédrale
de * Rouen (dessin d'après *Adelihe)